‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 66 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ses cailloux. » Peu de temps après, il reçut la visite de madame de Verdelin, qu'il avait connue à Paris. Ayant appris les vexations dont il était victime, cette dame l'engagea vivement à quitter la Suisse. Elle lui parla beaucoup de Hume, qui était alors à Paris, de l'amitié qu'il avait pour lui, et de son désir de lui être utile dans son pays.

Peu de temps après l'établissement de Rousseau en Suisse, milord Maréchal lui avait fait aussi la proposition d'aller avec lui habiter l'Angleterre. Dans une lettre qu'il écrivait à madame de Boufflers, le vénérable Keith disait : « J'ai communiqué à Rousseau un projet (mais en le disant un château en Espagne), celui d'aller habiter une maison toute meublée que j'ai en Ecosse; d'engager le bon David Hume de vivre avec nous. Il devait y avoir une salle de compagnie; car personne n'entrerait dans la chambre d'un autre, chacun ferait des règlements pour soi, tant pour le spirituel que pour le temporel : c'étaient toutes les lois de notre république, excepté que pour les dépenses de l'État, chacun devrait contribuer selon ses biens. Notre ami a fort goûté mon projet; il aurait envie de l'exécuter, et moi de même, si je n'étais pas si vieux, et si ma terre n'était pas substituée. Une des raisons qui persuaderaient le plus Jean-Jacques à vouloir réaliser mon projet, est qu'il ignore la langue du pays. »

Cette lettre de milord Maréchal fait voir combien Rousseau était peu sociable, et elle montre en même temps que le projet d'habiter l'Angleterre datait de 17t>2.

Jean-Jacques quitta la Suisse le 29 octobre 1765, et se rendit, par Bàle, à Strasbourg, où il arriva le 4novembre. Durant son séjour en cette ville, il reçut une lettre de Hume qui se mettait à sa disposition et s'engageait à lui trouver une retraite agréable et tranquille en Angleterre. Parti de Strasbourg le 9 décembre, il arrivait à Paris le 16. Sa présence dans la capitale, que son étrange costume rendit bientôt publique, fit sensation. Pour éviter toute émotion populaire, et surtout pour que les décisions de l'autorité ne fussent pas lettres mortes — le décret de prise de corps n'étant pas rapporté — M. de Choiseul lui fit donner l'ordre d'accélérer son départ. Rousseau, en conséquence, s'embarqua dans les premiers jours de janvier 1766, accompagné de Hume.

En partant de Paris, il y laissait une cause qui devait, à défaut d'autre prétexte, contribuer à le brouiller avec son nouveau protecteur. Nous voulons parler de la lettre qu'Horace Walpole [*) fit

(•) Horace Walpole, iils du célèbre ministre du roi Georges II d'Anglpterre, était à Paris depuis le mois d'octobre. On s'étonne qu'une femme aussi intelligente que madame du Deffand se soit laissée prendre à la suffisance aristocratique de ce lord, pour qui la noblesse de la naissance était le premier mérite. « Il disait qu'il ae pouvait sentir Rousseau parce qu'il cherchait ;ï faire regarder la naissance comme l'effet du hasard. » On voit que le grand seigneur anglais se croyait encore au régime primitif des castes. Eu France, les nobles eux-mêmes n'étaient plus à ce point de vue oriental; aussi Walpole n'aimait-il pas les Français. Dans une lettre qu'il écrivait de Paris, le 22 septembre 1705, il s'exprimait ainsi : « Les Français se passionnent pour la littérature et les idées libérales. La philosophie n'a jamais eu d'attraits pour moi : je suis las de la littérature; •'t quant aux idées libérales, on les a plutôt pour soi que pour

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