LIVRE SECOND
ses regards semblaient embrasser la totalité de l'espace, et ses yeux paraissaient voir tout à la fois; mais dans le fait, ils ne voyaient rien. Il se retournait sur sa chaise et passait le bras pardessus le dossier. Ce bras, ainsi suspendu, avait un mouvement accéléré, comme celui du balancier d'une pendule. Lorsque je lui voyais prendre cette posture, à mon arrivée, j'avais le cœur ulcéré, et je m'attendais aux propos les plus extravagants; jamais je n'ai été trompé dans mon attente. C'est dans une de ces situations affligeantes qu'il me dit : — « Savez-vous pourquoi je donne au Tasse une préférence si marquée? — Non, lui dis-je... — Sachez-donc qu'il a prédit mes malheurs. — Je fis un mouvement, il m'arrêta. — Je vous entends, dit-il, le Tasse est venu avant moi; comment a-t-il eu connaissance de mes malheurs? Je n'en sais rien et probablement il n'en savait rien lui-même; mais enfin, il les a prédits. Remarquez que le Tasse a cela de particulier, que vous ne pouvez pas enlever de son ouvrage une strophe, d'une strophe un seul vers, et d'un vers un seul mot, sans que le poème entier ne s'écroule; et bien, ôtez la strophe dont je
Diderot fut consterné de voir l'état horrible de Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui il écrit : « Mon
ami, j'ai vu un damné! ah! je ne puis m'en remettre
MoDtrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien. »
L'horreur de Diderot est telle, continue Michelet qu'il semble avoir en ce moment comme un pressentiment biblique. On est sur, en lisant sa lettre, qu'il a vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre d'avenir : « Diderot- Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre. •
vous parle ' , rien ne souffre, l'ouvrage reste parfait. Elle n'a rapport ni à ce qui précède, ni à ce qui suit; c'est une pièce absolument inutile. Il esta présumer que le Tasse l'a faite involontairement et sans la comprendre lui-même; mais elle est claire »
Sa mort a donné lieu à bien des suppositions; cependant il ressort de l'ensemble des documents que Jean-Jacques a mis fin à ses jours sans qu'on sache au juste de quelle manière. Le jour de sa mort, Rousseau n'alla point au château comme à son ordinaire, pour donner au jeune Girardin, le fils de son hôte, la leçon qu'il avait coutume de lui donner; les uns pensent qu'étant allé herboriser, il avait rapporté des plantes vénéneuses, avec lesquelles il se serait empoisonné ; d'autres ont prétendu que Jean-Jacques s'était tiré un coup de pistolet, et ce qui donnerait de la vraisemblance à cette opinion, c'est qu'il avait au front une blessure, que sa femme a depuis attribuée à une chute.
Son apologiste, M. Musset-Pathay, pense que Jean-Jacques a employé les deux moyens, c'est-àdire qu'il a préparé lui-même et pris le poison, et que, pour abréger la lenteur des effets et la durée des souffrances, il a eu recours au pistolet (2).
(*) La 77e du 12e chaut.
(') Madame d» Staël regarde comme certain que Rousseau s'est donné la mort. « Un de mes amis, dit-elle dans ses Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-.l. Rousseau, reçut une lettre de lui quelque temps avant sa mort, qui semblait annoncer ce dessein. Depuis, s'étant informé avec un soin extrême de ses derniers moments, il a su que le matin du jour où Rousseau