‹ Diderot et Catherine IIChapitre 45 sur 185 · SUR LE FILS DE SA MAJESTE IMPERIALE MONSEIGNEUR LE GRAND-DUC · texte numérisé non relu

SUR LE FILS DE SA MAJESTE IMPERIALE MONSEIGNEUR LE GRAND-DUC

Celui qui ose parler à une femme de génie et à une mère telle que Votre Majesté Impériale de l'instruction de son fils est un étourdi, s'il n'est pas un sot. Je me le suis dit. J'accepterai de ces deux épithètes ceUe qu'il vous plaira de me donner, même toutes deux, pourvu que le profond dévouement que je porte à Votre Majesté Impériale suffise pour m'excuser et me sauver du mépris.

Le prince est jeune, et tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher font l'éloge de sa pénétration, de son aptitude à tout, de son afiabilité que je connais, de son cœur et de son esprit.

Il est à présent amoureux de sa femme, et il a raison.

Il s'occupe de son mieux à se donner un successeur à l'empire, et il fait bien.

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D sort d'une \ie instructive, utile et occupée. Il serait très facile et très dangereux qu'il se fît à ime vie oisive et dissipée. Les suites en seraient redoutables et pour son bonheur domestique et pour le bonheur de son empire futur.

Voici donc ce que j'oserais proposer à Votre Majesté Impériale : c'est qu'il assistât dans les différents collèges d'administration où les affaires sont débattues; qu'il y fût pur et simple auditeur, et cela pendant deux ou trois ans, jusqu'à ce que les différents objets de ces assemblées ministérielles lui fussent très famihers. Voilà la véritable école d'un souverain de son âge ; qu'au sortir de là il vous fît à vous-même le rapport de ce qui se serait passé, et qu'il vous en dît son avis, qui serait ou juste ou rectifié par vos réflexions.

C'est là qu'il apprendrait à connaître le tour d'esprit et de caractère, la manière de penser, de sentir et de voir, les lumières et les talents de ceux qu'il jugerait à propos dans la suite d'appeler auprès de sa personne.

Pendant cet intervalle, je dépêcherais dans les différentes contrées de l'empire un astronome, un géographe, un médecin, un naturaliste, un jurisconsulte, un militaire, avec ordre de s'instruire profondément chacun dans sa partie de ce qui la concerne. Voilà les compagnons de voyage que je lui préparerais et (jui lui feraient observer sur les lieux les choses qu'ils auraient vues.

l'jS DIDEROT ET CATHERINE II.

Sans quoi, tous également ignorants, ils seront tous forcés d'étudier ce qu'ils auront à apprendre à leur disciple, et le voyage manquera en grande partie son objet.

A ces docteurs, je joindrais un homme de bien uniquement occupé à lui montrer les malheureux, à le toucher, à l'attendrir, etc., etc. Celui-ci aurait peu de chose à faire, mais il est doux d'avoir à côté de soi quelqu'un qui soit témoin et qui partage les sentiments honnêtes de notre cœur.

La garde qui l'accompagnerait serait commandée par l'un des Orlof, tous gens prêts à verser leur sang pour Votre Majesté Impériale et avec juste raison.

De retour de cette immense tournée qu'il n'entreprendrait lui-même qu'après avoir bien lu et avoir bien médité tout ce qu'il y a de mémoires manuscrits et imprimés sur l'empire, je le laisserais reposer et reprendre l'ouvrage de sa succession, à moins que sa femme ne l'eût accompagné.

C'est alors qu'en parcourant les différentes contrées de l'Europe, il saisirait rapidement ce qu'elles auraient dans leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, leurs sciences, leurs arts, d'apphcable au bien de la nation.

Cette seconde tournée serait préparée, comme la première, par les lectures préliminaires et l'instruction propre et personnelle des compagnons de voyage.

Les deux endroits de l'Europe où je l'arrêterais davantage seraient l'Angleterre et l'Italie : l'Angleterre

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pour la sagesse et la liberté, l'Italie pour le goût. Pas plus en France qu'il ne faudrait pour qu'il put comparer deux peuples rivaux dont l'un est riche en crédit et l'autre est riche en propriétés. L'air de la France est, à la longue, très contagieux. Paris est une coquette à côté de lacjuelle il ne faut pas demeurer trop longtemps.

Le voyage de l'Angleterre suppose des notions de politique; celui de Hollande, des notions de commerce; celui de France, des notions d'art, de science, de littérature, d'agriculture et de goût; celui d'Italie, des notions de beaux-arts. Ce dernier article demande un peu de détail.

Les monuments en bronze, en pierre et en marbre sont d'une durée presque éternelle. Ils restent et pendant toute la durée d'un règne et longtemps après. Ils constatent pendant des siècles le bon et le mauvais goût du prince qui les a ordonnés. Ils font rougir la nation; ils flétrissent un règne; ils font sourire malignement les étrangers.

Je désirerais donc qu'un grand seigneur, qu'un prince eût les notions élémentaires de l'architecture, de la sculpture et de la peinture, mais surtout de l'architecture ; on cache un mauvais tableau, on casse une mauvaise statue, mais il n'en est pas ainsi de la façade d'un palais, et l'on ne bâtit pas des palais tous les jours.

A ces notions élémentaires d'architecture données et

raisonnées par un habile homme, je joindrais la vue des grands modèles, soit en relief, soit en gravure. Au reste, ces notions sont courtes ; elles se réduisent à la symétrie et à la convenance qui disposent toujours de la proportion et du caractère des ordres et des ornements et des parties pleines ou vides.

Cela fait, il n'aurait plus qu'à s'asseoir à côté de son auguste mère, Técouter et la regarder faire, pour qu'un jour ses peuples heureux sous deux règnes consécutifs, bénédiction rare et réservée à la Russie, joignissent sa statue à côté de la sienne, l'une à la droite et l'autre à la gauche de Pierre P"".

Ainsi soit-il ! Personne n'a fait et ne fera ce souhait plus fortement et plus sincèrement que moi.

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