LIVRE PREMIER
écrit ce fait dans l'histoire, qu'en penseront nos descendants? N'est-ce pas là un des plus énormes soufflets qu'il était possible de donner au sieur Orner de Fleury, qui nous chassait, il y a un ou deux ans, dans le beau réquisitoire que vous savez? »
Grâce à la libéralité de la Czarine, le Philosophe était désormais sans souci sur l'avenir de sa famille. Un autre sujet de satisfaction bien plus vif encore pour lui, c'était d'avoir terminé la révision de l' Encyclopédie. Malgré les obstacles de toute sorte, la malveillance de ses ennemis, la lenteur de ses associés {l),i\ avait l'assurance que, désormais, rien ne pourrait en arrêter la publication. Son contentement éclate dans une lettre à Voltaire : «, Incessamment, lui écrivait-il, le manuscrit sera composé, les planches gravées, et nous jetterons tout à la fois deux volumes in-folio sur nos ennemis, » et à mademoiselle Voland, il exprimait son opinion sur les effets de Y Encyclopédie : « Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j'espère que les tyrans, les oppres-
(*) Quand il accuse ses associés de lenteur, Diderol l'ail une exception en faveur de M. de Jaucourt qu'il loue au contraire de son activité : « Cet homme, écrit-il, est depuissix à sept ans au centre de six ou sept secrétaires lisant, dictant, travaillant treize à quatorze heures par jour, et cette positionna ne lapas encore ennuyé. » On trouve, dans une lettre de Frédéric à d'Alembert. quelques détails intéressants sur ce laborieux encyclopédiste : « Il avait étudié la médecine chez Boerhaave: une de ses parentes avait élevé deux sipurs du roi de Prusse. (Voy. lettre du 23 juin 1777).
seurs, les fanatiques, les intolérants n'y gagneront pas. Nous aurons servi l'humanité; mais il y aura longtemps que nous serons réduits dans une poussière froide et insensible, lorsqu'on nous en saura quelque gré. Pourquoi ne pas louer les gens de bien, de leur vivant, puisqu'ils n'entendent rien sous la tombe? Voilà le moment de se consoler, en se rappelant la prière du musulman : 0 mon Dieu, pardonne aux méchants, parce que tu n'as rien fait pour eux, puisque tu les as laissé devenir méchants; les bons n'ont rien de plus à te demander, parce qu'en les faisant bons, tu as tout fait pour eux. » L'impression de ce grand ouvrage ne devait pas s'effectuer avec la rapidité dont il se flattait. Bien des entraves, bien des chagrins lui restaient encore à supporter. Le plus cuisant vint d'un de ses libraires, de Lebreton. Effrayé de la hardiesse des articles de Diderot, il avait imaginé, pour en adoucir l'effet, de supprimer ou de corriger tout ce qui lui paraissait trop fort. « Mon père, dit madame de Vandeul dans ses Mémoires, pensa en tomber malade : il cria, s'emporta, il voulait abandonner l'ouvrage ; mais le temps, la bêtise, les excuses ridicules de ce libraire qui craignait la Bastille plus que la foudre, parvinrent à le calmer, mais non à le consoler. Jamais je ne l'ai entendu parler froidement à ce sujet; il était convaincu que le public savait comme lui ce qui manquait à chaque article, et l'impossibilité de réparer ce dommage, lui donnait encore de l'humeur vingt ans après. Il exigea pourtant que l'on tirât un exemplaire pour lui, avec des colonnes