SCÈNE ENTRE UN GRAND SEIGNEUR ET S ON CRÉANCIER
LE GRAND SEIGNEUR. Ah ! c'cst VOUS !
LE CRÉANCIER. — Oui, Votrc Excellencc. . .
LE GRAND SEIGNEUR. Qu'cst-CC qu'il y a?
LE CRÉANCIER. — G'est pour ce...
LE GRAND SEIGNEUR. AsSCyCZ-VOUS .
LE CRÉANCIER. — Votrc Excelleuce me fait trop d'honneur; je venais pour...
LE GRAND SEIGNEUR. — Asscy cz-vous , puisque je vous le dis. Avez- vous froid ?
LE CRÉANCIER. — Je veuais pour ce billet échu...
LE GRAND SEIGNEUR. — Du thé, prenez du thé...
LK CRÉANCIER. — Si Votre Excellence avait la bonté...
LX GHAND SEIGXELU ET SON CRÉANCIER. 320
LE gra:«d seigneur. — Aimez-vous la musique ?
LE CRÉANCIER. — Assez, VotrB Excellence.
LE GRAND SEIGNEUR. JoUCZ-VOUS dc quelqUC
instrument ?
LE CRÉANCIER. — Nou, Volrc Excellence.
LE GRAND SEIGNEUR. — Mais , quaiid on joue bien d'un instrument, cela vous fait plaisir ?
LE CRÉANCIER. — Oui, \ otre Excellence.
LE GRAND SEIGNEUR. — Mon ^'iolon !
LE CRÉANCIER. — Je disais à ^ot^e Excellence...
LE GRAND SEIGNEUR. — Comment trouvez- vous que je joue ?
LE CRÉANCIER. — Merveilleusement !... Mais Votre Excellence...
LE GRAND SEIGNEUR. — J'enteuds. Rcvenez uuc autre fois.
On revient une seconde fois et on l'ennuie; on revient une troisième fois, et on lui donne de rhumeur ; on revient une quatrième fois et l'on entend des propos durs. On revient en tremblant ime cinquième fois, et ce sont des menaces qui ne permettent pas de revenir.
Cette scène fait rire d'abord, mais ensuite elle attriste. Je n'aime pas qu'on paye ses dettes avec un air de violon. Cela est bon sur un théâtre, détestable dans la société.
Ce' dialogue, dont Diderot avait peut-être été le témoin chez son hôte, ne rappelle pas seulement la scène fameuse de Don Juan et de M. Dimanche ; on en retrouve aussi l'écho dans un livre des plus bizarres et des plus ignorés, intitulé La Boussole nationale ou Voyages et aventures histori-rustiques de Jaco, surnommé Henri IV^, laboureur, descendant du frère de lait de notre bon roi Henri IV, recueillies par un vrai patriote . (De l'impr. de la Liberté, sur la place de la Bastille, 1790, 3 vol. in-8^). L'auteur, un nommé Pochet, suivant Barbier, et aussi inconnu que son livre, a pris pour héros, — s'il n'a pas tracé son propre portrait, — une sorte de Gil Blas qui, après avoir fait à l'étranger toutes sortes de métiers, revient fort désabusé dans sa patrie. Durant un séjour à Saint-Pétersbourg il releva sur les livres d'un marchand de drap les comptes d'un grand seigneur, M. de Na. . . [rischkine?] et voici l'accueil qu'il en reçut :
« Lorsque le seigneur me vit, il me reçut avec la gravité d'un seigneur français ; mais lorsque je lui eus présenté son compte pour les marchandises qu'il avait achetées depuis six ans, il appela un de ses gens, se fit donner son violon et me demanda si je connaissais cet air tiré des Ombres chinoises :
Les canards l'ont bien passé, etc.