SUR LES INSTITUTIONS DE S. M. I
Impériale, bons Russes. Aucun qui n'en sentît tout le prix, aucun qui ne m'en ait entendu parler avec plus ou moins de surprise, aucun qui en connût la sagesse et qui en prévît les avantages à venir; aucun que je n'aie éclairé et converti. J'ai fait le rôle d'apôtre; et je le fais volontiers quand je le suis de la vérité. Je n'excepte de ce nombre que mon compagnon de voyage M. de Narischkine, quoique de retour dans sa patrie, après une absence de quatre ans.
Je leur ai dit : « Savez-vous ce qu'on a fait là? On y a résolu le problème impossible : élever, élever bien sans contrister. On y prépare des femmes honnêtes et instruites. On y tire le plus grand parti possible du talent naturel. On y laisse à lui-même le soin de s'appliquer et de se développer. On a réalisé la plus merveilleuse et la plus utile des chimèi-es. On a formé une école, conmie il n'y en eut jamais, comme il n'y en a et comme il n'y en aura point, et comme il est peut-être impossible qu'il y en ait une dans aucune contrée de l'Europe. Si cet établissement dure, les femmes donnant partout la loi aux hommes, il faut qu'avant vingt ans la face de l'empire change. Aura qui l'on voudra le mérite de cet établissement; mais c'est un trait rare de génie; et son exécution et sa direction supposent un zèle, une patience, une opiniâtreté incroyables. C'est ainsi que j'en parlerai chez moi. On commencera par de la plaisanterie. On finira par de la haine, mais je m'en soucie fort peu. Le point important est d'être
juste et vrai. Je dépose entre les mains de Votre Majesté Impériale ce témoignage, afin qu'elle me déshonore, si je change d'avis et de langage; mais elle est aussi assurée que moi que cela ne m'arrivera pas.
Je ne sais où en est votre corps de cadets ; mais je me jette aux pieds de Sa Majesté Impériale et je la supplie d'abréger des trois quarts l'attente de la révolution dans les mœurs, en le portant au même degré de perfection que celui des filles. Ces deux puissances réunies produiront un effet quadruple de l'une ou de l'autre.
2° Il me semble qu'en général vos sujets pèchent par l'un ou l'autre de ces deux excès, ou de croire la nation trop avancée, ou de la croire trop reculée.
Ceux qui la croient troj) avancée sont contempteurs outrés du reste de l'Europe ; ceux qui la croient trop reculée en sont admirateurs fanatiques.
Les uns ne sont jamais sortis de leur pays ; les autres ou n'y ont pas assez séjourné, ou ne se sont pas donné la peine de Tétudier. Tous n'ont vu que deux surfaces, les uns de loin, les autres de près; la surface de Paris et la surface de Pétersbourg. Je les étonnerais bien tous si je leur démontrais qu'il y a entre les deux nations la différence d'un homme vigoureux et sauvage qui naît et d'un homme délicat et maniéré attaqué d'une maladie presque incurable.
Si j'ai un moment de chaleur et de verve, je susci-
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terai le génie de la France et je le ferai parler à Pierre P"" au bord de la frontière *.
3° Excepté dans les Orlof, il me semble avoir remarqué assez généralement une circonspection, une méfiance qui me paraît opposée à cette belle et loyale franchise qui caractérise les âmes hautes, libres et assurées, telle que nous l'avons, telle que l'ont les Anglais ; nous avec finesse, les Anglais avec rusticité; je ne sais ce que je leur inspire, mais je ne les trouve pas hommes entre eux comme avec moi. Il me semble que mon caractère les rassure et les entraîne. Je voudrais qu'ils restassent ce qu'ils sont, quand je les quitte, à moins que leur franchise apparente ne soit hypocrite; ce que j'ignore.
4° Il y a dans les esprits une nuance de terreur panique : c'est apparemment l'effet d'une longue suite de révolutions et d'un long despotisme. Ils semblent toujours à la veille ou au lendemain d'un tremblement de terre, et ils ont l'air de chercher s'il est bien vrai que la terre se soit raffermie sous leurs pieds ; tels au moral que sont au physique les habitants de Lisbonne ou de Macao.
Je ne suis pas inquiet de ce défaut. Il est impossible que la durée du règne d'une souveraine tendre, aimée, adorée, ne le dissipe pas. Mais il ne faut pas qu'elle
1. Ce mouvement de verve, Diderot l'éprouva sans doute peu après, mais il ne lui inspira qu'une esquisse assez courte ; on la trouvera page a 63.
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ait l'air de s'en occuper. La moindre affectation se pressentirait et augmenterait le mal, quoi qu'en ait dit la marquise de Tencin en mourant, que les hommes étaient si bètes qu'elle regrettait les trois quarts de la finesse qu'elle avait employée à les mener.
Je suis sûr que nous avons éprouvé la même chose que les Russes, après la Ligue, après la mort d'Henri III, d'Henri IV, après la Fronde. Et je me souviens très bien qu'à l'aventure de la veille des Rois * nous avions tous l'air effarouchés, comme si nous étions au moment de la chute d'une comète sur notre globe.
Voilà par exemple, une sensation inconnue à l'ame ferme et robuste de Votre Majesté Impériale, qui trouve son élément dans le péril ; c'est une sorte de sensation que je ne connaîtrais pas si je ne l'avais pas éprouvée, et qu'il est impossible de transmettre à un autre par le discours, pas plus que l'idée d'une douleur qu'on n'a pas ressentie.
Il n'y a peut-être pas un mot de vrai dans tout ce qui précède : c'est un aperçu si léger, si frivole et par conséquent si hasardé ; mais il est sûr qu'il y a de la vacillation dans les têtes qui vient jieut-être de l'intérêt personnel déconcerté par votre sagesse et votre justice, et le changement de l'ordre des choses.
I. L'attentat de Damiens commis le 5 janvier 1757. On trouvera dans la Correspondance littéraire de Grimm (i5 janvier 1757) la trace de la stupeur que l'annonce de ce crime causa au philosophe et à son ami, précisément occupés à disserter sur la perfectihilité humaine.
§ VIII