LIVRE SECOND
et une prestesse qui lui étaient particulières. Ils avaient un cachet d'originalité fine et profonde : « Qui est-ce qui est heureux? Quelque misérable » est une de ses meilleures reparties. »
Le principal personnage de cette étude allait, ù son tour, bientôt disparaître. La perte de son amie, la mort de sa Sophie, avait dû lui porter le coup le plus funeste. Pour se distraire et pour satisfaire le désir qu'il avait depuis longtemps de justifier un ancien d'une accusation qu'il croyait injuste, il entreprit la réhabilitation de Sénèque. Ce livre eut, dès sa publication, le plus grand retentissement. Ce qui contribua principalement à l'impression immense qu'il produisit, fut la note qu'il contenait contre Rousseau, et par laquelle le Philosophe indigné, voulut venger les victimes de la méchanceté ou de la folie de Jean-Jacques. Dévots et dévotes du citoyen de Genève jetèrent les hauts cris à la lecture de ces lignes vengeresses; mais le Philosophe ne répondit à ces clameurs que par ces mots, qui peuvent servir d'épitaphe à Rousseau :
« On a dit que ma sortie s'adressait à Jean- Jacques Rousseau. Ce Jean-Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne? a-t-il calomnié ses amis? a-t-il décelé l'ingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs? a-t-il déposé sur sa tombe la révélation des secrets confiés ou surpris? Je dirai, j'écrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques fut un pervers. N'a-t-il rien fait de pareil? Ce n'est plus de lui que je parle. Censeurs! j'ai ébauché une tête hideuse, et vous avez écrit le nom du modèle
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au-dessous. Les Confessions n'existent-elles pas! La querelle est finie (l). »
Mais le travail auquel il s'était astreint pour composer son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, avait épuisé ses forces. Son cerveau surmené, donna dèslorsdes signes d'affaiblissement. Il reconnaissait lui-même qu'il n'avait plus d'idées.
Le 49 février 1784-, il fut attaqué d'un violent crachement de sang. « Voilà qui est fini, dit-il à sa fille, il faut nous séparer ; je suis fort, ce ne sera peut-être pas dans deux jours, mais deux semaines, mais deux mois, un an » À la fluxion de poitrine succéda la paralysie, puis l'hydropisie.
Le curé de Saint-Sulpice apprit sa maladie et vint le voir. « Mon père, dit madame de Vandeul, qui a laissé des détails très-circonstanciés sur la mort du Philosophe, le reçut à merveille, le loua de ses institutions sur la manière d'assister les malheureux, et lui parla sans cesse des bonnes actions qu'il avait faites et de celles qui lui restaient encore à faire; il lui recommanda les indigents de son quartier et le curé les soulagea. Il venait visiter mon père deux ou trois fois la semaine, mais ils n'eurent ensemble aucune conversation particulière; ainsi les matières théologiques ne purent se traiter autrement que les autres, comme il convient aux gens du monde. Mon père ne cherchait pas cette espèce de sujet, mais il ne s'y
(i) La première partie des Confessions parut en 1781, la seconde en 1788;