DES REVOLUTIONS
Par qui les révolutions sont-elles tentées ? Par ceux qui n"ont rien à perdre au changement de l'ordre des choses ; par ceux qui ne peuvent qu'y gagner.
Que sont ces hommes ? Des hommes puissants dans la nation par leur poste et malaisés par le dérangement de leur fortune.
Quel parti prendre avec eux.^ Il y en a deux : le premier de les enrichir ; c'est le plus sûr, mais ce n'est pas le plus courageux ; le second, de les lier par des fonctions honorables qui les éloignent.
n m'a semblé que la personnalité, qualité sauvage, entrait un peu dans le caractère national.
Le sauvage n'est ni père, ni époux, ni frère. Il est lui, il est l'enfant de la nature.
Il m'a semblé que les liens de la famille étaient encore faibles et qu'en général on avait peu de souci des siens après soi. C'est une des plus fâcheuses et des plus constantes causes des révolutions. Les pères se ruinent ; ils ne laissent rien à leurs enfants qu'un nom et des prétentions : un nom impossible à soutenir parce qu'on est pauvre, des prétentions difficiles à soutenir parce que le souverain n'y a pas toujours égard. Si l'âme est bouillante et forte, quel dessein
l8o DIDEROT ET CATHERINE II.
conçoit-elle ? Un dessein violent qui détruise l'autorité subsistante, bonne ou mauvaise, et nous rende agréable à l'autorité qu'on aura élevée au péril de sa vie.
Quand on ne peut devoir tout cela à la bienfaisance de celui qui règne, on cherche à se recommander à la reconnaissance de celui qui régnera.
Il est donc important d'empêcher la ruine des grandes familles. Leur misère est plus dangereuse que leur opulence. La misère irrite, l'opulence endort. La misère est audacieuse, l'opulence est pusillanime.
Point de seigneur pauvre et considéré, surtout proche de soi. L'une de ces deux choses, je le répète, les enrichir ou les éloigner.
Quel moyen d'empêcher les grandes familles de se ruiner ? Le dégoût du faste dans le souverain, l'exemple de l'économie, l'éloge des vertus domestiques, la faveur accordée aux bons pères, l'approche de sa personne, dont ils sont le rempart, la bonne éducation des enfants, le mépris des superfluités nationales et étrangères, des secours donnés aux pères malheureux, que sais-je? Tous les moyens qu'un homme peut avoir d'encourager la vertu et de décrier un vice : la table, l'oisiveté, le jeu.
Mais partout empêcher les grandes familles de se dégueniller.
J'y ai un peu rêvé. Il me semble que c'est une cruelle chose que de flotter éternellement entre la faiblesse et l'ingratitude. Si vous refusez la moindre grâce
DK LA SUCCESSION DANS l'eMPIUE. i8i
à celui a. qui vous devez tout, qui a exposé sa vie pour vous placer où vous êtes, vous êtes un ingrat. Si vous accordez, vous êtes faible ; vous irritez toute une nation envieuse ; vous vous suscitez à vous-même et à vos amis des haines dont on ne peut deviner les suites ni pour eux, ni pour vous. Qu'il est doux alors d'avoir obligation à des hommes vrais, francs, généreux, fermes, grands et honnêtes, tels que me paraissent et sont les cinq frères * ! Que Votre Majesté Impériale me permette de saisir cette occasion de la féliciter d'avoir été servie par les hommes de la nation dont elle aurait fait choix dans une de ces circonstances où l'on accepte quiconque ose se dévouer.
Puisse le ciel les conserver longtemps pour Votre Majesté Impériale, et Votre Majesté Impériale longtemps pour eux ! Ce sont des yeux toujours ouverts autour de vous.