DIDEROT
On lit dans le « Supplément littéraire » du Figaro du 10 avril 1920, sous le titre « Lectures françaises, — Quelques revues » un article, signé Maurice Levaillant, auquel nous empruntons l'extrait suivant :
— Quel merveilleux journaliste que Diderol! et quel mauvais tour lui joua la destinée en ne V ayant point fait notre contemporain!... C'est la réflexion que Von ne peut retenir chaque foi* que, s approchant de cette « tête électrique »r on en tire, malgré soi, mille étincelles. Diderot, au surplus, avait conscience de vivre en un temps qui lui convenait mal : il publia peu de livres et, grâce à /'Encyclopédie, beaucoup d'articles ; mais, pour lui seul ou pour quelques amis, il en griffonnait un bien plus grand nombre quil ne pouvait point publier. On en
retrouve encore qui achèvent — lave à peine refroidie — de se figer au fond de quelque tiroir. C'est ainsi, que la Revue mondiale a la bonne fortune de faire paraître en toute première édition un Dialogue philosophique de Diderot, provenant des collections de Catherine II, et que ce grand curieux de Sainte-Beuve détenait parmi ses papiers.
Diderot s'y met en scène, au plein feu d'une discussion avec V auteur du Voyage d'Anaeharsis, le doux ahbé Barthélémy ; il y défend, avec la passion d'un croyant, ses dogmes favoris sur Vincrédulilé, sur V inefficacité de la prière ;mais, en discutant, comme il gesticule, et comme il se peint !
L'Abbé
« // a circulé certaine lettre de vous où vous déclariez nettement : « Je crois en Dieu, quoi- « que je vive très bien avec les athées ».
Diderot « Une lettre à Voltaire... Celait pour lui faire
plaisir... Ah! vous avez vu ce grimoire? Voici ce qui m1 arrive, Vahhé: quand je suis avec des athées, puisque athées il y a, tous les arguments en faveur de V existence de Dieu me sautent a V esprit ; quand je me trouve avec des croyants, cest l'inverse : je vois surgir devant moi et malgré moi tout ce qui combat, sape et démolit la Divinité.
L'Abbé
« Après cet aveu, vous ne direz plus, mon cher Diderot, que vous n* êtes pas doué de Vesprit de contradiction ?
Diderot
« // est certain que la contradiction, ou tout au moins Vopposition, est le stimulant, V agrément aussi et le condiment de la conversation. Si nous étions toujours tous du même avis, quelle monotonie, quelle lassitude, quelle platitude! La terre ne serait plus habitable. La diversité des opinions est aussi nécessaire, aussi inéluctable, que celle des visages et des caractères, force est bien de le reconnaître, force est bien d'admettre que ce qui plaît aux uns ne peut plaire à tous les autres. Mais non, non, cher ami, ce n'est pas
uniquement pour le vain plaisir de contredire que je vois ainsi se dresser dans mon esprit tous les arguments contraires à la thèse de mon interlocuteur ; c'est par une particularité de ma nature, une bizarrerie que je constate, que je subis, sans pouvoir bien l'expliquer . Enfin, c'est ainsi! »
C'est ainsi: Diderot se subissait, et ne se comprenait point,' c'est qu'il y avait en lui, et cinquante ans trop tôt, un romantique en même temps qu'un philosophe. Le philosophe affirme superbement son indifférence à toute métaphysique :
« Moi, pas plus que d'Holbach, l'infini ne me préoccupe pas, mais pas du tout. Quand et par qui le monde a-l-il été créé? Où irons-nous après notre mort? Que deviendrons-nous ? Tous ces problèmes, que vous jugez d'une importance capitale, ne m empêchent nullement de fermer l'œil... Dieu, lame, la vie future, je n'y crois ni décrois : j'élimine ces questions... »
77 en est persuadé au moment qu'il le dit; mais à j)eine l'a-t-il dit qu'il V oublie; ces questions
il lésa si peu éliminées que, toute sa vie, il les pose et les repose, qu'il n'est jamais sûr de sa dernière négation; elles rémeuvent à ce point quil les exprime en des termes déjà lyriques et dramatiques) à preuve, ici, sa tirade sur la prière:
« Mais h quoi peut aboutir cette supplique, quelle est sa garantie et sa sanction, puisqu'elle demeure toujours, obstinément et invariablement, sans réponse? Votre Dieu, en somme, mon cher abbét cest le silence éternel. Le mot est de Fléchier, je crois bien. »
De Fléchier, certes ; mais il sera surtout de Vigny à qui Von dirait que Diderot trace ici le premier canevas du sublime Jardin des oliviers.
« Jamais vous n entendez sa voix. Vous avez beau lui crier: a Mon Père! Mon Père ! Ayez « pitié !. . . Grâce ! Je vous en conjure !.,. » Jamais, m ardentes et véhémentes, si larmoyantes, attendrissantes et irrésistibles que soient vos oraisons, jamais vous nen tirez un simple accusé de ré~
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ceplion, jamais vous n entendez ce Père tantimplorè et si miséricordieux vous répondre : « Mon « enfant!»
Diderot a beau faire; par la grâce de lapoésie, V inquiétude métaphysique est en lui. Deux siècles, déjà, inaugurent leur lutte en son âme; et c'est une démonstration qu'il serait bien amusant de mener en suivant dans le détail ces pages inédiles, si brillantes d'images et si vives de mouvement, que publie la Revue Mondiale.
Saint-Amand Cher). — Imprimerie Bussièob
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