‹ Diderot et Catherine IIChapitre 43 sur 185 · UNE NATION AU SENTIMENT · texte numérisé non relu

UNE NATION AU SENTIMENT

DE LA LIBERTÉ ET A l'ÉTAT CIVILISÉ.

Je serai court, car les idées purement systématiques en matière grave me déplaisent.

l6o DIDEROT ET CATHERINE II.

Si j'avais à civiliser des sauvages, que ferais-je ? Je ferais des choses utiles en leur présence, sans rien leur ni dire, ni prescrire. J'aurais l'air de travailler pour ma seule famille et pour moi.

Si j'avais à créer une nation à la liberté, que ferais-je? Je planterais au milieu d'elle une colonie d'hommes libres, très libres, tels, par exemple, que les Suisses, à qui je conserverais bien strictement ses privilèges, et j'abandonnerais le reste au temps et à l'exemple.

Si ces idées sont justes, j'en ai dit assez ; trop, si elles sont chimériques.

Peu à peu, les femmes et les hommes de mon empire s'engageraient dans cette colonie.

Peu à peu, ce levain précieux changerait toute la masse, et son esprit deviendrait l'esprit général.

DE LA COMMISSION DES LOIS, DU CONCOURS, DES INS- TITUTIONS ET EN GÉNÉRAL DE TOUTES LES SORTES d'établissements et de volontés PUBLIQUES DE SA MAJESTÉ IMPÉRIALE.

Votre Majesté est sage. Elle ne se détermine à rien d'important sans l'avoir mûrement pesé. Elle est ferme, et, quand elle a bien vu, elle ne se laisse décou-

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rager par aucun obstacle ; et, pour me servir de son expression, ce quelle désespère de renverser avec la force, elle le mine. Ces deux ressources sont immanquables. Ce sont elles, avec lesquelles le temps, qui ne s'arrête point, et la nature, qui travaille toujours, viennent à bout de tout.

Jusqu'à présent, dans tous les papiers que j'ai osé écrire et lire à ^ otre Majesté Impériale, c'est moi qui lui ai parlé. C'est moi qui lui parlerai dans tous ceux qui suivront, et moi seul.

Mais ici, je ne suis que l'organe passif de la raison.

S'il y a une grande gloire à créer de ces établissements utiles ; s'il y a bien du courage à vaincre les diflîcultés qui s'y opposent; s'il est généreux d'en abandonner le succès au temps et les avantages à la postérité, il en est d'autant plus important de les maintenir dans leur intégrité pour le moment et de les bien cimenter pour l'avenir.

J'ai peu d'expérience de ce pays-ci, mais assez pour voir cpie la nation ne conçoit pas encore ses institutions, ne sent pas l'étendue de ses bienfaits, est bien loin de soupçonner leur influence sur la génération suivante, et ne calcule que d'après les privilèges accordés aux maisons et aux élèves qu'on y reçoit. C'est-à-dire qu'elle est fort éclairée sur son intérêt personnel ou de l'instant et fort peu sur son intérêt futur ; cet inconvénient est de tous les siècles et de tous les pays. La postérité loue, admire, se récrie sur les mêmes choses

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que les pères avaient arrêtées, compulsées, dédaignées, croisées ; presque tous les grands hommes ont pleuré en mourant sur l'ingratitude dont on avait payé leurs travaux. Votre Majesté est peut-être (grande comme eux) destinée à verser les mêmes pleurs qu'eux. On n'accordera qu'à sa cendre les bénédictions qu'on devrait à sa personne. Mais elle est femme à se contenter de cette récompense éloignée, et rien n'empêche que dès à présent elle en jouisse par la pensée qui nous rend contemporains des hommes à naître.

Pour cet effet, c'est beaucoup d'avoir créé, mais ce n'est pas tout. Il faut conserver ses créations et les conserver sans atteinte. Il faut être supérieure, comme une souveraine aussi juste, aussi aimée, aussi respectée peut l'être, à la continuité des propos de l'ignorance, du cri des préjugés, des lenteurs de la paresse, des travers de l'inconstance, des efforts de la mauvaise volonté, des imputations de la calomnie, de la méchanceté ou de la jalousie ; car on est jaloux, sinon de la souveraine, du moins de ceux qu'elle honore de sa confiance. Les courtisans sont une race de vipères qui viennent s'entre-déchirer à ses pieds, et je ne pense pas que A^otre Majesté Impériale soit étrangère à cet affligeant spectacle, parce qu'il est de toutes les cours du monde.

Sans un exercice perpétuel de cette force d'âme avec laquelle elle est née et que sa conscience du bien qu'elle se propose doit fortifier, plus d'édifice

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qui dure, plus de zèle qui ne se ralentisse, plus de bons serviteurs qui ne se découragent.

Mais quel remède à ce mal ? Quand on a la tête bonne, et certes je ne crois pas que sous le ciel U y en ait une meilleure que la vôtre, tout laisser dire et aller à sa tête. Est-ce que Votre Majesté Impériale ne sait pas ce qu'elle est, et qu'elle passe, même parmi ses sujets, pour la femme la plus lumineuse de son empire ?

Le législateur doit respecter ses lois. L'instituteur n'a qu'un véritable but, c'est de suivre opiniâtrement ses instructions. S'il a accordé des droits, des ùnmunités, des privilèges, s'il en a annoncé la constance et l'irrévocabilité, il faut qu'ils tiennent.

Et c'est moi qui parle ainsi, l'ennemi le plus décidé des exclusions, que je regarde comme autant d'injustices générales.

Mais il faut que la promesse, et surtout la promesse publique des souverains, soit sacrée.

Si le souverain abat de ses propres mains un des appuis, il n'y a rien qu'on ne se promette d'en obtenir, aucune sorte d'importunités auxquelles il ne s'expose, aucune espèce de pièges qu'on ne lui tende.

^ oici comment on réussit à tout renverser. Plusieurs institutions sont tuées par un intérêt commun. On se garde bien de les attaquer toutes à la fois. On en ébranle une, elle s'écroule. La ruine de celle-ci entraîne la ruine d'une seconde, et avec le temps la

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ruine du tout, et presque l'inutilité du plus beau des règnes.

Si Sa Majesté Impériale rend sa commission permanente, que, sous quelque prétexte que ce soit, elle ne souffre pas que ses séances et ses fonctions soient dérangées, son district ni étendu ni restreint, ses prérogatives diminuées ou augmentées, ses privilèges abolis, ses honneurs affaiblis ou flétris. La première impulsion vers la décadence est presque sans ressources. Il y a une différence infinie entre un corps intact et un corps débilité. C'est un grand mal qu'on sache qu'on peut l'attaquer, et l'attaquer avec succès.

C'est un fâcheux encouragement à donner à ceux qui sont ; c'est un plus fâcheux exemple à donner à ceux qui suivront.

Que Votre Majesté Impériale pense que telle est naturellement la pente du cœur humain : c'est de déplacer dans le temps les choses dont on ne partage pas la gloire et d'y prendre peu d'intérêt dans l'avenir.

Je n'ai jamais vu ni lu d'aucun ministre qu'il ait eu le courage et l'honnêteté de suivre le projet commencé de son prédécesseur.

C'est un mot qui ne manque jamais de se vérifier dans mon pays : « Ce ministre est mort, ou il est disgracié. Cela ne s'achèvera pas. »

On a renversé et l'on continue à présent la ruine de tout ce qu'avait institué M. de Choiseul. Fait-on bien? Fait-on mal? Je n'en juge pas.

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Tout ce que je sais, c'est que M. de Gribeauval, militaire dont l'éloge est souvent dans la bouche du roi de Prusse, qui s'y connaît, ne gémit ni sur son inutilité actuelle, ni sur ses places perdues', ni sur ses revenus réduits, ni sur le hasard de ses pensions, mais bien sur dix années de peines, de travaux, d'expériences, de voyages, de fatigues de toutes les espèces employées à mettre notre corps de génie et d'artillerie sur le meilleur pied ; il gémit de ce qu'il a plutôt fait le mal que le bien, parce qu'on ôte les bons principes qu'il avait établis, et qu'on ne retrouvera plus la routine qu'on suivait. Il m'a dit à moi-même, et avec l'amertume d'un bon militaire, d'un bon citoyen et d'un excellent homme : « Ils étaient mal, mais, si j'avais pu prévoir, je les aurais laissés tels qu'ils étaient. »

Je supplie Votre Majesté Impériale d'arrêter un moment son attention sur cet exemple seul, que je pourrais appuyer de cent autres.

M. de Maurepas proposait à M. de Buffon l'exécution du plan le plus magnifique qu'on pût imaginer : c'était d'élever à l'histoire naturelle et à tous les arts et sciences adjacentes un domicile digne d'elles.

I. Allusion au procès dit des Invalides (parce qu'il fut jugé dans cet hôtel), intenté en 1778 à M. de Bellegarde, lieutenant-colonel d'artillerie, accusé d'avoir, sur l'ordre de Gribeauval. son supérieur, vendu des fusils jugés défectueux. M. de Bellegarde fut condamné à mort, mais sa peine fut commuée en un emprisonnement à Pierre-Scize, et Marie-Antoinette obtint sa grâce définitive en 1777. Gribeauval, privé de sa place de premier inspecteur de l'artillerie, ne rentra en fonctions que sous le ministère de Saint-Germain.

Celui-ci s'y refusa ; et quand je lui en demandai la raison, il me répondit : « C'est qu'au milieu de l'exécution M. de Maurepas sera disgracié, et que, l'histoire naturelle et moi, nous coucherons dans la rue. Nous sommes mal, mais nous restons comme nous sommes. »

C'est ainsi, madame, qu'on raisonne sous un gouvernement fixe, chez un peuple poUcé ; et Ton raisonne bien !

Que votre propre autorité, à plus forte raison, qu'aucune autre, ne viole vos engagements publics.

N'ébranlez pas la confiance qu'on a dans vos promesses. Sans cette attention, la nation cessera de vous croire : laissez cette méfiance des peuples à tous les souverains du reste de la terre qui jurent et qui font rire.

Cela est d'autant plus essentiel que la foi du serment est la seule garantie de celui qui peut tout. Les peuples font bien assez pour les souverains (juand ils croient à leurs serments.

Si l'on dit : « Catherine seconde n'a jamais rien promis qu'elle n'ait effectué », vous aurez vraiment sur le roi de Prusse l'égalité de grandeur et la supériorité de bonté et de fidélité.

Les peuples ne dorment d'un sommeil paisible que sur la parole des rois.

Les vingtièmes, chez nous, d'une durée tant de fois limitée et tant de fois prorogée, ont déshonoré et le souverain, et ses ministres, et les magistrats, Il

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