‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 23 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

sentent tant de chefs-d'œuvre dramatiques, n'est pas un spectacle réconfortant, bien propre à élever les caractères, et à déterminer, chez ceux qui le considèrent, un vrai perfectionnement moral. On pourrait étendre cette réflexion à la lecture des bons romans, qui peut aussi devenir un moyen trèsefficace d'amélioration.

La valeur littéraire de l'ouvrage de Rousseau n'était pas la seule cause de l'effet qu'il produisit. Ce qui fit de cette publication un véritable événement, c'est qu'elle contenait la déclaration solennelle de la rupture de Jean-Jacques avec Diderot. « J'avais, disait l'auteur, un Aristarque sévère et judicieux. Je ne l'ai plus, je n'en veux plus; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus à mon cœur qu'à mes écrits (*). » Cette division éclatante entre les deux hommes, qu'on regardait alors comme les plus fortes têtes du monde philosophique, fît éclater parmi les gens de lettres des sentiments différents. Tandis que les ennemis des encyclopédistes s'en réjouissaient, elle consterna tous les amis de Diderot. Saint-Lambert, à qui Rousseau avait adressé un exemplaire de sa Lettre,

(*) Cette déclaration était accompagnée de la note suivante, tirée de l'Ecclésiastique : « Si vous avez tiré l'épée contre votre ami, n'en désespérez pas, car il va moyen de revenir vers votre ami. Si vous l'avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour l'outrage, le reproche impérieux, la révélation du secret et la plaie laite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux :

s'éloignera sans retour. » Eccles. XXII, 26, 27.

la lui renvoya en lui témoignant l'indignation que lui inspirait sa conduite.

Mais Jean-Jacques avait pris son parti; il voulait se séparer de tout ce qui, de près ou de loin, tenait à la société des philosophes; à Marmontel même, avec qui jusqu'alors il avait eu des relations amicales, et qui n'était pour rien dans les événements qui avaient mis les choses au point où elles étaient, il envoya sa Lettre sur les Spectacles, accompagnée d'une note tout au moins inconvenante : « Cet hommage n'est pas, disait-il, pour l'auteur du Mercure \:, mais pour M. Marmontel. »

Quant à d'Alembert, la Lettre de Rousseau n'était passa seule préoccupation. Il avait, par son article sur Genève, ameuté contre lui une compagnie remuante qui ne paraissait pas disposée à le laisser en paix. Les pasteurs consentaient bien à passer pour sociniens et même pour déistes en petit comité, mais ils ne tenaient pas à ce qu'on publiât ainsi leurs opinions. En conséquence, ils rédigèrent une protestation dans laquelle ils dénonçaient comme infidèle et calomnieuse la peinture que d'Alembert avait faite de leur église, et en même temps ils faisaient agir auprès du gouvernement français pour l'amener à sévir contre l'auteur de l'article.

De sa résidence des Délices, Voltaire avertissait

(i) Marmontel avait obtenu le brevet du Mercure qu'il dirigeait avec Suard. Il le perdit sur le soupçon d'avoir fait la parodie de Cinna dans laquelle se trouvaient des allusions blessantes à un homme puissant .

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