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Diderot et l'abbé Barthélémy

Le manuscrit de ce dialogue philosophique de Diderot a été trouvé dans les papiers de Sainte- Beuve par son secrétaire Jules Trouhat, qui était un de ses exécuteurs testamentaires et héritiers.

Ce document provenait des collections de l'Ermitage, et Sainte-Beuve l'avait reçu quelques mois avant sa mort.

Diverses circonstances, et surtout, m'a dit Trouhat } la hardiesse des opinions émises ici par Diderot, ont fait refuser cet opuscule par plusieurs journaux et en ont retardé la publication. C'est en voyant ce retard se prolonger que, avec V assentiment de mon ami Jules Trouhat, f ai pris copie du manuscrit, et, dès que les événements Vont permis, dès que la guerre de icJik-

194 8 et ses suites ont laissé un peu de place à la littérature, je me suis occupé de réaliser les intentions de Troubat, décédé en juin 1914, et de mettre au jour cette œuvre inédite du grand philosophe.

Le directeur de la Revue mondiale, M. Jean Finot, à qui le courage ne fait jamais défaut, a bien voulu accueillir favorablement ce dialogue, et il y a joint l'avertissement suivant :

Les pages inédites de Diderot que nous publions ci-dessous comptent sans doute parmi les plus brillantes qui soient sorties de la plume de l'illustre écrivain. Elles synthétisent non seulement l'esprit et les tendances philosophiques de l'auteur du Xeveu de Rameau, mais reflètent en même temps les tendances et les aspirations matérialistes des compagnons de ses luttes pour le triomphe de la libre pensée et des principes de la Grande Révolution.

Il serait inutile d'ajouter que nous les publions à titre documentaire, d'autant plus que certains passages de cette étude jurent singulièrement avec l'esprit de tolérance et le respect absolu

que nous professons iei-même pour toutes les -croyances religieuses.

Si importante et répandue que soit ta Revue mondiale, il eût été regrettable que cette œuvre de Diderot restât confinée dans un numéro de périodique, et nous croyons bien faire en lui donnant accès maintenant dans le monde des livres et chez les libraires.

Le dialogue s'ouvre au milieu même de la discussion, c'est ce qui explique les points suspensifs du début, qui figuraient d'ailleurs sur le manuscrit original. En tout cas, nous publions intégralement et scrupuleusement tout ce que nous avons reçu.

Ajoutons que d'autres manuscrits inédits de Diderot existent encore, très probablement, soit à l'Ermitage, soit ailleurs, ainsi que Sainte- Beuve et divers historiens littéraires l'ont supposé ou admis. « Diderot ne s'est jamais occupé de réunir ses ouvrages; et beaucoup, de ses meilleurs, ne circulèrent de son vivant qu'en manuscrit, selon la remarque de Vèrudit cher-

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cheur Victor Fournel. Ils allaient s'enfouir dans des collections privées, où on les a retrouvés successivement, et il ne s'en inquiétait plus, n Si c était là le sort réservé à ses plus importantes productions, qu advenait-il des autres, des opuscules, dialogues, articles, etc.? « Le premier volume de l'édition complète de Diderot, conclut Victor Fournel, — complète au moins provisoirement, — volume paru en i 8 75 (chez Garnier), renferme une grande quantité d'oeuvres inédites, et il est à présumer quon en découvrira bien d'autres encore. »

Nous le souhaitons et en acceptons V augure.

Albert Cim.

(La Prière, Dieu, l'Ame, la Vie fature> etc.)

Diderot

Cependant, l'abbé, vous n'aimeriez pas à converser avec quelqu'un qui ne vous répondrait jamais ?

L'Abbé

Assurément.

Diderot Eh bien, quand vous priez, c'est-à-dire quand vous adressez la parole à Dieu ou à la Vierge Marie, quelle réponse obtenez-vous ?

L'Abbé

Mais je n'attends pas de réponse.

Diderot A quoi bon converser alors?

L'Abbé Vous confondez, mon cher philosophe, vous vous méprenez. La prière n'est pas une conversation.

Diderot C'est un monologue ?

L'Abbé Si vous voulez. C'est une élévation de notre âme vers Dieu, c'est un épanchement, c'est le témoignage et le tribut de notre adoration et de notre reconnaissance ; très souvent aussi, c'est une sollicitation, une supplication.

Diderot Mais à quoi peut aboutir cette supplique, quelle est sa garantie et sa sanction, puisqu'elle demeure toujours, obstinémentet invariablement,

sans réponse? Votre Dieu, en somme, mon cher abbé, c'est le silence éternel. Le mot est de Fléchier, je crois bien. Jamais vous n'entendez sa voix. Vous avez beau lui crier : « Mon Père t Mon Père ! Ayez pitié !... Grâce ! Je vous en conjure !... » Jamais, si ardentes et véhémentes, si larmoyantes, attendrissantes et irrésistibles que soient vos oraisons, jamais vous n'en tirez un simple accusé de réception, jamais vous n'entendez ce Père tant imploré et si miséricordieux vous répondre : « Mon enfant ! » Vous rappelezvous cette femme que nous avons vue une aprèsmidi, à Saint-Roch, prosternée devant une statue de la Vierge, et priant, pleurant, sanglotant ?... C'était à fendre le cœur. Gela vous a tellement ému que vous vous êtes approché d'elle, l'avez interrogée.

L'Abbé

Je me souviens. Elle priait pour sa fille, une enfant de quinze ans, qui se mourait.

Diderot Et comme elle priait et sanglotait, la malheu-

reuse ! Elle aurait attendri un rocher. Mais la Vierge de pierre, elle, n'a pas sourcillé, pas bronché... ou du moins nous n'avons rien remarqué de semblable, je ne crois pas. Et l'enfant a été sauvée ?

L'Abbé

Non, elle est morte, morte précisément pendant que la mère élait ainsi agenouillée.

Diderot

Dieu sans doute avait hâte d'appeler à lui cette jeune âme. Il manquait d'anges.

L'Abbé

Peut-être. A coup sur, elle est montée au ciel. C'est une grâce que le Seigneur lui a faite.

Diderot A la mère?

L'Abbé

A la mère et à la fille, à toutes les deux. Est-ce que nous connaissons nos besoins? Est-ce que

le Tout-Puissant, dans sa sagesse infinie, ne sait pas mieux que nous ce qui nous convient?

Diderot

Pourquoi ne nous le dit-il pas alors ? Pourquoi laisser cette pauvre femme se lamenter et soupirer et se tordre de douleur? Vous vous souvenez ? C'était navrant, effroyable. Et un seul mot eût suffi : « Je rappelle à moi ceux que je préfère. Donc, femme, réjouis-toi, au lieu de te désoler... )>

L'Abbé Mais oui, voilà la vérité. C'est bien cela.

Diderot

Et voilà ce que cette mère n'admettait pas, ce qu'elle ne comprenait pas. Et combien d'autres partagent son aveuglement, aiment mieux garder leurs enfants près d'elles, dans cette vallée de larmes, que de les voir s'envoler vers les demeures célestes ! Encore, quand je dis voir, « voir s'envoler », c'est une façon de parler, car nous ne voyons rien du tout... Les paupières se

closent, la voix s'atïaiblit et s'éteint, l'intelligence s'obscurcit et s'annihile, aucun mouvement, plus rien...

L'Abbé

Pour vous, en effet, Diderot, la mort est la tin de tout.

Diderot Ne me faites pas dire cela, l'abbé. N'allons pas si loin. Quoique je puisse fort bien vous objecter certaine légende, corollaire de la résurrection de Lazare par le Christ : « Qu'est-ce que tu as vu là-bas, après ta mort? — Mais rien, Maître : il n'y a rien >>, répond Lazare. Et Jésus de lui soufiler à l'oreille : « Non, il n'y a rien ; mais ne le dis pas. »

L'Abbé Légende, certes ! Pure légende !

Diderot

D'accord ! Mais, pour moi, je m'en tiens à ce que nous avons devant Jes yeux. Notre âme, son

essence, son origine, ses destinées, ce qu'elle deviendra après nous, et, tout d'abord, si vraiment nous en possédons une... car enfin ! je l'ignore, je ne puis rien affirmer, et j'ai idée que ceux qui nous en parlent si facilement et si volontiers ex cathedra n'en savent pas plus long que moi .

L'Abbé Cependant, si vous supprimez l'âme.. .

Diderot Je ne supprime rien du tout : j'ignore.

L'Abbé 11 vous faut supprimer Dieu.

Ce ne serait pas une raison. Mais, encore une fois, je ne veux rien supprimer, l'abbé. Je ne suis qu'un ignorant qui a la franchise et le courage de son ignorance. J'ose dire : « Je ne sais pas ». Et je remarque que nous discourons sans cesse sur une quantité de choses que non seule-

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ment nous ne connaissons pas, mais que nous ne pouvons connaître, qui sont au-dessus de notre intellect, — ce qui, soit dit entre parenthèses, devrait bien nous convaincre qu'elles ne nous sont guère nécessaires, car tout ce qui est un éternel sujet de dispute est forcément pournous d'une inutilité éternelle, comme l'écrivait récemment Voltaire. Et, par une sorte de fatalité, ce sont précisément les choses dont on parle le plus que l'on comprend le moins. Combien de nos locutions les plus courantes ne signifient absolument rien ! « Dieu l'a rappelé à lui ». Qu'en savez-vous? Est-ce que Dieu vous a fait ses confidences? « Dieu avait hâte de l'avoir près de lui. » Pas tant de hâte, puisque ce défunt comptait quatre-vingt-onze printemps. « Elle est montée au ciel », me disiez-vous toutà l'heure à propos de la fillette arrachée à sa pieuse mère. Mais qu'est-ce que c'est que le ciel ? Où est-ilsitué ? Y monte-t-on d'abord ?Yous dites « là-haut». Mais le c là-haut » d'à présent sera ce soir un « là-bas » , puisque la terre tourne. A moins que vous ne niiez, avec le pape Urbain et la Sainte Inquisition, le mouvement de la terre ?

L'Abbé Je n'en suis pas là, cher ami.

IDEROT

Les Anciens savaient au moins où le placer, leur paradis, ou du moins ils essayaient... Les uns, c'était dans les îles Canaries, qu'ils appelaient Fortunées, Arva beata ; les autres plus haut, en Irlande; les autres...

L'Abbé

En somme, ils n'étaient guère d'accord entre eux, sur ce point comme sur bien d'autres.

Diderot

Tout comme nous, l'abbé. Je lisais ce matin, dans une Histoire de Suède, que le roi, le roi de ce pays, par un bonheur providentiel, avait triomphé de ses ennemis ; tandis que, pour la même victoire, contestée et niée par les Turcs, ceux-ci déclaraient que la Providence n'avait pas permis... et que les Espagnols prétendaient de même que ladite Providence était restée sourde... Voyez comme chacun juge la Providence à sa

18 DIDEROT ET l\\BBÉ BARTHELEMY

façon, la jauge à sa toise, la fait agir et discourir à sa fantaisie ! Il y aurait donc une Providence luthérienne ou tout au moins suédoise, une Providence musulmane ou turque, une Providence espagnole, sans compter toutes les autres, la Providence russe, la Providence polonaise, la Providence anglaise, la Providence française. Pensez un peu à l'embarras de la Providence, si elle était seule et unique, lorsque chaque peuple l'invoque pour le même objet avec des intérêts opposés et des intentions contraires ! Et ne faudrait-il pas d'abord être assuré que cette souveraine à faces si multiples et si diverses, cette divine Providence, consent à se soucier de nos petites affaires, ce qui me paraît excessivement problématique ; car alors que de crimes, de hontes et d'abominations nous aurions à lui mettre sur le dos, à cette sacro-sainte princesse ! Le plus sage, à mon sens, serait de ne pas plus nous occuper d'elle qu'elle ne s'occupe de nous. Oui, l'abbé, c'est là notre grand tort, et il en sera longtemps ainsi, je le crains, c'est de discuter sans relâche sur nombre de sujets audessus de notre intelligence, au-dessus de nos

facultés, sans pouvoir par conséquent aboutir à la moindre conclusion certaine et pratique, et de n'obtenir d'autre résultat que la discorde et la haine, — des haines terribles, accompagnées des plus cruelles persécutions. Ces haines entre les peuples ne sont- elles pas le plus souvent engendrées par les dissidences religieuses, et en raison directe du zèle qui anime ces peuples pour la cause de Dieu ? Si seulement nous avions le bon esprit et le bon sens de nous arrêter à temps sur cette pente odieuse, de ne pas nous déchirer, nous égorger ou nous brûler tout vivants les uns les autres parce que nous n'envisageons pas l'Absolu du même point de vue, ou ne pensons pas de même sur le mystère de l'Incarnation ou le sacrement de l'Eucharistie ! Pourquoi nous perdre dans ces nuages, et ne pas nous en tenir tout bonnement aux questions de la vie courante, à ce que nous pouvons voir, observer et contrôler ? C'est la recherche et la manie du surnaturel qui cause le malheur de nombre de gens.

L'Abbé Et leur consolation aussi et leur joie.

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Diderot

Il y a des erreurs consolantes, je n'en disconviens pas. Un médecin affirme à un malade qu'il va mieux, à un moribond que la santé lui revient et qu'il sera sur pied dans la huitaine, et ce mourant expire le soir même; mais, durant cette journée, un rayon d'espoir a réchauffé son cœur et l'a réconforté. Le mensonge du médecin a adouci les derniers moments du patient. C'est quelque chose. Mais___qiio co hion na-uiojis^emjpêche pas de reconnaître qu'il provient d'un mal, d'un mensonge.

L'Abbé

Permettez î Les consolations de la religion et les promesses qui les accompagnent ne sont nullement des mensonges.

Diderot

Evidemment, l'abbé, et je n'aurai garde de contester... Mais, ces promesses, elles sont sans garantie et sansjpreuyjgs, sans preuves évidentes et tangibles, j'entends. Vous assurez à celte in-

fortunée mère de tout à l'heure que sa fille est montée droit au ciel et repose dans le sein de l'Éternel. Ce sont des mots, cela : hœc sunt verha, rien de plus. En réalité la pauvre enfant a été clouée dans une boîte de chêne ou de sapin, puis enfouie dansla terre. Voilà tout ce qu'ila étéloisible de constater. Le reste, l'au-delà, c'est affaire d'imagination, de supposition, d'aspiration... C'est du rêve ! Que vous ayez consolé la mère en lui garantissant la résurrection et le salut de sa fille, « qu'elle retrouvera un jour là-haut, dans le séjour des élus », c'est fort bien, c'est parfait; mais, encore un coup, vous demandez à être cru sur parole, l'abbé. Or, le sage ne se contente pas d'une simple assertion: Sapiens nihil affirmât quod non probet... Quod gratis asseritur gratis negatur : nous pouvons nous permettre un peu de latin entre nous, n'est-ce pas, monsignore ?

L'Abbé (

Vous n'empêcherez jamais la foule de rechercher ces consolations supérieures, d'affectionner le surnaturel et de s'y complaire.

IDEROT

Possible ! Mais sont-ce bien toujours des consolations que vous offrez à vos ouailles ? Eh ! eh ! pas toujours ! Voyez notre pauvre ami Desmahis : lui, d'un caractère si enjoué, accort et charmant, d'un si heureux naturel, ne le voilà-t-il pas saisi d'une peur bleue d'aller griller en enfer, de s'imaginer même qu'il grille et rôtit déjà, plongé dans les flammes éternelles, pour l'expiation de ses péchés? Vest-ce pas horrible?

L'Abbé C'est de la folie.

Diderot

Folie ou non, croyez-vous qu'il soit consolé, celui-là ? Et combien, combien d'autres sont comme lui, et éprouvent cette très explicable mais abominable terreur desdites flammes éternelles ? Songez à Massillon prêchant à Saint-Eustache son sermon Sur le petit nombre des élus ? Beaucoup d'appelés et peu d'élus, l'abbé ! C'est donc toujours, malgré tous les mérites de notre divin Rédempteur, toujours maître Satan qui l'em-

porte?... Oui, la frayeur générale, la terrible panique, qui s'empara de l'assistance à ce sermon de Massillon. Ils ne se croyaient pas consolés, ceux-là. Vous offrez à vos clients deux perspectives, deux solutions, le paradis et l'enfer. Là, c'est l'enfer qui s'impose et triomphe, vous ne consolez pas, vous terrifiez, vous épouvantez. Aussi, pour supprimer radicalement ces si légitimes terreurs et faire pièce à Satan, ne serait-il pas plus prudent, plus sage, dès qu'un nouveauné a reçu ce sacrement du baptême qui fait de lui un chrétien et lui ouvre à deux battants les portes du ciel, de l'envoyer bien vite là-haut ou là-bas...

L'Abbé L'envoyer? Gomment cela ? Le tuer?

Diderot

Tout simplement. L'écrivain anglais Jonathan Swift a demandé, il n'y a pas très longtemps, dans sa Modeste Proposition relative aux enfants pauvres de l'Irlande, qu'on engraisse avec soin les petits Irlandais de familles indigentes, des-

tinés à périr de faim, pais qu'on les saigne comme des veaux ou des moutons, et qu'on établisse des boucheries enfantines à l'usage des gentlemen dont le goût est particulièrement délicat. Je ne suis pas si exigeant, et je vous fais grâce de l'engraissement. Je vous demande seulement d'expédier tous ces petits anges au bon Dieu le plus promptement possible, de façon à leur épargner cette quasi-certitude qu'ils ont, en demeurant sur terre, d'aller, après leur mort, bouillir et rôtir durant l'éternité tout entière. La chose en vaut la peine, l'abbé. Le feu éternel! Là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ! Et pour toujours! pour toujours ! Voyons, ne vaudrait-il pas mille fois mieux les dépêcher tout de suite au bon Dieu?... Je vais même plus loin. Ne pourrions-nous agir de même envers les adultes, charger un confesseur de les mettre en état de grâce, et, aussitôt l'absolution reçue, de se hâter de... Ah! il ne faudrait pas lanterner, par exemple !

L'Abbé Mais c'est fou !

Diderot Erreur! Ce serait, au contraire, très sage. Un supplice de toute l'éternité, pensez donc ! Et ne serait-ce pas le meilleur moyen, — un moyen suprêmement radical, j'en conviens, mais, encore un coup, flamber pendant toute l'éternité ! — de duper, rouler et battre l'Ange des ténèbres, leMaudit, sans cesse à l'affût des âmes qu'il peut agripper et enfourcher? Vous n'avez pas oublié ce criminel qui, au théâtre de Rouen, poignarda sa voisine, une jeune fille qu'il ne connaissait pas et n'avait jamais vue, qui la tua sans motif aucun, sinon de se faire condamner à mort et de pouvoir, avant d'être roué ou pendu, recevoir l'absolution, tandis que, s'il se suicidait, il trépasserait en état de péché mortel ?

L'Abbé Causons sérieusement, Diderot.

Diderot Mais nous ne faisons que cela.

L'Abbé C'est en vain que vous ergotez et bataillez»

vous n'enlèverez jamais à la foule, je vous le dis encore, son penchant pour le surnaturel. L'esprit humain est ainsi fait; il est de lui-même porté vers ce qui est au-dessus de lui, au-dessus de son intelligence...

Diderot

Oui, tout ce qui l'éblouit et l'enchante. Elle aime le merveilleux, la foule, et plus le prodige est étrange, inconcevable, fabuleux, plus elle s'y complaît et s'y délecte. Mais nous, philosophes, dont le rôle est de chercher à voir clair dans nos affaires, — ce qui est diantrement difficile, j'en conviens, — nous travaillons à réduire le plus possible le nombre de ces dupes. Nous estimons que le plus grand service à rendre aux hommes c'est de leur apprendre à faire usage de leur raison, à ne tenir pour vrai que ce qu'ils ont vérifié et constaté. Vous êtes bien obligé de convenir, n'est-ce pas, que plus un peuple s'instruit et ^e perfectionne, plus la croyance au surnaturel se restreint chez lui et s'amoindrit? Le plus ou moins de croyance au surnaturel est toujours l'indice du plus ou moins de civilisation. Consi-

dérez les sauvages rencontrés par Bougainville : chez eux tout est sortilège, magie, sorcellerie, miracle. Les miracles, rare denrée chez nous, hein, l'abbé, malgré cet engouement pour le merveilleux, l'incompréhensible ? Mais partout où l'on croit aux miracles, il y en a, et plus on y croit, plus il y en a. Est-ce vrai ? Voyez-vous, l'abbé, quand on met le pied dans ce domaine du surnaturel, il n'y a plus de limites, on ne sait où l'on va et ce qu'on peut rencontrer. (L'un vous affirme avoir nourri cinq mille personnes avec cinq petits pains: c'est magnifique ! Mais demain un autre vous assurera en avoir nourri cinquante mille avec un seul petit pain, et le surlendemain un troisième en aura nourri cinq cent mille avec l'air du tempsj Des médailles portées au cou et autres amulettes vous mettent à l'abri de tout accident ou vous guérissent de toutes les maladies. Veut-on calmer les accès de fureur d'une de ces démentes appelées « possédées », on lui administre un clystère d'eau bénite, remède infaillible. Dans nos campagnes, en maint endroit, il suffit de promener les reliques d'un saint, — en Bourgogne, celles de saint Potentien, par exemple,

— quelques fragments d'os, pour obtenir du soleil ou de la pluie, du chaud ou de l'humide, à volonté. Et le bon saint Denis qui s'avance, portant dans ses mains sa tête coupée, phénomène que saint Savinien s'empresse de reproduire après sa décollation par l'empereur Aurélien. Et saint Nicolas qui se mit à jeûner dès sa naissance: les mercredis et vendredis il ne prenait le sein de sa nourrice qu'une fois par jour. Et cette pieuse grande dame qui, se trouvant grosse durant l'absence de son mari, obtint de sa céleste patronne, avec l'aide de Dieu, que sa grossesse non seuleriient disparût, mais passât dans le corps de ladite patronne, sainte Pélagie ou une autre, qui prendrait ainsi le péché à son compte, ou du moins les conséquences du péché. Et que pensez-vous des deux crânes de saint Pancrace, qu'on honore et qu'on fête dans deux de nos paroisses rivales, son crâne quand il avait vingtdeux ans, et son crâne lorsqu'il en avait trentesix ? Rien de plus divertissant, cher abbé, que la vie des saints, et j'ai souvent eu envie d'écrire tout cela... Mais c'est fait: nous avons La Légende dorée.

L'Abbé Que rien ne vous oblige à croire.

Diderot

Pardon ! Ce sont vos plus éminents hagiographes qui nous débitent ces sornettes.

L'Abbé Ce ne sont pas des articles de foi.

Diderot

Voilà déjà que vous reculez, l'abbé, que vous vous dérobez. Si, entre tous vos prodiges et miracles, on peut choisir...

L'Abbé

Certainement, qu'on le peut, et même on le doit.

Diderot

Allez donc persuader cela à nos curés de campagne ! Ils en ont, des saints Potentiens ! Et même vos dogmes, de foi obligatoire, votre Dieu

en trois personnes, vos mauvais anges qui se révoltent contre leur Créateur et tentent de le détrôner, votre Eve tirée de la côte d'Adam, votre Vierge qui reçoit la visite d'un jeune homme et d'un oiseau et qui devient enceinte, non pas du jeune homme, mais de l'oiseau ; cette Vierge qui accouche et reste vierge ; ce Dieu qui meurt sur la croix pour apaiser Dieu, puis qui ressuscite et monte au ciel (où, au ciel?), tout cela, c'est de la mythologie, mon cher abbé, c'est du paganisme, ça vaut Uranus, Saturne et les Titans, Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter, Junon grosse de Mars pour avoir respiré le parfum d'une fleur, Apollon-Phœbus conduisant le char du soleil... Ce sont les mêmes délirantes aventures. Notre ami d'Holbach déclare volontiers que « le surnaturel ne l'intéresse pas ». Non, ça ne lui dit rien : c'est de l'aberration, de la déraison. Aller s'imaginer qu'avec de simples paroles, c'est-à-dire en remuant de l'air avec le bout de sa langue, on va changer les lois de l'univers et ce qu'on nomme les décrets de la Providence, n'est-ce pas, en effet, de la folie, voyons?

L'Abbé

Mais non, philosophe, mais non, car ces paroles s'adressent à un Etre suprême, tout puissant, infiniment parfait, un Père infiniment bon, qui les écoute, qui les enregistre...

Diderot

Et les exauce, ainsi soit-il ! Exemple : la malheureuse femme aperçue par nous à Saint- Roch. Mais ce Père si bon et si miséricordieux, à qui vous avez recours, où est la preuve qu'il vous entend? Personne ne l'a, cette preuve, que, pour mon compte, je serais véritablement ravi de posséder. Mais rien, toujours rien, toujours l'insondable et inviolable silence. Je ne me rappelle plus quel gouverneur de province, ou même quel évêque ou cardinal reprochant à un autre évêque d'avoir enfreint ses instructions : .< Monseigneur, j'ai prié, j'ai demandé conseil à Dieu, répliqua l'accusé avec une noble assurance, j'ai consulté mon crucifix... — Eh bien, imbécile, il fallait faire ce que Dieu et ton crucifix t'ont répondu ! » interrompit

l'autre. C'est-à-dire te tenir coi et ne rien faire du tout. Dieu, qu'est-ce autre chose qu'un mot, un simple vocable, pour expliquer l'existence du monde? Et remarquez bien qu'en somme ce mot n'explique rien ; car si vous m'objectez qu'aucune horloge n'a été fabriquée sans un horloger, je vous demanderai qui a fabriqué l'horloger, en sorte que nous en sommes toujours au même point, — au même point d'interrogation.

L'Abbé

Cependant, vous-même, Diderot, n'avez-vous pas proclamé parfois l'existence de cet horloger ?

Diderot Proclamé est beaucoup dire !

L'Abbé Il a circulé certaine lettre de vous où vous déclariez nettement : « Je crois en Dieu, quoique je vive très bien avec les athées ».

Diderot Une lettre à Voltaire... C'était pour lui faire

plaisir... Ah ! vous avez vu ce grimoire î Voici ce qui m'arrive, l'abbé : quand je suis avec des athées, puisque athées il y a, tous les arguments en faveur de l'existence de Dieu me sautent à l'esprit ; quand je me trouve avec des croyants, c'est l'inverse : je vois surgir devant moi et malgré moi tout ce qui combat, sape et démolit la Divinité.

L'Abbé

Après cet aveu, vous ne direz plus, mon cher Diderot, que vous n'êtes pas doué de l'esprit de contradiction?

Diderot

Il est certain que la contradiction, ou tout au moins l'opposition, est le stimulant, l'agrément aussi et le condiment delà conversation. Si nous étions toujours tous du même avis, quelle monotonie, quelle lassitude, quelle platitude ! La terre ne serait plus habitable. La diversité des opinions est aussi nécessaire, aussi inéluctable, que celle des visages et des caractères, force est bien de le reconnaître, force est bien d'admettre que ce

qui plaît aux uns ne peut plaire à tous les autres. Mais non, non, cher ami, ce n'est pas uniquement pour le vain plaisir de contredire que je vois ainsi se dresser dans mon esprit tous les arguments contraires à la thèse de mon interlocuteur ; c'est par une particularité de ma nature, une bizarrerie que je constate, que je subis, sans pouvoir bien l'expliquer. Enfin, c'est ainsi î

L'Abbé

Voyez tous les avantages de la foi ! Si vous la possédiez...

Diderot

Toutes ces difficultés disparaîtraient, évidemment. C'est le raisonnement de Pascal : fausse ou vraie, vous ne risquez jamais rien de croire vraie notre sainte religion, et vous risquez tout en la croyant fausse. Mais un juif peut en dire autant, un musulman de même, un huguenot pareillement. C'est une selle qui va à tous len chevaux, un fauteuil de barbier qui convient à tous les derrières. Par malheur, cher abbé, je ne possède pas ce souverain remède, cette panacée

que vous appelez la foi, c'est-à-dire le talent de croire à des choses que nous savons être manifestement fausses, inadmissibles, incroyables. Pour moi, une table n'est qu'une table, une chaise qu'une chaise, du^pain n'est que du pain, du vin également n'est que du vin. Je ne puis pas vous dire que cette absence de foi me tracasse beaucoup, qu'elle obsède, bouleverse, empoisonne et torture mes jours et mes nuits, et que j'en perds l'envie de boire et de manger. Non, hélas ! je ne puis vous dire cela, car, au contraire, elle me laisse absolument calme et indifférent, cette incrédulité ou ignorance. Mais alarmer et soutenir certains faits qui sont au-dessus de notre raison, qui nous échappent entièrement; les certifier et proclamer mordicus, voilà ce qui me semble aussi outrecuidant que ridicule ; et si, ces choses surnaturelles, on s'acharne à les imposer, comme il advient toujours à ceux qui sont convaincus que, seuls, ils détiennent la science infuse, la vérité absolue, la vérité dont dépend notre félicité éternelle, alors... « Pense comme moi, ou le bon Dieu te damnera... Pense comme moi^ ou je te tue ! » Voilà la conclusion obligée

et le point final. Est-ce que la Bible, le Deutéronome, ne commande pas de massacrer ceux de nos concitoyens qui ne partagent pas nos croyances religieuses? « Frère, fils, fille, mère, épouse, ne fais aucune exception ; ne discute pas avec eux : tue-les aussitôt ! » C'est clair et net. Charmant programme, et tracé au nom du Seigneur ! Notez bien, l'abbé, qu'en demandant ainsi à quelqu'un de changer de culte, vous lui demandez, en somme, de faire une chose que vous vous refusez vous-même à faire. Quelle logique, hein?

L'Abbé Mais...

Diderot

Oui, je sais bien, je vous devine. C'est que votre culte, à vous, est le bon, le vrai, le seul vrai et le seul bon, tandis que le mien ne vaut pas tripette. Vous rappelez-vous les lettres échangées jadis entre le pape et le duc de Sully ? Le Saint-Père complimentait le ministre huguenot sur sa politique et son excellent gouverne-

ment, et il terminait, comme le bon pasteur qui veut ramener au bercail la brebis égarée, en le conjurant d'ouvrir les yeux à la lumière divine, de voir la vérité où elle est, et de rentrer dans le giron de l'Eglise : « Justement, c'est aussi ce que je demande au Ciel chaque jour pour vous, lui répliqua Sully, je ne cesse de le prier pour la conversion de Votre Sainteté. »

Quel cynisme !

Diderot

C'est la réponse de la bergère audit berger. Mais revenons... revenons à nos autres moutons. Est-ce que, toutes considérations et réflexions faites, est-ce que Dieu se manifeste à nous autrement que par le culte que nous lui rendons ? Le voyez-vous se manifester autrement, l'abbé ?

L'Abbé

Mais, mon cher philosophe, il n'y a qu'à ouvrir les yeux et regarder. Toute la nature...

Alors les aveugles qui, n'ayant jamais rien vu,, ne peuvent se rendre compte...

L'Abbé Laissons les aveugles.

Diderot

Eh bien, pour nous, pour tous les voyants, ne sont-ce pas nos prières, nos offrandes, nos cérémonies cultuelles, qui, seules, vous entendez bien, l'abbé, seules, nous attestent l'existence de la Divinité? Or, je ne vous cacherai pas que, pour moi et quelques autres, cela est insuffisant. Nous voudrions que ces témoignages ne vinssent pas toujours de nous, mais bien un peu de cette Divinité tant célébrée et glorifiée, encensée et suppliée.

L'Abbé

Jadis ces témoignages ont été recueillis. lis existent dans les livres saints.

Diderot Oui, mais vos livres saints ne sont pas ceux du

voisin, et ils diffèrent tous entre eux. Et puis, j'aurais bien aimé à être là, à constater par moimême... Car enfin ce sont toujours des hommes qui parlent au nom de Dieu, des hommes qui se prétendent ici-bas les représentants du Très- Haut; mais ces mandataires ne nous exhibent jamais leurs lettres de créance, jamais !

L'Abbé.

Si ! seulement vous vous obstinez à ne pas les voir.

Diderot.

Je ne demanderais que cela pourtant, et qu'elles fussent tant soit peu claires, précises et probantes, — ce qu'elles ne sont jamais, hélas ! Remarquez encore ceci, qui n'est guère à la louange de la Divinité, telle du moins qu'elle se présente à nous : c'est que partout où il y a un Dieu, il y a un culte, et que partout où il y a un culte l'ordre naturel des devoirs moraux est renversé.

L'abbé.

Renversé ? Comment cela ?

Diderot

Sans doute. Manquer à la messe le dimanche ou manger une tranche de gigot le vendredi devient un crime plus horrible que de dérober la bourse du voisin ou de lui débaucher sa fille. Et cela se comprend ! Dans le premier cas, c'est Dieu en personne que vous offensez ; dans le second,, ce n'est que votre prochain. Vous avez lu l'histoire de ce pâtre des environs de Naples, qui pratiquait le brigandage à l'occasion et le plus souvent possible, et ne s'accusait à confesse que d'avoir rompu le jeûne en avalant un peu de bouillie, par mégarde. Jamais, au tribunal de la pénitence, il n'était question de toutes ses rapines, fusillades et tueries. Ça ne comptait pas, cela. Et cet autre encore, tout dégouttant du sang que son poignard vient de répandre, et se faisant scrupule, un vendredi, d'étaler un peu de lard sur son pain. Chez nous, il suffît de recevoir l'absolution avant de mourir pour aller droit au ciel, quels que soient la vie qu'on ait menée et les scandales et horreurs qu'on ait perpétrés. Chez les Indiens, pourvu qu'on meure sur les

bords du Gange ou que vos cendres soient jetées dans ce fleuve, vous voilà sauvé, admis d'emblée dans le paradis. Voyez un peu, mon cher abbé, combien cette idée de Dieu et de culte fausse et vicie tous nos raisonnements. N'est-ce pas elle, selon un mot de L Esprit des Lois, qui, en nous faisant regarder comme nécessaire ce qui est ou devrait être indifférent, nous fait considérer comme indifférent ce qui est rigoureusement nécessaire ? N'est-ce pas elle encore qui nous pousse à massacrer des milliers d'hommes, uniquement parce qu'ils n'ont pas les mêmes croyances que nous ? Les Vaudois, les Albigeois, la Saint-Barthélémy, l'Inquisition, les Dragonnades, que sais-je encore ! en sont la preuve. Et les sacrifices humains destinés à apaiser l'htre suprême, le Dieu de clémence et de miséricorde ? Vous-même, l'abbé, je me souviens d'un de vos Mémoires : « Pendant longtemps, disiez-vous, on ne connut pas de meilleure voie pour détourner la colère céleste, que de répandre sur les autels le sang des hommes... »

L'abbé Il s'agissait des païens.

A'2 DIDEROT ET I.'aBBÉ BARTHELEMY

Diderot

Nous n'avons pas changé, et nous avons brûlé assez de Juifs, torturé assez d'infidèles... C'est au point qu'un de vos confrères et émules, l'abbé de Longuerue qui s'est occupé des Chaldéens et de l'ancienne France, comme vous des Grecs, estime que les religions, par tout le sang qu'elles ont fait couler, ont causé au monde plus de mal que de bien.

L'abbé

Longuerue, un savant, oui, mais un cerveau brûlé. En tout cas, ces religions, quelles qu'elles soient, cher philosophe, vous ne pouvez vous en passer.

Nous ne pouvons ?

L'abbé

Non, et vous ne le pourrez jamais. Toujours le peuple voudra quelque cérémonial pour s«s mariages et ses naissances, des chants funèbres et des tentures de deuil pour enterrer ses morts, de

l'eau bénite sur ses tombes. Autrement, il craindrait trop de ressembler aux animaux qui s'accouplent et qui meurent sans façon, qu'on jette au fumier.

Diderot

Voyons, l'abbé, est-ce que nous ne procréons pas absolument comme les animaux ? Est-ce que nous ne respirons pas, ne mangeons pas, ne fonctionnons pas en tout comme eux? Salomon ne nous enseigne-t-il pas que la condition de l'homme ne diffère pas de celle de l'animal, et que ce qui reste de l'un n'est pas plus que ce qui reste de l'autre? Pourquoi donc cette démarcation et ce mépris? Les animaux ne sont et doivent être pour nous que des frères inférieurs, ayant un peu moins de raison, mais les mêmes besoins, les mêmes

appétits, les mêmes passions Alors, selon

vous, pour ne pas ressembler aux animaux, nous ne devrions pas manger ?

L'abbé Nous devons nous efforcer de ne pas leur res-

sembler par les vilains côtés, élever le plus possible notre intelligence vers le ciel...

Et nos regards aussi : Os sublime dédit.

L'abbé

Mais oui.

Diderot

Autre point encore qui me préoccupe et me chiffonne : est-ce que, parmi ces millions et milliards d'astres qui roulent à travers l'immensité, et sont, comme notre petit globe terraqué, des mondes habités, — on le suppose du moins ;

— est-ce que les indigènes ont aussi commis le péché originel ou original, — oh ! oui, original !

— ont eu besoin d'un Messie, d'une Vierge qui enfante...

L'Abbé

Vous m'en demandez trop, mon cher philosophe, et c'est pour des curieux de votre espèce que l'enfer a été créé.

Diderot Farceur ! Vous me confondez avec Desmahis.

L'Abbé

Nullement. Mais je vous demande, puisque vous reconnaissez vous-même que ces questions se discutent sans résultat depuis que l'univers existe, à quoi sert de les discuter encore ?

Diderot

Ah ! cette fois, vous parlez d'or, l'abbé. Nous perdons notre temps. Pascal nous en a bien prévenus : toute discussion philosophique, toute la philosophie mêm2, ne vaut pas une heure de peine.

L'Abbé Notre philosophie humaine et terrestre; mais...

Didbrot Oh ! la théologie, c'est mille fois pire !

L'Abbé Mais instinctivement, inévitablement, l'homme,

encore un coup, regarde et regardera toujours au-dessus de lui ; jamais ses aspirations de l'Audelà ne l'abandonneront et ne s'éteindront. Notez, en outre, que nous, chrétiens, nous possédons une base d'opérations ; nous avons un corps de doctrine, un code, un catéchisme, pour l'appeler par son nom ; tandis que vous n'en avez pas, et ne pouvez en avoir.

Euh ! euh

Diderot

L'Abbé

Non, impossible ; car on ne légifère pas et l'on ne convertit personne avec la négation et le doute. Pour enseigner et codifier, il faut avoir un ensemble de données incontestables, surtout lorsqu'il s'agit de ce qui nous touche le plus, de nos plus constantes et essentielles préoccupalions, de notre origine, notre création, celle de l'univers...

Ed six jours, et repos le septième.

L'Abbé

Nous possédons un catéchisme, et c'est ce qui fait notre force.

Diderot

Et vous avez aussi ces cérémonies dont vous parliez tout à l'heure, vos processions, vos fêtes, vos chants, vos orgues, toute votre musique, tous ces spectacles, si bien ménagés pour attirer la foule, la séduire et la retenir. Voilà encore un des éléments de vos succès, de votre puissance. Je ne me dissimule, mon cher abbé, aucun de vos avantages. Mais ne nions pas les nôtres, non plus, nous, philosophes, et constatons que nous sommes en progrès, en grandissimes et incontestables progrès. Dernièrement, au Grandval, le père Hoop me contait qu'il avait vu, dans un village de la Suisse dont le curé était absent ou malade, un pasteur protestant remplacer ce curé dans ses fonctions, enseigner le soir le catéchisme aux enfants catholiques, après avoir fait le matin sa leçon d'instruction religieuse aux petits protestants, et cela dans le même local

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servant à la fois ou plutôt successivement d'église et de temple.

L'Abbé Ce pasteur n'allait pas jusqu'à célébrer la messe, j'imagine ?

Diderot Pas encore, mais nous y arrivons. La tolérance se faufile et pénètre peu à peu partout. Entre catholiques et huguenots, on commence à ne plus se brûler les uns les autres : c'est quelque chose- Et comme la tolérance mène forcément à l'indifférence, je calcule que le christianisme en a encore pour deux ou trois siècles...

L'Abbé Pour un peu plus longtemps, s'il vous plaît. Tu es Petrus, et super hanc pelram...

Diderot

Hélas 1 il n'y a rien d'éternel ici-bas ; l'abbé.

Montesquieu vous donne encore cinq cents ans

d'existence au maximum ; l'Écossais Jean Craig,

mort, il est vrai, depuis un siècle et demi, vous

a alloué treize cent cinquante années; moi, je suis moins généreux, je vous en octroyé deux ou trois cents. Peut-être ai-je tort, et méritez-vous davantage. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout se transforme, tout varie, sur notre globe, tout se fane, s'étiole, s'éteint, tombe et disparaît. C'est la loi commune, et vous n'y échapperez pas, malgré vos prédictions, votre Tu es Petrus. Quelle dégringolade vous avez accomplie déjà ! Où est le temps où, par vos papes et leur influence et prépondérance, vous étiez comme les maîtres du monde ! Et, avant vous, Jupiter n'a-t-il pas aussi trôné dans son Olympe et avec tout son Olympe ? Il a si bien régné et été si puissant que, durant le concile de Trente, c'est-àdire il n'y a guère que deux siècles, deux savants le constataient encore et l'imploraient, et à Trente même : « Ils ont beau pérorer et beau faire là-dedans... Nous serons bien obligés d'en revenir tôt ou tard à ton culte. Oui, Jupiter, nous avons foi en toi I A ton tour, lorsque tu auras repris ton rang et ressaisi ta souveraineté, ne nous oublie pas ! Daigne, Jupiter, daigne te souvenir que nous te sommes restés fidèles ! »

L'Abbé Des rêveurs ! des illuminés !

Diderot

Certes oui ! Mais en fait de rêveurs et d'illuminés, à vous la palme, à vous et aux vôtres, monsieur l'abbé ! Et s'il fallait vous rappeler toutes les métamorphoses que votre Église a subies depuis saint Pierre, combien elle diffère aujourd'hui de ce qu'elle était à ses débuts... Saint-Pierre lui-même ne la reconnaîtrait pas, vous le savez tout comme moi. Et vous savez bien aussi que ce code ou catéchisme qui fait votre force est un tissu d'impossibilités, de bourdes, de...

L'Abbé

De tout ce qu'il vous plaira, mon cher philosophe. Mais ce tissu se tient d'un bout à l'autre ; il forme un solide ensemble...

Diderot Solide !

L'Abbé Pour la masse, il répond et suffît à tout ; tandis que vous autres, messieurs les encyclopédistes, vous ne répondez et ne pouvez répondre à aucune des grandes questions qui hantent l'esprit humain : « Comment le monde a-t-il été créé? Par qui? Qu'est-ce que Dieu? Gomment l'homme est-il apparu sur terre ? Etc. » Vous, philosophes, ou du moins la plupart d'entre vous... oh ! je ne vous accuse pas d'être pétris d'orgueil et gonflés de jactance ! Non, au contraire ! Vous n'avez jamais à la bouche que votre « Je ne sais pas... J'ignore î »

Diderot C'est vrai, et je suis le plus souvent de ceux-là. Mais vous, l'abbé, c'est l'inverse; vous savez toujours tout, vous autres, vous ne doutez jamais de rien.

L'Abbé Précisément !

Diderot Vous affirmez sans cesse des choses que la science dément de plus en plus...

L'Abbé

La scijnce humaine !

Diderot N'en dites pas de mal: c'est à elle que vous recourez pour disserter et discuter. Et nul moins que vous, l'abbé, ne devrait médire de la science, vous qui passez votre vie au milieu de vos livres et de vos manuscrits, de vos médailles et de tous les vestiges de l'antiquité grecque et romaine. Vous savez en quelle haute estime vous tiennent ceux que vous appelez les encyclopédistes?

L'Abbé Je sais, Diderot, combien vous êtes indulgent, quelle âme sensible et tendre est la vôtre.

Diderot Eh bien, croiriez-vous, mon cher ami, par moments, je vous soupçonne de posséder, outre votre profond savoir, trop de bon sens pour ne pas être édifié sur la valeur des dogmes catholiques, et, tout ainsi que moi, fixé à cet égard ? Naturellement, vous n'en conviendrez pas, et,

dans votre fort intérieur, vous méjugez terriblement indiscret .. Mais enfin, oui, pourquoi êtesvous catholique?

L'Abbé Gomment ! Pourquoi ?

Diderot Oui!

L'Abbé

Mais...

Diderot

Eh bien, je vais vous le dire. C'est uniquement — uniquement ! — parce que vous êtes né en France et avez été élevé, « nourri », par des catholiques. Parfaitement ! Supposez-vous un instant natif des antipodes, de Zanzibar, du Cathay ou de la Patagonie, et voyez ce qu'il serait advenu. Vous seriez, non pas même peutêtre israélite, luthérien, calviniste ou musulman, mais peut-être bien bouddhiste, brahmaniste, idolâtre, zoolâtre, que sais-je ! Nous avons le choix.

Tout cela, mon cher abbé, voyez-vous, c'est une affaire de latitude, un pur hasard, une chance.

L'Abbé

Vous dites le mot, Diderot : une chance ! Soit ! Et j'en profite, de cette chance.

Grand bien vous fasse ! Mais constatez avec moi que la chose la plus importante pour l'homme, son salut éternel, sa religion en d'autres termes, dépend uniquement du hasard, d'un caprice du sort. Quel beau mérite, hein?

L'Abbé Aussi je bénis la Providence...

Diderot

Et vous avez raison, l'abbé. Moi, mécréant, je n'en profite pas, de l'aubaine... Mais, pardonnezmoi, pardonnez mes questions... Je ne me contrains guère, vous savez, et dis volontiers ce qui me passe par la cervelle.

L'Abbé Moi, je vis en dehors de toutes discussions. Je travaille, et fréquente plus les sages d'Athènes et de Rome, voire ceux de la Palestine, que mes contemporains.

Diderot Travailler, eh ! oui, voilà notre lot et notre rôle ici-bas. Tâcher délaisser après nous un peu plus de lumière et de bien-être qu'il n'y en avait auparavant, améliorer et accroître l'héritage que nous avons reçu, c'est à quoi nous devons nous appliquer. J'ajoute : faire le plus de bien possible, épargner le plus de souffrance possible autour de nous, à tous nos compagnons de route. La bonté, elle prime tout. Travail et bonté, voilà mes deux seuls articles de foi, l'abbé. Le reste... Moi, pas plus que d'Holbach, l'infini ne me préoccupe pas, mais pas du tout. Quand et par qui le monde a-t-il été créé ? Où irons -nous après notre mort ? Que deviendrons-nous ? Tous ces problèmes, que vous jugez d'une importance capitale, ne m'empêchent nullement de fermer l'œil. Jamais personne, depuis des centaines ou

des milliers de siècles, n'est parvenu, non pas à les résoudre, mais seulement à les éclaircir. Donc!... Dieu, l'âme, la vie future, je n'y crois ni décrois : j'élimineces questions, je m'en tiens à la vie présente, et je considère, avec Spinoza, toute méditation sur l'Au-delà et sur la mort comme inutile, vaine et déprimante.

L'Abbé

Ah mon pauvre Diderot ! combien nous sommes loin de compte ! La vraie sagesse, n'estce pas, au contraire, la méditation constante de la mort, ainsi que l'a si magistralement démontré notre Bourdaloue ?

Diderot

Que le Seigneur le bénisse ! Pour moi, je n'ai pas la vue si perçante ni si longue, et me borne au présent, à ce que je suis et à ce que je vois, et je ne me sens pas plus désespéré de ne savoir que penser de l'existence de L'Être suprême et de l'immortalité de l'âme, que de ne pas posséder deux tètes, trois bras ou quatre jambes. Je prends

l'existence telle qu'elle est, tâchant de la passer aussi honnêtement et le plus commodément et agréablement que je puis, et si je dois plus tard rencontrer, ce que je n'attends guère, je l'avoue, un juge au-delà du Styx, j'ai confiance en sa sagesse et sa miséricorde ; il ne me châtiera pas de mon ignorance et de mon humilité, pas plus que de ma franchise. Autrement, je serais en droit de lui répondre : « Vous n'aviez, Seigneur, qu'à parler plus clairement. Est-ce ma faute si je ne sais pas déchiffrer les énigmes? Pouvais-je me douter que, pour me guider au milieu des ténèbres où vous m'aviez plongé, je devais commencer par souffler ma lanterne, mon seul et unique flambeau, ce maigre lumignon, cette pauvre petite raison dont vous m'aviez gratifié ? »

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