LIVRE SECOND
refusait pas. Un jour qu'ils étaient d'accord sur plusieurs points de morale, relatifs à l'humanité et aux bonnes œuvres, le curé se hasarda à faire entendre que s'il imprimait ces maximes et une petite rétractation de ses ouvrages, cela ferait un fort bel effet dans le monde. Je le crois, monsieur le curé , mais convenez que je ferais un impudent mensonge. Ma mère aurait donné sa vie pour que mon père crût, mais elle aimait mieux mourir que de l'engager à faire une seule action qu'elle pût regarder comme un sacrilège. Persuadée que mon père ne changerait jamais d'opinion, elle voulut lui épargner les persécutions, et jamais elle ne l'a laissé un seul instant tête-à-tète avec le curé; nous le gardions l'une et l'autre (1).
» Dans cet état, le désir lui prit d'aller habiter la campagne. Un de ses amis, M. Belle, lui ayant offert une maison à Sèvres, il y resta pendant quelque temps. Mais voulant revenir à Paris, ses amis, son médecin, lui conseillèrent de ne pas continuer à habiter son ancien logement du quatrième étage de la rue Taranne. Grimm sollicita un logement de l'impératrice, elle l'accorda; on lui donna un superbe appartement rue de Richelieu. Il désira quitter la campagne et venir l'habiter; il en a joui douze jours ; il en était enchanté : ayant toujours logé dans un taudis, il se trouvait dans un palais. Mais le corps s'affaiblissait chaque jour; la tête ne s'altérait pas; il était bien persuadé de sa
(*) "Voy. Mémoires de madame de Vandeul.
fin prochaine, mais il n'en parlait plus ; il ne voulait pas affliger des gens qu'il voyait plongés dans la douleur; il s'occupait de ce qui pouvait les distraire ou les tromper; il voulait arranger tous les jours quelques objets nouveaux, il fit placer ses estampes. La veille de sa mort, on lui apporta un lit plus commode; les ouvriers se tourmentaient pour le placer. Mes amis, leur dit-il, vous prenez là bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours. Il reçut le soir ses amis ; la conversation s'engagea sur la philosophie et les différentes routes pour arriver à cette science; le premier pas, dit-il, vers la philosophie, c'est l'incrédulité. Ce mot est le dernier qu'il ait proféré devant moi (*)•. »
Diderot ferme l'ère de la philosophie ; une ère nouvelle, celle de la politique, va commencer, où les survivants, parmi ses contemporains, ne sont appelés à jouer aucun rôle actif.
Grimm, témoin de la profonde modification.
(*) Voici son acte de décès :
L'an mil sept cent quatre-vingt-quatre, le premier août a été inhumé en cette église M. Denis Diderot, des Académies de Berlin, de Stockholm et de Saint Pétersbourg, bibliothécaire de sa Majesté Impériale Catherine seconde, impératrice de Russie: âgé de soixante et onze ans, époux de dame Anne-Antoinette Champion, décédé hier, rue de Richelieu de cette paroisse. Présents : M. Abel-Francois, Nicolas Caroilhou de Vandeuil, écuyer, trésorier de France, sou gendre. Messire Claude-Xavier Caroilhon d'Estillières, écuyer, fermier général de Monsieur. frère du roi, rue de Ménars, de cette paroisse; M. Denis Caroilhou de la Charmette, écuyer directeur des domaines du Roy, susdite rue de Ménars, el Messire Nicolas-Joseph Philpin de Piépape, chevalier, conseiller d'État, lieutenant général an bailliage de Laugres, rue Traversière, dite paroisse.
(Registres de Saint-Rock.)