LIVRE SECOND
sur les bords du Gange, il me faudrait mourir en tenant à la main la queue d'une vache. î>
Quelques jours après, du Vernet étant allé le voir, il lui cria : on ne me jettera pas à la voirie, car je me suis confessé à M. l'abbé Gautier (1). Ce fut le lendemain de cette cérémonie qu'il recommença les répétitions iïlrène, dont il n'avait pas trop bonne opinion. A ce sujet, il disait plaisamment : «c II serait triste pour moi d'être venu à Paris pour être confessé et sifflé. y>
On avait déjà représenté plusieurs fois sa tragédie, et sa santé ne lui avait pas encore permis d'y assister. Enfin, ses amis le décidèrent à y venir. A son entrée, les transports du public éclatèrent. Chaque spectateur exprimait à sa manière son admiration. Vive l'auteur de Zaïre! Vive l'historien de Louis XIV! Vive le chantre de Henri IV! Ce triomphe abrégea ses jours : on l'avait étouffé sous les fleurs. Il mourut le 30 mai 1778. Quelque temps avant sa mort, le curé de Saint-Sulpice vint en compagnie de l'abbé Gautier pour « escamoter sa conversion. » Le curé s'approcha du mourant et lui demanda : Monsieur, reconnaissez-vous la divinité du Jésus-Christ? « alors, dit du Vernet, le philosophe expirant, ayant la main ouverte et le bras
(i) Il est certain que c'est cette crainte qui le détermina à se confesser, car, en 1764, il traçait, dans une lettre à madame du Deffand ces mots qui prouvent qu'alors il n'était pas dans les mêmes dispositions. « On «lit quelquefois d'un homme : il est mort comme un chien; mais vraiment un chien est trèsheureux de mourir sans cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. >•
tendu, comme pour repousser le pasteur, s'écria d'une voix haute et ferme : Au nom de Dieu, Monsieur, ne me parlez pas de cet homme. » Telles furent les dernières paroles de Voltaire (\ .
Après avoir fait le récit des principaux incidents qui marquèrent les derniers jours du grand poète, nous allons raconter comment est mort l'éloquent sophiste : J.-J. Rousseau.
Au printemps de 1778, Rousseau s'était installé avec Thérèse dans la magnifique propriété d'Ermenonville, où M. de Girardin lui avait offert un asile. Sa santé était devenue de plus en plus mauvaise, et sa monomanie tout à fait caractérisée. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire ses Rêveries d'un promeneur solitaire. Mais les témoignages des personnes qui l'ont visité à Ermenonville est encore plus décisif. Corancez, qui le voyait fréquemment, a laissé des détails intéressants sur ses dernières années. « Depuis longtemps, dit-il, je m'apercevais d'un changement frappant dans son physique ; je le voyais souvent dans un état de convulsion qui rendait son visage méconnaissable, et surtout l'expression de sa figure réellement effrayante (2). Dans cet état,
(') On a ignoré quelque temps dans le public, l'heure ej Ifl jour de la mort de Voltaire. Tout Paris était encore à sa porte pour demander de ses nouvelles, que son corps avait été enlevé pour être transporté hors de la capitah', à l:abbaye de Sellières, dont son neveu était abbé, sur le relus du curé de Saint-Sulpice de l'enterrer. (Voy. Correspondance littéraire.)
(*) Cette horrible contraction de sa physionomie lui était habituelle. Diderot l'avait déjà remarqué. Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut les rapprocher, dit Michelet dans son livre intitulé : Louis X V et Louis XVI.