LIVRE PREMIER
partit de deux endroits à la fois. Jean-Jacques fit cause commune avec les prédicants de Genève qui étaient seuls en cause. D'Alembert, dans cet article, disait : « Dans cette ville on ne souffre point de comédie (*); ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes; mais on craint le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant, on pourrait peut-être remédiera cet inconvénient... Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des mœurs et jouirait de l'avantage des uns et des autres : les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très-difficile d'acquérir sans ce secours. » Puis, plus loin, parlant du clergé de Genève, il disait: « Les ministres ont des mœurs exemplaires, ils vivent dans une grande union ; on ne les voit point, comme dans d'autres pays, disputer entre eux, avec aigreur, sur des matières inintelligibles, se persécuter mutuellement, s'accuser indécemment auprès des magistrats. 11 s'en faut, cependant, beaucoup qu'ils pensent tous de même sur les articles qu'on regarde ailleurs comme les plus importants à la religion. Plusieurs ne croient plus la divinité de Jésus- Christ... Pour tout dire, en un mot, plusieurs pas-
(*) On trouve dans les registres du Conseil d'État de Genève que le 16 décembre 1738, le consistoire remontra que la comédie causait une perte de temps considérable, surtout aux étudiants et aux apprentis, qu'elle enracinait dans les cœurs, l'esprit de mondanité, nourrissait l'amour du luxe et le goût de la parure...
teurs de Genève n'ont d'autre religion qu'un socinianisme parfait. »
Dans une dernière visite que Diderot avait faite à l'Ermitage, il avait parlé à Rousseau de cet article de d'Alembert. Avant d'exprimer son sentiment, Jean-Jacques attendit le septième volume de l'Encyclopédie, où il était inséré. Quand il parut, Rousseau avait quitté l'Ermitage et était établi à Montmorency. C'est là qu'il lança sa Lettre sur les Spectacles, qui mit le feu aux poudres.
La Lettre sur les Spectacles, éloquente comme tout ce qui sortait de la plume de son auteur, dévoilait en outre des qualités d'écrivain qui manquaient à ses premiers ouvrages : son style était plus souple et plus facile, il avait acquis plus d'aisance et de liberté, on n'y trouvait ni polémique, ni déclamation; mais, comme les précédents, il contenait maints sophismes, et, en définitive, il ne démontrait rien. D'ailleurs, pour donner lieu à une discussion utile, la question était mal posée. De même que celle par laquelle Rousseau avait débuté dans la carrière des lettres, au sujet de l'influence des arts et des sciences, elle était trop vague et trop générale. Au lieu de rechercher si le théâtre était nuisible par lui-même, il valait mieux se demander s'il y avait de bonnes pièces au point de vue de la morale. Ainsi posée, la question était facile à résoudre; personne ne doute, et Rousseau, malgré tout son talent littéraire, n'aurait osé soutenir que le triomphe de la vertu sur les passions, des sentiments généreux sur l'intérêt personnel, que nous repré-