‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 27 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

mademoiselle de Ligniville, nièce de madame de Graffigny, il se retira sur sa belle propriété de Voré, pour s'y livrer à l'étude, dans la pensée qu'il pourrait se faire un nom à côté de celui de Montesquieu; en vertu du principe qu'il a énoncé plus tard, dans son livre, que par la méthode et l'émulation, on pouvait faire des hommes de génie. Au milieu d'observations quelquefois trèsjudicieuses, cet ouvrage renferme des erreurs capitales. A part celle que nous venons d'indiquer, il contient des aberrations d'une espèce plus grave, puisqu'elles portent sur la morale dont le principe, aux yeux de l'auteur, serait l'intérêt personnel bien entendu. En outre, faute d'avoir établi la division fondamentale entre les deux facteurs qui concourent à former les idées que nous avons des phénomènes naturels, il fait résulter toutes nos conceptions de l'impression des objets sur nos sens, et néglige ce qui tient à l'élaboration cérébrale, ou, comme on l'a dit depuis, au Sujet.

Le livre de Y Esprit, on le voit, n'était pas bon; mais son peu de valeur, pas plus que le danger imaginaire qu'il faisait courir à la moralité, — laquelle repose bien plus sur les habitudes acquises que sur des théories vagues ou fausses dont le bon sens universel fait bientôt justice, — n'expliquent la sévérité qu'on déploya contre l'auteur. Effrayé par le danger qui le menaçait, Helvétius rédigea sous forme de lettre une première déclaration, bientôt suivie d'une rétractation précise dans laquelle, il disait : « Je n'ai voulu attaquer aucune des vérités

du christianisme, que je professe dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel jefaisgloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions et toutes les facultés de mon être, certain que tout ce qui n'est pas conforme à son esprit ne peut l'être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments. J'ai vécu, je vivrai et je mourrai avec eux. » Pour comble d'humiliation, on exigea de lui, à la sollicitation du clergé, une troisième rétractation, qu'il dut déposer lui-même entre les mains de l'avocat général Joly de Fleury. Le magistrat reçut cette rétractation, le 22 janvier 1759, et prononça le lendemain son réquisitoire. Un arrêt du Parlement, rendu le 6 février, fit brûler l'ouvrage. Ce déchaînement du parti antiphilosophique n'avait pas pour unique objet le livre de l'Esprit. Dans son réquisitoire, l'avocat général usa même de ménagements envers la personne de l'auteur, « qui, disait-il, n'aurait jamais donné le jour à cette production funeste si, moins livré à des impressions étrangères, il n'eût consulté que les sentiments intimes de son propre cœur (*).» Ailleurs, le magistrat est encore plus explicite; et, après avoir dit que le livre d'Helvétius n'était qu'un abrégé des principes exposés dans le Dictionnaire encyclopédique, il le dénonce au Parlement, qui institue une commission composée de théologiens et d'avocats, pour

(') Voltaire dans sa Correspondance (lettre à Saurin. 14 décembre 1772), dit que c'est sur les conseils de Duclos qu'Helvétius composa son ouvrage.

examiner les articles incriminés. Le résultat ne se fit pas longtemps attendre : le 8 mars 1759, un arrêt du Conseil du roi révoquait le privilège accordé à l' Encyclopédie.

Tous ces coups auraient dû abattre le courage de Diderot; et probablement qu'il n'aurait pu, en effet, surmonter tous les chagrins qui venaient l'accabler à la fois, s'il n'avait pas trouvé chez ses amis, et dans l'affection d'une femme tendre, sérieuse et intelligente, des consolations et des encouragements.

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