CHAPITRE PREMIER
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Caractère des habitants de Langres. — Naissance de Diderot.
— Sa jeunesse. — Diderot à Paris. — Difficultés qu'il y rencontre. — Il fait connaissance des dames Champion. — Son mariage. — J.-J. Rousseau. — Il se lie avec Diderot. — Premiers ouvrages de Diderot. — Lettre sur les Aveugles. — Détention à Vincennes. — Jean-Jacques médite son premier discours. — Diderot sort de Vincennes. — L'Encyclopédie. =— Diderot et d'Alembert. — Discours préliminaire de l'Encyclopédie. — L'Interprétation de la Nature. — Madame d'Épinay. — M. de Francueil. — Société de madame d'Épinay.
— Rousseau y est introduit. — Son Discours remporte le prix.
— Querelle sur la musique. — Grimm. — Le Petit Prophète.
— Lettre sur la musique. — Le Devin du Village. — Rivalité de Duclos et de Grimm. — Madame dTJolbach. — Rousseau chez d'Holbach. — Société du baron.
On ne doit pas s'attendre à trouver dans l'histoire de la jeunesse de Diderot cette constance
dans les affections, cette persévérance dans les entreprises, cette fermeté dans les principes qui ont marqué sa maturité. Le contraire de ces qualités donnerait une idée plus vraie de son caractère pendant la première période de son existence. Dans une lettre à mademoiselle Voland, du 10 août 1759, il explique d'où vient aux habitants de Langres, en général, cette mobilité caractéristique : «. Mes compatriotes, dit-il, ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette; cela résulte, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein au pluvieux. Il est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur eux, et que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une même assiette. Elles s'accoutument ainsi, dès la plus tendre enfance, à tourner à tout vent. La tête d'un Langrois est sur les épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher ; elle n'est jamais fixe dans un point; et, si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays; seulement, le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. »
Cet aveu nous donnera la clef de l'espèce d'incohérence dont toutes les actions de Diderot portent l'empreinte, avant qu'il eût refait par lui-même son éducation, et qu'il eût acquis, par l'étude et la
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fréquentation d'esprits de forte trempe, les principes solides qui t'ont guidé plus tard.
Le père de Diderot exerçait, à Langres, la profession de coutelier. Il était renommé pour sa probité, la fermeté de son caractère et son adresse comme ouvrier. Il eut quatre enfants, dont deux garçons; Denis, Faîne, — c'est celui qui fait le sujette cette étude, — naquit le 5 octobre 1713 lj . Son père le destinait à l'état ecclésiastique, dans l'espoir qu'il succéderait à un oncle qui était chanoine de la cathédrale. A huit ou neuf ans il entra chez les Jésuites, et à douze ans il reçut la tonsure.
Au collège, le jeune Diderot ne tarda pas à se faire remarquer par son goût pour l'étude et sa vive intelligence. Il a rappelé avec émotion, dans sa correspondance, ses succès d'écolier et la joie de ses parents quand il revenait à la maison chargé de prix et de couronnes.
Mais, s'il aimait l'étude, Denis aimait également l'indépendance, les longues promenades à travers champs; aussi était-il souvent inexact, et ses absences réitérées lui attiraient, comme' bien on pense, de la part de ses maîtres, de sévères répri-
(i) Voici son extrait de baptême :
" Le 6,°C*°5re a été baPtîzé DeQi>- ™ d'hier, iils en légitime
managedeDidierDiderot,mdCOute]ier,et d'Angélique VigL™
ses père et mère;le parain, Denis Diderot, md coutelier, la ma-
rarae, Claire Vigneron, lesquels ont sigué avec le père présent ■
DENis DIDEROT. Claire VIGNERON
Didier DIDEROT.
RIGOLOT. vie.
mandes 'y . Un jour, fatigué de remontrances, il va trouver son père, et lui déclare net qu'il ne veut plus continuer ses études: — « Tu veux donc être coutelier? » — «De tout mon cœur. » Mais, le jeune apprenti avait sans doute la main malheureuse, car il gâtait plus de couteaux qu'il n'en fabriquait; aussi, dût-on bientôt reconnaître qu'il n'avait aucune aptitude pour ces professions manuelles dont il devait pourtant faire, plus tard, de si lumineuses descriptions.
L'expérience faite, Denis revint au collège et poursuivit, dès lors, ses études sans interruption, d'abord à Langres, puis à Paris au collège d'Harcourt, toujours dans l'intention d'entrer dans les ordres. Toutefois, cette persévérance inaccoutumée ne devait pas être de longue durée. Le vent allait changer, et le canonicat de son oncle lui échapper au profit de son frère, lequel, disons-le, était bien plus propre à remplir convenablement les délicates fonctions d'un digne chanoine.
Parmi les condisciples de Diderot au collège d'Harcourt, se trouvait le jeune de Bernis le
(*) Nous tenons d'un habitant de Langres qu'on voyait encore, il y a quelques mois, dans cette ville, au fond de la sombre et magnifique promenade de Blanche-Fontaine plantée d'arbres plus que séculaires, un arbre, remarquable par son ombrage et sa hauteur, sur le tronc duquel le jeune Denis s'asseyait pour se livrer à l'étude de ses classiques. Cet abri était devenu légendaire, et on l'avait surnommé l'arbre de Diderot. « Hélas, m'écrivait mon obligeant correspondant, il n'existe plus aujourd'hui; les nécessités de notre défense ont forcé de l'abattre : sa superbe envergure gênait le tir de quelques canons de la forteresse! »