‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 44 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

leur général, qui était pour eux le vieux de la montagne. Leur régime n'est que le machiavélisme réduit en préceptes. Avec tout cela, un seul homme, tel que Bourdaloue, pouvait les sauver; mais ils ne l'avaient pas. »

Quant à Voltaire, il ne se montrait pas aussi satisfait : il pensait que les autres ennemis des philosophes, n'étant plus tenus en échec par les jésuites, allaient acquérir plus de force, et, par conséquent, devenir plus redoutables. En un mot, il craignait, autant que les molinistes, les jansénistes et les parlementaires. Dans une lettre à Helvétius, du 11 mai 1 70 1 , il manifestait déjà ces sentiments d'une manière énergique : « Est-ce que, disait-il, la proposition honnête et modeste d'étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste, ne pourrait amener les choses à quelque conciliation?»

Dans l'intéressant ouvrage où Duclos a raconté son voyage en Italie f1), ce penseur apprécie avec sa perspicacité habituelle, l'ordre de bannissement des Jésuites, ainsi que ses résultats. « Je trouve cette expulsion raisonnable, dit-il, pourvu qu'on ne s'en tienne pas là... Le parlement, auteur ou instrument de leur ruine, en a hautement triomphé. L'université qui recueille leurs dépouilles, le corps des gens de lettres, quoique la plupart leurs élèves, mais que la société, ne pouvant asservir, avait décriés et cherchait à rendre suspects sur la religion, ont applaudi. Tous les jansénistes de dogme ou de parti,

(«) Entrepris le 16 novembre 1766.

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oeux-ci très-nombreux, et les autres assez rares, ont fait éclater leur joie, sans faire attention que, ne tenant leurs existences que du combat contre leurs ennemis, ils vont tomber dans l'oubli. Le peuple proprement dit n'a pris aucun intérêt à cet événement.

j> D'autre part, presque tout le corps épiscopal a pris parti pour les Jésuites, peut-être dans la crainte du retour, car il a souvent fléchi sous eux; peutêtre aussi par humeur contre le gouvernement qu'il soupçonne de vouloir aller plus loin.

» Les ordres réguliers ont sans doute été charmés de l'expulsion des Jésuites, mais ils ont eu la décence de renfermer leur joie, qui, d'ailleurs, est tempérée par la crainte qu'ils ont pour euxmêmes. »

Duclos et Voltaire étaient depuis quelque temps en correspondance suivie. Le terrible enfant des Délices (*), autant pour faire pièce aux adversaires des encyclopédistes que par sympathie pour le Philosophe, avait résolu, en 1760, peu de temps après l'arrêt contre Y Encyclopédie^ de le faire recevoir de l'Académie, et il écrivait, à cet effet, lettre sur lettre à son Président, Duclos. Mais celui-ci connaissait toutes les difficultés que présentaient la réalisation de ce projet. Madame dePompadour ne lui avait pas laissé ignorer de quel genre étaient les obstacles à surmonter; aussi témoignait-il à Voltaire ses doutes sur la réussite. Les craintes du Président

(i) Expression de Diderot.

de l'Académie étaient bien fondées; car lorsqu'il soumit à l'approbation de Louis XV la nomination de Diderot, le roi lui fit cette fière réponse : « Il a trop d'ennemis (*). »

L'expulsion des Jésuites devait produire, au sein de la société française, une lacune qu'il était de la plus haute importance de combler au plus tôt: ils étaient chargés de l'éducation publique, et il devenait urgent de les remplacer. C'est au sentiment de cette nécessité pressante qu'est dû le grand nombre de tentatives d'éducation nationale qu'on vit paraître alors. Tous les ouvrages de l'époque se ressentent plus ou moins de cette disposition des esprits. Le promoteur de l'acte de rigueur dirigé contre la célèbre compagnie, la Ghalotais, dans son Essai d'éducation publique, montrait que l'éducation qu'on recevait dans leurs collèges était vicieuse, bonne tout au plus pour l'école, et qu'il fallait songer à lui en substituer une autre qui formât des citoyens (2).

(i) Diderot a lait allusion à cet indigne monarque dans le passage suivant de sa réfutation de l'Homme d'Helvétius. « Un des représentants de Jupiter sur la terre se lève, prépare lui-même son chocolat et sou café, signe des ordres, se déshabille, se met à table, s'enivre comme Jupiter ou comme un portefaix, s'endort sur le même oreiller que sa maîtresse et il appelle cela gouverner son empire. » (OEuvres complètes de Diderot en cours de publication, tome II.)

O Diderot, dans son Voyage à Langres, porte ce jugement sur l'ouvrage de M. de la Ghalotais : « Le célèbre procureur général de Renues est le seul qui nous ait donné un traité d'éducation publique, où l'on voit qu'avec tout son génie, faute de s'être demandé ce qu'il fallait faire, il n'a rien l'ait qui vaille. Il a pris pour modèle de son instruction, un enfant

Une conversation tenue au collège d'Harcourt entre Duclos, madame d'Epinay et Linant, le précepteur de son fils, donne un aperçu de l'idée qu'on se faisait alors de l'éducation : « Revenons, dit Duclos à Linant, à l'emploi de votre temps, vous suivez les classes? — Sans doute, Monsieur, que peut-on faire de mieux? — Tout le contraire de ce que vous faites, Monsieur, car tout cela ne vaut pas le diable; et ici quellelecture? — Monsieur nous expliquons ensemble le Selectœ. — Encore du latin!... Les lectures? — Un peu d'Imitation de Jésus-Christ et une fois par semaine la Henriade de Voltaire. — Je vous avoue, répond madame d'Epinay, intervenant (*), que ce plan ne me plaît point. Je ne vois point de but à tout cela. — Vous avez raison, dit Duclos. Pas de latin, très-peu de latin; point de grec surtout, que je n'en entende point parler. Je ne veux en faire ni un sot, ni un savant. Il y a un milieu à tout cela qu'il faut prendre. — Mais, Monsieur, dit Linant, il faut qu'il connaisse les auteurs et une légère teinture du grec ne peut... — Que diable venez-vous nous chanter? De quoi cela avancera-t-il, votre grec? Il y a là une cinquantaine de vieux radoteurs qui n'ont d'autre mérite que d'être vieux et qui ont perdu les meil-

corame il s'en trouverait à peine un seul sur cinq cents; au lieu que le vrai représentant de la généralité des enfants, n'est ni un imbécile, ni un aigle. »

(*) Madame d'Epinay lit, pendant son séjour à Genève, sous le titre de Conversations d'Emilie, un traité d'éducation auquel l'Académie française décerna, en 1783, le prix d'utilité.

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