LIVRE PREMIER
à Diderot, mais s'il fut un moment abattu, il ne perdit pas courage. Il répondait à Voltaire, qui lui conseillait d'imiter son collègue : « Abandonner l'ouvrage, n'est-ce pas tourner le dos sur la brèche, n'est-ce pas faire ce que désirent les coqu'ns qui nous persécutent? et si nous finissons, ne sommes-nous pas bien vengés? » Mais Voltaire avait d'autres vues qu'il croyait plus politiques et plus habiles « que M. Diderot, écrivait-il à d'Argental. M. d'Alembert, M. de Jaucourt et l'auteur de l'excellent article de la génération (*), déclarent qu'ils ne travailleront plus si on ne leur rend justice, si on leur donne des réviseurs mal intentionnés, et je vois évidemment que la voix du public, qui est la plus puissante des protections, mettra ceux qui enseignent la nation sur le trône des lettres où ils doivent être... Tout le malheur vient de ce que M. Diderot n'a pas fait d'abord la même déclaration que M. d'Alembert. » Voltaire était trop éloigné de Paris pour bien apprécier le situation. Il se trompait sur les dispositions de la Cour à l'égard des philosophes, et particulièrement sur celles de madame de Pompadour et de M. de Choiseul ; cependant, d'Alembert lui avait fait certaines révélations qui auraient dû le mettre au courant de ce qui se passait. Le 15 février 1758, il lui écrivait : « Vous me demandez si Monsieur et Madame une telle (2) ne nous protègent pas. Pauvre républicain que vous êtes ! Si vous saviez de quel
(i) Le fameux Haller.
(s) Madame de Pompadour et M. de Choiseul.
bureau partent quelques-unes des satires dont nous nous plaignons. » Il était vrai que l'auteur de la Gazette de France qui dénonçait dans les Affiches de province les encyclopédistes comme corrupteurs des mœurs, recevait les ordres des ministres ; et Palissot, que nous allons voir porter aux philosophes le coup le plus terrible, était subventionné par le duc de Choiseul (*).
Dès ce moment, le gouvernement était résolu à sévir contre les philosophes. Les plus hautes protections ne devaient pas les mettre à l'abri de ses rigueurs, et le livre de Y Esprit, qu'Helvétius venait de publier, allait être, le premier, l'objet de mesures sévères.
Helvétius était fils du premier médecin de Marie Leczinska, femme de Louis XV. A l'âge de Vingttrois ans, il avait obtenu, par la protection de la reine, une place de fermier général qui valait cent mille écus de rente. Doué de tous les avantages extérieurs, il passa la plus grande partie de sa jeunesse dans les plaisirs. Généreux et bienfaisant, il donnait, sans compter, de la manière la plus simple. La société des gens de lettres, qu'il fréquentait assidûment, fit naître en lui le désir de la célébrité. A l'âge de trente-cinq ans, il quitta tout à coup la vie voluptueuse qu'il avait menée jusqu'alors, résigna sa place, et après avoir épousé
(!) Palissot devait à l'intérêt qu'il avait su inspirer à ce ministre, par ses honteux services, une maison de campagne à Argenteuil, sur le fronton de laquelle il avait fait graver ces mots : Deus nobis /uec olia fecit.