LIVRE PREMIER
taient pas perdues Ç). Plus tard, lorsque devenue l'épouse de M. de Vandeul, elle a écrit les Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de Diderot, on voit, dans cette esquisse, combien étaient profondes l'admiration et l'affection que son père lui avaient inspirées. Naturellement, sa mère aussi lui était chère; mais dans les louanges qu'elle lui accorde, il n'y a pas la même effusion. Nous avons vu d'ailleurs que le caractère de madame Diderot était loin d'être aimable; son mari avait certes des torts à son égard, mais avait-elle pris le moyen de l'amener à résipiscence? Diderot en était venu au point de ne plus lui parler. Elle prenait texte du propos le plus indifférent en lui-même pour lui faire les scènes les plus vives, dans lesquelles sans doute le nom des dames Voland devait être souvent prononcé. Son mari n'était pas seul à supporter sa mauvaise
M En effet, le 11 juillet 1769, il écrivait à mademoiselle Volaud : « Je suis fou à lier de ma fille. Elle dit que sa maman prie Dieu, et que son papa fait le bien; que ma façon de penser ressemble à mes brodequins, qu'on ne met pas pour le monde, mais pour avoir les pieds chauds; qu'il en est des actions qui nous sont utiles et qui nuisent aux autres, comme de l'ail qu'on ne mange pas quoiqu'on l'aime, parce qu'il infecte; que, quand elle regarde ce qui se passe autour d'elle, elle n'ose pas rire des Egyplieus; que si, mère d'une nombreuse famille, fdlt* avait un enfant bien méchant, bien méchant, elle ne se résoudrait jamais à le prendre par les pieds et à lui mettre la tète dans un poêle ('). Et tout cela en une heure et demie de causerie, en attendant le dîner. »
(') Allusion à l'eûfer.
humeur : la pauvre Jeanneton, sa domestique, était une de ses victimes. Diderot, écrivant à Sophie, s'apitoyait sur le sort de cette brave fille, si vaillante, si dévouée, et pourtant si maltraitée. Quand madame Diderot recevait quelquefois ses connaissances, le Philosophe, par condescendance, s'efforçait d'être aimable avec les invités de sa femme; or, d'après le tableau qu'il en a retracé, son amabilité était très-méritoire. Rien ne lui était plus antipathique que leurs conversations terre à terre, leurs formules d'une politesse affectée et bourgeoise. « Je n'ai pas pour deux liards de cette monnoie-là, » écrivait-il à Sophie.
L'avoir de Diderot se composait alors, outre son petit pécule de province, provenant de l'héritage paternel, de ce qu'il recevait annuellement des éditeurs de Y Encyclopédie. Par un arrangement qui venait d'avoir lieu, ces libraires s'étaient engagés à lui servir d'abord une rente de quinze cent livres jusqu'à la fin de l'ouvrage, puis trois cent cinquante livres par volume de planches, et trois cent cinquante livres par volume de discours, c'est-à-dire quinze mille francs qui devaient être payés dans l'intervalle de cinq ans. Ce n'était pas là, comme on le voit, pour les besoins de Diderot, et surtout pour les vues qu'il avait sur sa fille, une fortune suffisante. Depuis quelque temps, il cherchait à augmenter ses ressources en vendant sa bibliothèque; les offres qui lui furent faites à cette occasion, et qu'il refusa, montrent que cette bibliothèque était, pour un amateur, assez consi-