‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 55 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ment de la postérité n'entrait, en réalité, pour rien dans les inspirationsde l'artiste.

Le désaccord, sur ce point, entre le philosophe et le sculpteur, a été l'occasion d'une discussion qui a permis à Diderot d'écrire les pages les plus éloquentes qu'on ait vues jusqu'alors en faveur du sentiment de l'immortalité et du respect de la postérité. « Qu'est-ce que la voix du présent? écrit Diderot : rien. Le présent n'est qu'un point, et la voix que nous entendons est toujours celle de l'avenir et du passé... Ces philosophes, ces ministres et ces hommes véridiques qui ont été victimes des peuples stupides, des prêtres atroces, des tyrans enragés; quelle consolation leur restait-il en mourant? C'est que le préjugé passerait et que la postérité reverserait l'ignominie sur leurs ennemis. 0 postérité sainte et sacrée! soutien du malheureux qu'on opprime, toi qui es juste, toi qu'on ne corrompt point, qui venges l'homme de bien, qui démasques l'hypocrite, qui traînes le tyran; idée sûre, idée consolante, ne m'abandonne jamais. La postérité pour le philosophe, c'est l'autre monde de l'homme religieux... Après moi le déluge est un proverbe qui n'a été fait que par des âmes petites, mesquines et personnelles. Il ne sera jamais répété par un grand monarque, un digne ministre, un bon père. La nation la plus vile serait celle où chacun le prendrait étroitement pour la règle de sa conduite. »

Dans une autre lettre, Diderot rappelle avec beaucoup d' à-propos, àFalconet, une des plus jolies fables

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de la Fontaine, celle du Vieillard et des trois Jeunes Hommes :

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche, il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui (').

Au point de vue purement esthétique, la thèse que soutenait le sculpteur Falconet est des plus nuisibles. En ne travaillant que pour ses contemporains, l'artiste est nécessairement entraîné à obéir à la mode, et à flatter le goût du plus grand nombre, toujours bien au-dessous de l'idéal qu'il doit s'efforcer de représenter. Au contraire, l'artiste qui se préoccupe surtout du jugement de la postérité fait bon marché de ce qui est transitoire, et s'élève spontanément aux qualités qui caractérisent toute production durable. Sans chercher à rabaisser le talent de Falconet, nous croyons pouvoir assurer que cet habile artiste aurait été plus complet, s'il eût davantage pris souci de l'opinion de la postérité.

Les liens qui rattachaient Diderot à Paris étaient trop forts pour qu'il acceptât l'offre de l'impératrice de Russie, et qu'il se résignât à quitter Sophie et la société de ses amis.

(•) Livre XI, fable VIII.

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