LIVRE PREMIER
circuler sous le nom du roi de Prusse. Cette lettre supposée était ainsi conçue : « Vous avez renoncé à Genève, votre patrie ; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété : venez donc chez moi. J'admire vos talents, je m'amuse de vos rêveries, qui, soit dit en passant, vous occupent trop et trop longtemps. Il faut, à la fin, être sage et heureux. Vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme. Démontrez à vos ennemis que vous pouvez quelquefois avoir le sens commun ; cela les fâchera sans vous faire tort. Mes États vous offrent une retraite paisible; je veux vous faire du bien, et je vous en ferai si vous le trouvez bon; mais si vous vous obstinez à rejeter mes secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez : je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits; et ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. ï>
Cette lettre, sans être énormément spirituelle,
la société. J'ai dîné hier avec une douzaine de savants; et, quoique tous les domestiques fussent derrière nous, on parla, même de l'Ancien Testament, avec beaucoup plus de liberté que je ne l'eusse souffert à ma table, en Angleterre, en présence d'un seul valet. » Il faut dire à la décharge de Walpole qu'il était atteint de la goutte, et que lorsqu'il écrivait ces inepties il était peut-être sous l'influence d'une crise.
fut jugée au-dessus du talent de Walpole; et on l'attribua, les uns à madame du Deffand, d'autres à Hume ou à d'Alembert. Quoi qu'il en soit, elle fut le premier grief de Rousseau contre Hume. On trouve la trace d'un second grief dans une lettre que Jean-Jacques écrit d'Angleterre à la comtesse de Boufflers. Il impute à Hume le désir d'être indiscret. Enfin, un troisième reproche, c'est la froideur du philosophe anglais, quand Rousseau, honteux de ses soupçons, «. se jette dans ses bras, l'inonde de larmes et s'écrie : Non! non! David n'est pas un traître. » On le voit, tous ces griefs n'avaient pas l'ombre du sens commun. Cependant, le 1er mai 1767, Rousseau, après avoir rompu avec Hume, quittait sa résidence de Wooton, et revenait en France, où le prince de Gonti lui avait fait préparer un appartement dans son château de Trie. Nous verrons, par la suite, que ce ne devait pas être là sa dernière résidence.
Dans les premiers temps de la liaison du citoyen de Genève et de Hume, ce dernier écrivait à ses amis de Paris qu'il était très-satisfait de son protégé. «. Mon pupille, disait-il, est arrivé en bonne santé; il est très-aimable, toujours poli, souvent gai, ordinairement sociable; )) et dans une lettre adressée au baron d'Holbach il disait : <t Il m'est pénible de penser que vous soyez injuste à son égard. Croyez-moi, Rousseau n'est rien moins qu'un méchant homme. Plus je le vois, plus je l'estime et je l'aime. » En lisant cela à ses amis, le baron ajoutait : « Il ne le connaît pas encore, patience;