‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 7 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

n'impliquait aucune contradiction importante et qui pouvaient subsister par eux-mêmes et se perpétuer? (') »

Écartant la question métaphysique relative à l'origine des choses, origine à jamais inaccessible, il est incontestable que ni la conception du monde ni la morale ne sauraient être les mômes pour un aveugle que pour un clairvoyant; et c'est dans cette vérité, exposée d'une manière piquante, et dont on peut tirer des conséquences considérables, que consiste principalement la force de l'ouvrage.

Pendant que Diderot méditait son livre, il apprit que M. de Réaumur avait chez lui une aveugle-née à laquelle on allait abaisser la cataracte. L'occasion lui paraissant favorable à d'utiles observations, il pria M. de Réaumur de lui permettre d'assister à l'opération; mais il essuya un refus catégorique. Alors, n'écoutant que son ressentiment, il écrivit au commencement de sa Lettre « que l'habile académicien n'avait voulu laisser tomber le voile que devant quelques yeux sans conséquence, et que les observations d'un homme aussi célèbre ont moins besoin de spectateurs quand elles se font, que d'auditeurs quand elles sont faites. »

Ces paroles irritèrent profondément M. de Réaumur; et, comme par son renom de savant et sa parenté avec le président Hénault, il jouissait d'un

(l) Un voit dans ce passage le germe de la théorie de Lamarck, reproduite de nos jours, par Darwin, à grand renfort d'observations savantes.

grand crédit auprès des puissances, rien ne lui était plus facile que de se venger d'un homme sans protecteurs et que l'autorité avait déjà fort mal noté à cause de ses opinions. C'est ce qui arriva [*■). Le 24 juillet 1749, un commissaire se présenta chez Diderot avec ordre de l'arrêter et de le conduire au donjon de Vincennes.

Dans cette circonstance pénible, madame Diderot montra, disons-le, beaucoup de caractère. Qui ne sait que l'énergie n'est pas inconciliable avec les défauts dont elle paraît avoir été si amplement pourvue! Comme M. Berrier, lieutenant de police, l'interrogeait et insistait pour qu'elle lui fit connaître où était caché un petit conte intitulé le Pigeon blanc, que son mari venait de terminer et qu'il avait lu à quelques amis, madame Diderot répondit : « que jamais elle n'avait rien vu ni rien lu des ouvrages de son mari; que, livrée entièrement à son ménage, elle ne s'était jamais mêlée des sciences dont il aimait à s'occuper; qu'enfin, elle ne connaissait ni pigeon blanc, ni pigeon noir. y>

Connaissant le tempérament de Diderot, on comprend aisément que la prison dut lui faire une impression terrible. Cette solitude, ce manque absolu de mouvement, de liberté, ne pouvait durer longtemps sans altérer gravement sa santé. Enfin,

(*) Madame Du pré de Saint-Maur, qui assistait à l'opération et qui s'était crue visée dans le paragraphe, usa, dit-on. de toute son influence auprès de M. d'Argenson, pour l'amener à sévir contre l'auteur.

après vingt-huit jours d'angoisses mortelles, on le fit sortir du donjon de Vincennes, et on le conduisit au château, en lui annonçant que le roi, par un excès de clémence, lui permettait d'y être prisonnier sur parole et lui accordait le parc pour se promener, avec permission de recevoir sa femme et ses amis. Ceux-ci, pendant ce temps, ne s'endormaient pas. Voltaire lui-même, bien qu'il ne fût pas encore de ses plus intimes, annonçait, le 30 juillet 1749, à l'abbé Raynal, que madame du Chàtelet avait écrit au marquis du Chàtelet, gouverneur de Vincennes (*), pour le prier d'adoucir autant qu'il le pourrait la prison de Socrate-Diderot. « Il est honteux, ajoutait Voltaire, que Diderot soit en prison et que le poète Roi ait une pension. Ces contrastes-là font saigner le cœur. )>

Au nombre des amis que recevait, au château, le prisonnier, un des plus assidus et alors un des plus affectionnés était Rousseau. C'est même en allant voir Diderot que, sur la route de Paris à Vincennes, Jean-Jacques médita sa réponse ;'i la question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année 1750 : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

On raconte, — et Marmontel est un des écrivains

(i) Plusieurs auteurs ont confondu le mari d'Emilie, Florent- Claude du Chàtelet, seigneur de Cirey, alors à Lunéville, à la cour de Stanislas, avec François-Bernardin du Chàtelet, gouverneur de Vincennes. Le premier était de la 3e branche et le second de la ie. Voy. l'Histoire généalogique de la maison du Chàtelet, par Dom Calmet; Nancy, 1741.

qui ont accrédité cette version, — que Diderot aurait conseillé à Jean-Jacques de prendre parti pour la négative. Rousseau, au contraire, dit que c'est sous l'influence d'une inspiration soudaine et presque surnaturelle qu'il conçut son éloquent plaidoyer contre les sciences et les arts. En présence de ces deux récits contradictoires, et à défaut de renseignements plus positifs, nous pencherions à accorder plus de créance au dire de Rousseau. Il a été, dans la suite, assez souvent en proie à cette sorte d'hallucination, pour qu'on n'ait pas lieu de douter qu'il en a ressenti alors les premières atteintes. Mais nous savons maintenant d'une façon très-précise ce qui s'est passé dans l'entrevue de Diderot avec Rousseau. C'est Diderot qui raconte : « J'étais à Vincennes, quand l'Académie de Dijon proposa pour sujet de prix, si les sciences étaient plus nuisibles qu'utiles à la société. Rousseau vint m'y voir, et, par occasion, me demander conseil sur le parti qu'il prendrait dans cette question : il n'y a pas à balancer, lui dis-je, vous prendrez le parti que personne ne prendra. — Vous avez raison, me répondit-il; et il travailla en conséquence. Faisons maintenant une supposition : ce n'est plus moi qui suis à Vincennes, c'est le citoyen de Genève. J'arrive. La question qu'il me fit, c'est moi qui la lui fait; il me répond comme je lui répondis. Croyezvous que j'aurais passé trois ou quatre mois à étayer de sophismes un mauvais paradoxe, que j'aurais donné à ces sophismes-là toute la couleur qu'il leur donna, et qu'ensuite je me serais fait un système

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