LIVRE SECOND
pondants de Grimin, le prince de Saxe-Gotha, était venu à Paris à la fin de l'année 1768 (l), et il avait témoigné le désir de voir le Philosophe. Grimm voyant là une manière de faire sa cour au prince, lui avait promis de lui amener son ami. Mais il comptait sans la résistance de Diderot, qui n'aimait pas ces sortes de corvées. « Ces ridicules paradeslà lui étaient insupportables. » Il s'en expliqua fortement avec Grimm. De là, colère de celui-ci.
Toutes ces tracasseries indisposaient Diderot, et il écrivait à son amie : « Ces gens-là ne veulent pas que je sois moi. Je les planterai tous là et je vivrai dans un trou : il y a longtemps que ce projet me roule par la tète. » Mais cette retraite n'aurait pas fait le compte de Grimm. Sur le point de partir pour l'Allemagne, il allait laisser à Diderot le tablier de sa boutique, c'est-à-dire la Correspondance littéraire (2).
(') Il se trouva à Paris en même temps que le roi de Danemark, Christian VII. « Ce despote du Nord, écrivait Diderot à son amie, est de la plus grande affabilité. Il est honnête, il est généreux. Il a été aux Gobelins. On lui a montré les tapisseries; et le duc de Duras, qui l'accompagnait, lui ayant demandé quelle était celle qu'il avait trouvée la plus belle, il l'a désignée; et aussitôt le duc lui a dit qu'il avait ordre du roi son maître de la lui offrir. Il y avait là Soufflot, Cochin, Michel Vanloo et d'autres. Il a commandé son portrait ù Vanloo. »
(*) Grimm, qui voyait de loin, allait à la cour d'Autriche, au moment où le mariage de la fille de Marie-Thérèse avec le Dauphin, plus tard Louis XVI, était décidé. A ce propos, Voltaire écrivait à madame d'Épinay : « Je trouve que notre cher prophète est bien sage et bien habile d'avoir fait le voyage de Vienne. Il sera connu et protégé par madame la Dauphine longtemps avant qu'elle parte pour Paris. » Grimm revint au commencement du mois d'octobre 1769, après avoir séjourné à
Nonobstant ce surcroît de travail, notre Philosophe avait terminé un petit ouvrage qui, quoique fortement empreint de métaphysique, est, par sa forme, un des plus piquants qu'il ait produits. Le 2 septembre 17G9, il annonçait en ces termes cet opuscule à Sophie : « Je crois vous avoir dit que j'avais fait un dialogue entre d'Alembert et moi. En le relisant, il m'a pris fantaisie d'en faire un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert qui rêve, Bordeu, et l'amie de d'Alembert, mademoiselle de Lespinasse. Il est intitulé : Le rêve de d'Alembert. Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou. »
Dans Y Entretien avec d'Alembert, Diderot expose ses idées sur la vie, qu'il regarde comme une propriété générale de la matière. Il croit à la sensibilité de la molécule organique et à l'unité des phénomènes physiques, chimiques et physiologiques; or, nous n'avons pas besoin de faire ressortir ce qu'a d'erroné une telle conception, laquelle est d'autant plus singulière que le Philosophe était lié avec
la cour de Prusse. Informant Sophie de l'arrivée de Grimm à Paris, Diderot disait : « Frédéric l'a arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l'honneur de causer avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est enchanté; mais le moyen de ne pas l'être d'un grand prince, quand il s'avise d'être affable? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta, de la part du roi, une belle boite d'or. Cela est fort bien; le prince de Saxe-Gotha a fait encore mieux : il lui a donné un titre, je ne sais quel, et il a attaché à ce titre une pension de douze cents livres. Ajoutez à cela un ventre très-rondelet et une face lunaire qu'il a rapportés de son voyage, et 'vous trouverez qu'il n'a pas tout à fait perdu son temps sur les grands chemins. »