‹ Diderot et Catherine IIChapitre 91 sur 185 · DE LA MORALE UES ROIS · texte numérisé non relu

DE LA MORALE UES ROIS

qui n'ont aucun tribunal où ils puissent être jugés. Ils \ sont, ainsi que le tigre et le loup, en l'état de nature. ;

« Mais l'homme vivant en société, instruit, policé, religieux, parlant vice et vertu du matin au soir, semblable au tigre et au loup de la forêt? » Cela est triste, mais vrai. Cependant, ne dites pas l'homme, mais les souverains.

Je ne saurais blâmer dans un souverain ce que je ferais si j'étais souverain. Celui qui m'accusera d'être méchant aura tort. Je ne le suis pas.

Je vois seulement qu'il est impossible que la justice, et par conséquent la morale de l'homme public et de l'homme privé, soit la même, et que ce droit des \ gens dont on parle tant n'a jamais été et ne sera jamais J qu'une chimère ; le cri du faible, cri que celui-ci arracherait de son voisin s'il était le plus fort, un des plus beaux lieux communs de la philosophie, jusqu'à ce qu'il plaise à la divinité de tenir ses grandes assises au haut des airs et de constituer un tribunal au-dessus de la tête des souverains, comme il en est un de constitué par les souverains au-dessus de la tête de leurs sujets ; ce dont elle ne s'est pas encore avisée, quoique cet acte de providence ne soit pas fort.

« Mais vous désapprouvez donc la conduite de Dieu? » Beaucoup, et cela parce que Votre Majesté ne s'endormirait pas aussi tranquillement si elle en usait aussi négligemment avec ses sujets.

« Mais qui vous a dit que Dieu devait être un sou-

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verain comme VOUS l'imaginez ? » Le sens commun, car il y a deux notions de souveraineté et de bienfaisance, l'une pour lui et l'autre pour moi ; il y aura deux notions de vice et de vertu, deux notions de justice, deux morales, une morale céleste et une morale terrestre. Sa morale ne sera plus la mienne, et j'ignorerai ce qu'il faut que je fasse pour conformer mes actions à ses principes et pour lui plaire.

Jupiter me paraît bien plaisant quelquefois ; il entend du bruit sur la terre, il s'éveille, il ouvre sa trappe, il dit : « La grêle en Scythie, la peste en Asie, la guerre en Allemagne, la disette en Pologne, un volcan en Portugal, une révolte en Espagne, la misère en France. » Gela dit, il referme sa trappe, remet la tête sur son oreiller, se rendort ; et voilà ce qu'il appelle gouverner le monde *.

Sa Majesté Impériale voudrait-elle gouverner ainsi son empire, et si elle s'en avisait, lui rendrait-on dans toute l'Europe les hommages qu'on lui rend.»^

« Mais vous approuvez donc les rois sans foi, sans morale et sans humanité, qui lâchent les nations irritées les unes sur les autres et entr'assassinent les hommes par la main des hommes ? » Non, mais l'étude du cœur humain et l'expérience de tous les siècles me

I. Ce passage, librement imité de Lucien, se retrouve deux fois encore sous la plume de Diderot, non sans quelques variantes : dans le Salon de 1 765, où il compare Vernet à Jupiter et dans la Réfutation de l'Homme d'Helvétius. (Éd. Assézat, t. II, p. 449, De l'Éducation des princes.)

DELAMOUALEUESROIS. SlQ

prouvent qu'ils sont ce qu'ils doivent être, parce qu'il n'en faut qu'un méchant pour forcer la main à tous les bons. Pourquoi Sa Majesté Impériale a-t-elle eu la guerre en Pologne ? Pourquoi l'a-t-elle avec les Turcs ? Quand elle est entrée en Pologne, son projet était-il de la démembrer? N'aurait-il pas été plus avantageux pour elle d'imiter les voisins de la France à la révocation de l'édit de Nantes, et d'appeler dans ses États tous les dissidents ? C'est qu'un roi juste ne fait rien de ce qu'il veut.

« Vous faites donc peu de cas des leçons que la philosophie leur adresse? » Peut-être, pour le moment, moins que des prières des dévots. Le philosophe dit aux rois : « Soyez justes », et le roi lui répond: « Mon voisin ne le veut pas » . Le dévot dit à Dieu : « Seigneur, parlez au cœur des rois ! )) Le conseil est fort bon, c'est dommage qu'il ne soit pas suivi. Si j'avais quelque chose à demander au ciel contre un souverain oppresseur des peuples, je lui dirais : « Rends-le plaisant ; mais que, en nous écrasant, il se moque encore de nous. L'homme peut supporter le niai, mais il ne saurait supporter le mal et le mépris. Tôt ou tard une ironie amère est répliquée par un coup de poignard, et par un coup de poignard qui tue, car on sait que celui qui blesse ne part que de la main d'un sot et ne produit aucun effet. »

Mais si le philosophe parle en vain pour le moment, il écrit et pense utilement pour l'avenir.

Je m'arrêterai pour faire une réflexion : Quelle différence entre la pensée d'un homme dans son pays et la pensée d'un homme à neuf cents lieues de sa cour ! Aucune des choses que j'ai écrites à Pétersbourg ne me \ serait venue à Paris. Combien la crainte retient le ; cœur et la tête ! Quel singulier effet de la liberté et de la sécurité !

Le philosophe attend le cinquantième bon roi qui profitera de ses travaux. En attendant, il éclaire les hommes sur leurs droits inaliénables. II tempère le [fanatisme religieux. Il dit aux peuples qu'ils sont les plus forts et que, s'ils vont à la boucherie, c'est qu'ils s'y laissent mener. Il prépare aux révolutions gui surviennent toujours à l'extrémité du malheur, des suites qui compensent le sang répandu.

Les hommes, las d'être mal, ont quelquefois assommé avec leurs chaînes le maître cruel qui a trop abusé de son autorité et de leur patience, mais il n'en est résulté aucun bien ni pour eux ni pour leurs descendants, parce qu'ils ignorent ce que le philosophe prétend leur apprendre d'avance, ce qu'ils ont à faire pour être mieux.

Il n'y a qu'un devoir, c'est d'être heureux. Puisque ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d'être heureux, c'est la source et la source unique de mes vrais devoirs, et la seule base de toute bonne législation.

La loi qui prescrit à l'homme une chose contraire à

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son bonheur est une fausse loi, et il est impossible qu'elle dure. Cependant il faut s'y conformer aussi ' longtemps qu'elle dure.

La vertu se définit pour le législateur : la conformité habituelle des actions à la notion de l'utilité publique; peut-être la même définition convient-elle au philosophe, qui est censé avoir assez de lumières pour bien connaître ce que c'est que l'utilité publique.

Pour la masse générale des sujets, la vertu est l'habitude de conformer ses actions à la loi, bonne ou mauvaise.

Socrate disait : « Je ne me conformerai pas à cetle loi, parce qu'elle est mauvaise. » Aristippe répondait à Socrate : « Je sais aussi bien que toi que cette loi est mauvaise ; cependant je m'y conformerai, parce que, si le sage foule aux pieds une mauvaise loi, il autorise par son exemple tous les fous à fouler aux pieds les bonnes. » L'un parlait en souverain, l'autre en citoyen.

Mais on voit par là qu'il n'y a point de code dont la sagesse puisse être éternelle, et qu'il faut de temps en temps rappeler les lois à l'examen.

C'est un point important sur lequel Votre Majesté fera peut-être statuer la commission. Ce sera le dernier.

Il faut rappeler les lois à l'examen, parce qu'il y a deux sortes de bonheur.

Un bonheur constant qui tient à la liberté, à la

/sûreté des propriétés, à la nature de l'impôt, sa répartition, à sa perception, et qui distingue les lois éter- /jttelles.

Un bonheur accidentel, variable et momentané, qui demande une loi momentanée ; un état de choses qui passe. Ce bonheur, cet état de choses passe ; la durée de la loi deviendrait funeste, il faut la révoquer.

Mais à quoi servent des lois qui sont ignorées de ceux qui ont à les observer ? Votre Majesté s'est proposé deux choses dignes de sa grande sagesse :

L'une, la confection d'un petit catéchisme de morale ;

L'autre, l'association de ce petit code au catéchisme sacerdotal.

Le prêtre, en instruisant l'enfant des principes reli-

I gieux, l'instruira en même temps de ses devoirs civils.

Les devoirs civils deviendront, avec le temps, à vos

sujets, aussi famihers, plus évidents et aussi sacrés

<jue les devoirs religieux.

C'est une vue très simple, très profonde et très sûre.

Mais aucune idée ne nous affecte plus fortement que celle de notre bonheur. Je désirerais donc que la notion du bonheur fût la base fondamentale du catéchisme civil.

Que fait le prêtre dans sa leçon ? Il rapporte tout au bonheur à venir.

Que doit faire le souverain dans la sienne? Tout rapporter au bonheur présent. ^^

OE LA MORALE DES HOIS. SaS

Ce principe de bonheur, considéré comme la source de nos devoirs, est si fécond, qu'il s'étend jusqu'à nos moindres actions, jusqu'à la nécessité de laver ses mains et de rogner ses ongles.

Et puis, il y a trois sortes particulières de lois : la loi de nature, la loi civile et la loi religieuse.

La première doit être le type des deux autres, sans quoi elles se contredisent, et plus de mœurs.

On les sacrifie alternativement l'une à l'autre, et l'on apprend à les mépriser toutes. C'est alors qu'il n'y a plus ni hommes, ni citoyens, ni religieux.

Au reste, ce petit code de morale est presque fait. Il s'imprime actuellement chez Rey, à Amsterdam*. L'auteur, qui est un de mes amis, le retoucherait volontiers d'après les \Ties de Votre Majesté; lorsqu'il l'aurait retouché, j'y ajouterais mes observations ; jquelques gens de bien ne refuseraient pas d'y mettre la main, et le tout serait envoyé à ^ otre Majesté pour en obtenir la dernière perfection.

Elle n'a cpi'à ordonner. Je préviens seulement Sa Majesté Impériale que les ouvrages élémentaires ne peuvent être bien faits que par un homme consommé; et voilà la raison pour laquelle les bons ouvrages clas-

I. Petit Code de la raison humaine, ou Exposition succincte de ce que la raison dicte à tous les hommes pour éclairer leur conduite et assurer leur bonheur. A Londres (Amst., M. -M. Rey), 1774. petit in-S". La dédicace, signée J. B.-D. (Jacques Barbeu-Dubourg), est adressée à M. (Franklin). Diderot a de nouveau recommandé le Petit Code à l'Impératrice dans une lettre qu'on lira plus loin.

Sa/i DIÙEROT ET CATHERINE II.

siques sont si rares. Les grands hommes dédaignent de s'en occuper, parce qu'ils préfèrent leur gloire particulière à l'utilité générale. Ils aiment mieux faire du bruit que du profit. De V Iwmmerie , madame ! de l'hommerie, c'en est bien là. Vous avez inventé un mot bien indulgent et bien juste.

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