‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 54 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

eut des insensés qui prétendaient que l'Encyclopédie était la cause des infortunes qu'essuyaient les armées françaises. Il arrive pendant cette effervescences que le ministère de Versailles a besoin d'argent, et il sacrifie au clergé, qui en promet, des philosophes qui n'en ont point et qui n'en peuvent donner. Pour moi, qui ne demande ni argent, ni bénédictions, j'offre des asiles aux philosophes, pourvu qu'il soient sages... »

En lisant ces derniers mots, Voltaire dut bien comprendre à qui ils s'adressaient. L'homme d'État lui donnait à entendre qu'il n'avait pas oublié les tracasseries que Voltaire lui avait suscitées pendant son séjour à Berlin.

Après avoir fondé à grands frais une Académie dans sa capitale, Frédéric ne pouvait pardonner au poète d'en avoir compromis l'existence en ridiculisant Maupertuis, réminent géomètre à qui il en avait confié la direction. En un mot, fidèle à son principe de la séparation des pouvoirs, qui lui paraissait nécessaire, bien qu'il ne l'ait jamais nettement formulé, il consentait à accorder aux philosophes la liberté de penser, de parler et d'écrire, pourvu qu'ils lui laissassent celle d'agir, parce qu'il déniait aux théoriciens toute aptitude au gouvernement, et qu'il n'entendait, sous aucun prétexte, être traversé par eux dans ses actes politiques.

Diderot, qui n'avait pas accepté les offres bien plus gracieuses de Catherine, et qui n'avait pas, dans les dispositions de Frédéric, une confiance

bien entière, était décidé à attendre en France que l'orage fût passé (*).

Indépendamment de la sympathie qu'il éprouvait pour l'impératrice de Russie, un autre motif devait le porter à choisir la cour de Catherine pour résidence, dans le cas où il eût résolu de quitter la France. Un de ses meilleurs amis, le sculpteur Falconet, y résidait depuis la fin de 1765, et c'est le Philosophe lui-même qui l'avait proposé à la souveraine pour exécuter la statue équestre qu'elle voulait ériger à la mémoire de Pierre-le-Grand. Dans la lettre qu'il avait adressée au général Betzky, ministre des arts en Russie, pour lui recommander son ami, il s'exprimait ainsi : « Ce n'est ni la soif de l'or, ni l'ambition d'une pi us grande fort une qui déterminent Falconet à s'expatrier. 11 méprise l'or, il est âgé, et il a la fortune du sage; mais il est entraîné par son talent et le désir de s'immortaliser par une grande et belle chose. » Or, Diderot gratifiait son ami des sentiments qu'il sentait en lui-même, et l'idée du juge-

(') Voltaire cherchait en vain à le convaincre des bonnes intentions du roi de Prusse, et lui-même était disposé à accompagner à Clèves les encyclopédistes. Ses relations avec Diderot étaient des plus affectueuses en ce temps-là. Il écrivait ù Damilaville, le 7 novembre 17GiJ : « Le pauvre Boursier (c'est lui-même) a versé des larmes en lisant la lettre de votre ami (Diderot). Pour lui il a fait son marché; il est prêt à partir ù la première occasion. Il dit qu'il mourra avec le regret de n'avoir point vu l'homme du monde qu'il vénère le plus. » Dans la préface des Scythes, il donnait un témoignage public de son admiration au Philosophe, •< qui, à l'exemple d'Aristote, a su joindre aux sciences abstraites l'éloquence, la connaissance du cœur humain et l'intelligence du théâtre. »

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