‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 32 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

chait y était moins défini et plutôt mondain que philosophique.

Au premier rang de ces maisons secondaires, il faut citer celle de madame Geoffrin. A la mort de madame de Tencin, « la belle et scélérate chanoinesse, » comme l'appelle Diderot ('), sa société s'était jointe à celle qu'avait déjà formée madame Geoffrin, « assez riche, dit Marmontel, pour faire de sa maison le rendez-vous des lettres et des arts » et voyant que c'était pour elle un moyen de se donner dans sa vieillesse une amusante société et une existence honorable, madame Geoffrin avait fondé chez elle deux dîners : l'un, le lundi, pour les artistes, parmi lesquels il faut citer les deux Vanloo, Carie et Michel, Vernet, Boucher, Latour, Lemoyne; et l'autre, le mercredi, pour les gens de lettres où se rencontraient d'Alembert, Galiani, l'abbé Raynal, Morellet, Helvétius, Saint-Lambert, etc., et quelquefois Diderot, quand l'absence de Sophie lui laissait du temps à consacrer à ses amis, ou lorsqu'il n'allait pas chez le baron. On verra que la plupart des habitués de madame Geoffrin étaient aussi reçus chez madame d'Holbach; souvent même, les deux salons n'en faisaient qu'un. D'Alembert, toutefois, qui s'était toujours

(•) Dans le Rêve de d'Alembert. Ou trouve dans les Lettres de

mademoiselle Aïssé à madame Galendrini, la note suivante de la main de Voltaire : « Vers le milieu de Tannée 1728 la Frenave amant de madame de Tencin, qui, dit-on, l'avait ruiné, se tua dans son cabinet. Il disait dans son testament que s'il mourait de mort violente, c'était elle qu'on devait en accuser. Elle fut mise au Châtelet d'où elle sortit justifiée ,

tenu sur la réserve à l'égard du baron, était un des hùtes les plus assidus de madame Geoffrin. Il était le plus gai, le plus animé, le plus amusant dans sa gaieté : « Après avoir passé sa matinée à chiffrer de l'algèbre et à résoudre des problèmes de dynamique ou d'astronomie, il sortait de chez madame Rousseau, la vitrière, comme un écolier échappé du collège, ne demandant qu'à se réjouir; et, par le tour vif et plaisant que prenait alors cet esprit si lumineux, si profond, si solide, il faisait oublier en lui le savant pour n'y plus laisser voir que l'homme aimable (*). »

Sans aucune teinture ni des arts, ni des lettres, madame Geoffrin se trouvait également à l'aise dans ses deux sociétés du lundi et du mercredi. Elle avait le bon esprit de ne parler que de ce qu'elle savait bien, un grand tact pour remettre la conversation dans la voie où elle désirait la maintenir; mais, au dire de Marmontel, on ne trouvait pas chez elle la liberté philosophique que recherchaient les habitués du Grand-Val.

Si l'on s'en rapporte à la boutade de Greuze : « Mort Dieu ! si elle me fâche, je la peindrai ! » madame Geoffrin devait être laide; mais elle corrigeait ce défaut en s'habillant avec une sorte de simplicité élégante, qui faisait de sa mise un modèle de bon goût (*). Elle avait un travers qui,

.(') Mémoires de Marmontel.

(') Voir la lettre de Diderot, du 19 septembre 1767, où il dit : ■ Madame Geoffrin fut fort bien; je fis un piquet avec elle,

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