LIVRE PREMIER
auxquels il contribuait, du reste, par son talent pour la composition musicale. On jouait sur le théâtre du château Y Engagement téméraire, sa première comédie qui avait déjà été représentée en 1747, chez M.Dupin, dans son beau domaine de Chenonceaux.
L'intrigue de M. de Francueil avec madame d'Epinay eut pour lui les suites les plus déplorables. C'est à propos de ces suites qu'il écrit à son amie (*), « Quant au genre de mes maux, tout ce que je puis vous dire, c'est que votre mari est un monstre et vous une adorable créature. Mais la sécurité où vous êtes sur votre santé m'effraye pour vous. #
La société de madame d'Épinay était alors des plus agréables : elle se composait, outre M. de Francueil, Jean-Jacques Rousseau, mademoiselle d'Ette et le chevalier de Valori; de ses deux belles-sœurs : madame d'Houdetot, mariée au comte depuis l'année précédente, et la spirituelle Madame de Jully; de Gauffecourt, homme de beaucoup d'esprit, très-aimable et très-gai (2), amené chez madame d'Épinay par la comtesse d'Houdetot; puis, un peu plus tard, cette réunion s'augmenta de Duclos et de Saint-Lambert, avec
Cette propriété se trouvait entre Épinay et Montmorency, près de Deuil et d'Ormesson.
(i) Mémoires de madame d'Épinay.
(!) C'est le même que Jean- Jacques, devenu tout à fait misanthrope, a accusé d'avoir, voulu séduire Thérèse.
Une particularité à signaler à propos de Gauffecourt, c'est que son portrait, peint par Nattier, a été gravi'- par Delvaux, et que cette estampe porte le nom de Gentil-Beruard. (Voir le Manuel de l'amateur d'illustrations, par M. J. Sjeurin.)
lesquels la châtelaine de la Chevrette lia connaissance chez mademoiselle Quinault.
Le 18 juillet 1750, le Discours de Rousseau avait remporté le prix à Dijon. Imprimé de suite par les soins de Diderot, il faisait grand bruit dans le monde des lettres. « Votre discours, lui écrivait Diderot, prend tout par-dessus les nues; il n'y a pas d'exemple d'un pareil succès. » Mais, en même temps qu'il faisait sortir Jean-Jacques de son obscurité, il stimulait sa vanité, et le poussait à accomplir dans ses mœurs une réforme bizarre et à dévoiler des travers de caractère qu'il avait jusqu'alors tenus soigneusement cachés. « J'étais cynique et caustique par honte, j'affectais de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. » Ses amis en étaient choqués, mais ils lui pardonnaient son humeur en faveur de ses talents. Toutefois, avec le temps, une rupture entre Jean-Jacques et le parti philosophique était inévitable. A part sa misanthropie naturelle, il existait encore d'autres, motifs de dissidence. Entêté dans ses opinions, il ne souffrait pas sans impatience qu'on soutint devant lui des idées contraires aux siennes. Un jour, dans une conversation chez mademoiselle Quinault, comme Saint-Lambert s'élevait contre le déisme, prétendant que c'était le germe de toutes les folies : « Messieurs, dit Rousseau, un mot de plus et je sors. » Cependant, ces négations hardies n'étaient pas rares dans les sociétés du temps. Sans compter le salon du baron d'Holbach, chez lequel nous allons bientôt pénétrer, on les entendait exprimer dans