LIVRE PREMIER
dont nous avons parlé, à l'occasion de la froide réception qu'elle fit à Rousseau; et n'ayant pu tomber d'accord avec madame d'Épinay pour l'acquisition du château de la Chevrette, il avait acheté, d'un M. Charon, le domaine du Grand-Val, qu'il avait fait restaurer et embellir. C'est là qu'il demeurait une partie de l'été avec sa femme, sa belle-mère madame d'Aine, et son beau-frère M. d'Aine (*), qui devint plus tard intendant de Tours, et succéda, par la suite, à Turgot dans l'intendance de Limoges.
Il n'est pas, je pense, sans intérêt, de se représenter d'une façon précise ce séjour où. se sont agitées les grandes questions qui, après avoir été élaborées au centre d'un petit groupe d'hommes, ont fini par devenir plus tard le Credo de la masse des gens éclairés et par passer dans les faits. Quelque efficaces qu'aient été les résultats produits par Y Encyclopédie, les conversations de la maison d'Holbach ont exercé une influence plus grande sur la société contemporaine. La parole aura toujours, en effet, comme moyen de propagande, une importance bien autrement considérable que le livre. Le grand mérite du baron d'Holbach a été de réunir des gens qui, sans lui, ne se seraient peut-être jamais connus, de donner à leur réunion un but bien défini, et, en groupant ainsi toutes les forces actives, de les amener à faire converger tous leurs
(') Alors maître des Requêtes. Il demeurait, d'après Y Almanach royal de 1767, rue Taranue.
efforts vers la même direction. Dans cette tâche, qu'il jugeait la plus utile qu'il pût s'imposer, il déploya une ardeur, une persévérance et un dévouement incomparables.
Le château du Grand-Val était situé près de la Marne, à la pointe de la presqu'île que forme cette rivière avant de se jeter dans la Seine, à Gharenton. En venant de Paris, deux routes y donnaient accès: l'une par Yincennes, qui, longeant la Marne, traversait Champigny, Chenevières, Amboile, était la plus pittoresque et la plus praticable; l'autre, plus directe mais moins commode, passait à Gharenton, Bonneuil, et conduisait au château par un chemin de traverse le long d'un petit cours d'eau appelé le Morbra. Non loin était un autre domaine nommé le Petit-Val, et entre les deux se trouvait le village de Sucy. « A gauche de l'habitation du Grand-Val, il y avait un petit bois qui la défendait du vent du nord et qui était coupé par un ruisseau coulant naturellement à travers des branches d'arbres rompues, des ronces, des joncs, de la mousse, des cailloux. Le coup d'oeil en était tout à fait pittoresque et sauvage f1).» C'est là que les hôtes du Grand-Val allaient, dans les chaleurs brûlantes de l'été, chercher la fraîcheur et l'ombre. Indépendamment du Grand-Val et de la maison de la rue Royale, l'école encyclopédique avait encore d'autres lieux de réunion, mais ceux-ci moins importants, parce que le motif qui les rappro-
(') Lettre de Diderot à mademoiselle Voland.