LIVRE PREMIER 3"î
desréunions plus frivoles, et même par des femmes. Qui ne se rappelle cette causerie chez madame cf Épinay, où madame de Jully, sa belle-sœur, à qui on demandait : — Vous ne croyez donc qu'en Dieu? répondait — « Pas même en Dieu, ma petite mère, si vous voulez qu'on vous le dise. — Paix donc, ma sœur, si votre mari vous entendait! — Qu'est-ce que cela fait donc? c'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu: mais à son mari, cela est bien égal. — Et pourquoi donc cette distinction? — C'est qu'avec un amant on ne sait jamais ce qui peut arriver et qu'il faut se réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules, coupent court à tout; il n'y a ni suites, ni éclat, ni emportement à redouter avec cette raison de changement. »
La prévoyante madame de Jully, qui avait imaginé ce beau prétexte de rupture, paraît s'être mise souvent dans le cas d'en faire usage : car après avoir aimé le charmant virtuose Jélyotte, elle prenait, peu de temps après, le goût le plus vif pour un certain chevalier de V"* [*) .
Un grave événement 'il ne s'agit pas de la querelle de la Cour et du Parlement; agitait alors le monde parisien. Il était le sujet de toutes les conversations et souvent un motif de discussions et même de querelles.
Vers la fin de l'année 1752 était venue, à Paris, une troupe de chanteurs italiens qu'on fit jouer sur
(') Madame île Jully mourut fort jeune, le 10 décembre 1752.
le théâtre de l'Opéra, m sans prévoir, dit Rousseau, l'effet qu'ils y allaient faire... La comparaison des deux musiques entendues le même jour sur le même théâtre, déboucha les oreilles françaises. » Il se forma aussitôt deux partis : l'un pour les bouffons italiens, qui s'appelait le coin de la reine, parce qu'il se rassemblait à l'Opéra, sous la loge de Marie-Leczinska ; l'autre, pour l'ancien opéra français et qui s'appelait le coin du roi, parce qu'il se plaçait sous la loge de Louis XV. Rousseau, pour qui la musique a été pendant plus de trente ans la principale occupation, et qui préparait alors son Devin du Village, prit parti pour la musique italienne. Mais celui qui engagea le premier la lutte fut Grimm.
Frédéric-Melchior Grimm naquit à Ratisbonne le 2b' décembre 1723. Ses parents, pauvres et obscurs, s'imposèrent des privations pour donner à leur fils une éducation soignée. Ils furent bien récompensés de leur zèle, car il fit d'excellentes études à l'université de Leipzig. Son goût pour les arts et la littérature le fit apprécier du comte de Schomberg, qui lui confia ses enfants pour les conduire à Paris. Quelque temps après, il entra comme lecteur chez le prince héréditaire de Saxe-Gotha. C'est dans la maison du prince, à Fontenay-aux-Roses, que Rousseau le vit pour la première fois, en 1749, pendant la détention de Diderot à Yincennes : ce On parla musique, dit Rousseau, il en parla bien. Je fus transporté d'aise en apprenant qu'il accompagnait du clavecin. Après le dîner, on fit apporter
de la musique, nous musiquâmes toute la journée, et ainsi commença cette amitié qui, d'abord, me fut si douce. »
C'est Grimm, avons-nous dit, qui engagea la lutte contre la musique française. Il attaqua, dans une Lettre sur l'opéra d'Omphale (*), « cette façon de pousser avec efforts des sons hors du gosier et de les fracasser sur les dents par un mouvement de menton convulsif, que les Français appellent chanter, et que partout ailleurs, en Europe, on appelle crier. » Voilà pour le chant; puis, dans le Petit Prophète de Bœhmischbrod, brochure écrite en style et en verset bibliques, il prend à partie l'orchestre de l'opéra de la manière la plus comique; qu'on voie plutôt :
Chap. iv. — Le bûcheron c'est le chef d'orchestre) : « Et pendant que je me parlais ainsi à moi-même [car j'aime à me parler à moi-même quand j'en ai le temps , je trouvai que l'orchestre avait commencé à jouer sans que je m'en fusse aperçu et ils jouaient quelque chose qu'ils appelaient une ouverture;
)) Et je vis un homme qui tenait un bâton et je crus qu'il allait châtier les mauvais violons;
» Et il faisait un bruit comme s'il fendait du bois, et j'étais étonné de ce qu'il ne se démettait pas l'épaule, et la vigueur de son bras m'épouvanta ;
» Et je disais : si cet homme là était né dans la maison de mon père, qui est à un quart de lieue
(*) Omphale, parole de Lamotte-Houdart, musique de Destouches.
de la forêt de Bœhmischbroda, en Bohême, il gagnerait jusqu'à 30 deniers par jour, et sa famille serait riche et honorée;
)) Et je vis qu'on appelait cela battre la mesure, et encore qu'elle fut battue bien fortement, les musiciens n'étaient jamais ensemble. »
Après Grimin vint Jean-Jacques qui, dans sa Lettre sur la Musique française, porta le plus rude coup au parti antibouffon. Il mit le feu aux quatre coins de Paris (i). Il conclut que « les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux. » Et pourtant, par une contradiction dont il ne faudrait pas trop s'étonner de sa part, il venait de faire représenter le Devin du Village.
Cet intermède, joué à Fontainebleau devant le roi, obtint le plus grand succès. « Ceux qui ont vu cette première représentation, dit Rousseau, doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique (*). » Sous
(') Yoy. la Correspondance littéraire ;de Grimm, 15 octobre 1753. A propos de ^Correspondance littéraire, il importe de remarquer que l'abbé Raynal en a rédigé le commencement, et que la plus grande partie doit en être attribuée à Meister. Pendant les fréquentes absences de Grimm, Diderot aussi y a très-largement contribué.
(2) Pendant la première représentation à Paris, le le»' mars 1753. deux hommes, appartenant aux partis opposés, défendaient bruyamment leurs opinions et troublaient la représentation. Un garde s'approcha pour faire baisser le ton, mais le Lullisle dit au grenadier : Monsieur est donc bouffonniste? ce qui déconcerta tellement le militaire qu'il retourna tout confus à son poste (Anecdotes dramatiques, page 279V
Berlioz, dans ses intéressants Mémoires, raconte que pendant une représentation du Devin du Village, à laquelle il assistait,