UNE ACCUSATION DE LÈSE-PATRIE
genre humain que contient le livre de l'Esprit. Ce nouvel ouvrage en deux gros volumes in- 12 est dédié à l'Impératrice de Russie. M. le prince Galitzin, son ministre à la Haye, en a répandu le plus d'exemplaires qu'il lui a été possible. Il m'a même forcé d'en accepter un que j'ai fait payer à son suisse pour toute réponse. Mais quelle a été ma surprise, de quels sentiments d'indignation n'ai-je pas été ému lorsque j'ai lu, monsieur le duc, ce que vous lirez vous-même dans le papier ci-joint! N'est-ce pas manquer aussi essentiellement à l'Impératrice de Russie qu'à tout autre souverain que d'énoncer de pareils outrages à la suite d'une dédicace faite en son nom? Elle aime la gloire et méprise assurément des armes aussi viles et aussi opposées à la grandeur à laquelle elle aspire. Si son ministre était seulement instruit de nos justes plaintes dans cette occasion, il ne pourrait pas se dispenser de joindre son mécontentement au nôtre et de prendre les mesures nécessaires pour qu'il ne parût plus au moins d'autre édition de cet ouvrage avec la dédicace qui existe aujourd'hui, et à laquelle il semble qu'on voudrait faire partager l'indécence de la préface qui suit.
)) La conduite de M. le prince Galitzin vous paraîtrait inexplicable , monsieur le duc , si je vous laissais ignorer qu'il est d'une trempe qui l'oHige de suivre la première impulsion qu'on veut lui donner. Diderot, qui est actuellement en chemin pour se rendre à Saint-
Pétersbourg, est venu ici en juin et a passé environ deux mois avec M. le prince Galitzin. Je le soupçonnais d'être l'auteur de la préface, mais je garantirais plus sûrement que, s'il ne l'a pas faite, il a montré à la Haye les mêmes sentiments qu'elle renferme et qu'il s'est joué indignement de la crédulité du ministre d'une souveraine telle que Catherine II. »
Le passage incriminé et dont Turgot ne se montrait pas moins révolté était celui-ci :
« Ce n'est plus sous le nom de Français que ce peuple pourra de nouveau se rendre célèbre. Cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe. Wulle crise salutaire ne lui rendra la liberté. C'est par la consomption qu'elle périra. La conquête est le seul remède à ses malheurs, et c'est le hasard et les ■circonstances qui décident de l'efficacité d'un tel remède*. »
Le ministre des Affaires étrangères saisit aussitôt la cour de Russie de ce manquement d'égard à deux
I. Dans l'édition des Œuvres d'IIelvétius donnée en 1795 par l'abbé de La Roche, la dédicace à Catherine II est supprimée et le passage, jadis dénoncé à la cour de Russie, est apostille de cette note : a II faut faire attention que l'auteur écrivait cette préface un an avant sa mort, à l'épocjuc de beaucoup de changements dans la monarchie. »
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têtes couronnées en adressant la dépêche suivante à M. Durand de DistrolT* :
« A Fontainebleau, 19 octobre 1773.
)) Les égards, Monsieur, que les souverains et les nations se doivent mutuellement ont été indécemment violés dans un ouvrage imprimé en Hollande sous le titre de : De l'homme, de ses facultés intellecluelles et de son éducation. Le passage transcrit sur la feuille jointe à ma lettre vous fera voir jusqu'à quel point l'auteur pousse la licence et, on peut dire, le délire. Le Roi en a été indigné.
» Si ce livre était une production clandestine, il ne serait digne que de mépris; mais il paraît sous les auspices de l'impératrice de Russie à laquelle il est dédié. Le prince Galitzin, ministre de cette princesse à la Haye', en a distribué un grand nombre d'exemplaires et il a, pour ainsi dire, forcé l'ambassadeur du Roi d'en accepter un.
I . François-Michel Durand de Distroff, né à Thionville, le 19 mars 17 14, avocat, puis conseiller au parlement de Metz, secrétaire de M. de Puyzieux, au congrès d'Aix-la-Chapelle {1748), garde du dépôt des affaires étrangères dont il contribua à perfectionner l'organisation, chargé de diverses missions ea Angleterre, ministre plénipotentiaire de France à Vienne (1770) et ambassadeur en Russie, de 1772 à 1775. Il mourut sans postérité au Ban-Saint-Martin, près Metz, le 5 septembre 1778. (Cf. Bégin, Biographie de la Moselle, Quépat [R. Paquet], Dictionnaire de l'ancien département de la Moselle, A. Baschet, Histoire ■du dépôt des Affaires étrangères et la notice de M. L. Farges, dans la Grande Encyclopédie).
» Ces circonstances. Monsieur, ne permettent pas au Roi de demeurer dans le silence. Sa Majesté vous charge de porter des plaintes formelles à l'impératrics de Russie de l'audace qu'on a de publier de semblables indécences sous les auspices de son nom, ainsi que de la distribution que son ministre en a faite. Vous voudrez bien remettre à M. Panin la feuille ci-jointe qui est fidèlement extraite de cet ouvrage, et vous voudrez bien prier ce ministre d'en rendre compte à sa souveraine. Le Roi s'en rapporte avec confiance aux mesures que le sentiment de sa propre dignité et de sa propre gloire dictera dans cette occasion à S. M. I.
» J'ai l'honneur d'être, etc.
» Le duc D'AIGUILLON. ))
A cette mise en demeure quelque peu hautaine, la cour de Russie répondit par une fin de non-recevoir encore plus blessante, ainsi qu'on en jugera par cet extrait d'une dépêche de M. Durand :
« 2.\ novembre 1773,
» ... A l'égard de ma plainte sur l'ouvrage attribué à M. Helvétius et dédié à S. M. L, il (le comte Panin) m'a dit que l'espèce d'épigraphe (sic) et l'impression de l'ouvrage avaient été faites sans la participation de cette cour et à son insu; que M. le prince Galitzin, ayant ordre de faire parvenir à l'impératrice les nou-
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veaux ouvrages, en avait envoyé ici deux exemplaires, qu'il avait pu en présenter un à l'ambassadeur du Roi, à la Haye, sans en avoir lu la préface et que, dans plusieurs ouvrages imprimés en France, la Russie avait été plus maltraitée encore que la France ne l'avait été dans cette occasion*. Je lui demandai s'ils avaient été dédiés au Roi et si le Ministère français les avait accrédités par quelques démarches. Il ne m'en a articulé aucun, et m'a fait entendre de nouveau qu'il ne s'était rien passé dans l'impression du livre qui fût à la charge de cette cour ou de son ministre à la Haye. »
L'affaire n'eut pas d'autre suite et ne pouvait en avoir d'ailleurs, sans dégénérer en un incident beaucoup plus grave que, malgré leurs dissentiments aigus, les deux cours ne se souciaient point de pousser jusqu'au bout; mais, le nom de Diderot, qui se trouvait, tout à fait à son insu, mêlé à ce différend, ne pouvait que l'envenimer. Sa riposte au comte de Broglie offrait avec le vœu formulé dans la préface du livre d'Helvétius une analogie trop évidente pour que ce rapprochement ne se présentât point à l'esprit de ceux qui n'avaient pas vu sans dépit les avances de Catherine aux auteurs de livres officiellement proscrits. Toutefois, contrairement à ce que l'on a plusieurs