‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 50 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

dérable, et son goût pour les livres (l) témoigne qu'elle devait être précieuse.

Toutefois, la vente en eût été bien difficile et Diderot y avait peut-être renoncé, lorsqu'il trouva un acquéreur sur lequel il était loin de compter.

L'impératrice de Russie, Catherine 11, ayant appris par le général Betzky (2) que le Philosophe était dans l'obligation de se défaire de sa bibliothèque, la fit acheter pour vingt mille francs, sans en avoir vu le catalogue, et fit mettre dans le marché la clause que le possesseur garderait ses livres jusqu'à ce qu'il plût à sa Majesté impériale de les faire demander. Catherine, de plus, attachait à la conservation de cette bibliothèque une pension annuelle dont la première année devait être payée d'avance et ajoutée au capital.

En 1766, comme cette pension n'avait pas encore été payée, le général Betzky eut ordre de joindre à une de ses lettres le post-scriptum suivant :

« Sa Majesté Impériale, ayant été informée par une lettre que j'ai reçue du prince Galitzin que M. Diderot n'était pas payé de sa pension depuis le mois de mars dernier, m'a ordonné de lui dire qu'elle ne voulait point que les négligences d'un

(l) Il ue se refusait pas un livre. Il avait des fantaisies d'estampes, de pierres gravées, de miniatures; il donnait ces chiffons le lendemain du jour où il les avait achetés; mais il fallait de l'argent pour les payer. (Mémoires de madame de Vandeul.)

(J) Ministre des arts en Russie. Il le tenait de Grimm par le prince Galitzin, ambassadeur à Paris.

commis pussent causer quelque dérangement à sa bibliothèque; que, pour cette raison, elle voulait qu'il fût remis à M. Diderot, pour cinquante années d'avance, ce qu'elle destinait à l'entretien et à l'augmentation de ses livres, et qu'après ce terme échu, elle prendrait des mesures ultérieures. A cet effet, je vous envoie une lettre de change de vingtcinq mille livres, que vous trouverez ci-jointe payable à Tordre de M. Diderot. »

L'impératrice avait déjà manifesté son bon vouloir et sa sympathie pour le Philosophe plusieurs années avant l'achat de sa bibliothèque. Vers la fin de 1762, l'ambassadeur de la Cour de Russie à Paris, le prince Galitzin, avait invité Diderot, de la part de Catherine, à aller achever à Pétersbourg l'impression de V Encyclopédie. Elle offrait ce liberté entière, protections, honneurs, argent, dignités [l] . »

L'impératrice ignorait que le manuscrit n'appartenait pas à Diderot; que les libraires en avaient fait la dépense, et que les auteurs ne pouvaient en soustraire une feuille sans infidélité. En racontant à son amie ce trait de générosité d'une Cour étrangère, Diderot ajoute cette réflexion : « C'est en France, dans le pays de la politesse, des sciences, des arts, du bon goût, de la philosophie qu'on nous persécute; c'est du fond des contrées barbares du Nord qu'on nous tend la main! Si l'on

(*) Lettre à mademoiselle Voland, du 3 octobre 1762.

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