‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 85 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Parmi le grand nombre des gens de talent, qui faisaient partie de la société de M. et madame Necker, l'absence des économistes n'aura pas échappé. Déjà l'opposition théorique, devenue plus tard une rivalité politique entre les philosophes et les économistes, commençait à se dessiner.

Quand madame Necker forma son salon, elle n'eut garde d'oublier Diderot. En 1765, il écrivait à Sophie (*) : « A propos, savez-vous qu'il ne tient qu'à moi d'être vain ! Il y a ici une madame Necker, jolie femme et bel esprit qui raffole de moi : c'est une persécution pour m'avoir chez elle. Suard lui fait sa cour avec une assiduité à tromper M. de ***, aussi le pauvre M. de * fc l'est-il parfaitement, comme vous en jugerez par la mauvaise plaisanterie que je vais vous dire! « Eh bien, lui disait y> M. ***, quelques jours avant son départ, on ne y> vous voit plus, tendre grenouille? — Qu'est-ce y> que cela signifie, tendre grenouille? —Eh! oui, » est-ce que vous ne passez pas à présent vos jours y> et vos nuits à soupirer au Marais. » Madame Necker demeure au Marais. C'est une Genevoise sans fortune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de donner un très-bel état. »

L'empressement de madame Necker à attirer chez elle les gens de lettres montre que cette habile personne avait conscience du profond changement qui s'était accompli depuis dix ans dans les rapports

(^ Lettre du 18 août.

du gouvernement avec les directeurs de l'opinion publique. Ce n'était plus le temps, en effet, où on les enfermait à Yincennes et à la Bastille; sans être encore arrivés au point où les ministres allaient sortir de leur rang, ils se faisaient écouter du pouvoir, et avaient accès auprès des plus hauts représentants de l'autorité.

Palissot et ses pareils allaient bientôt se trouver sans emploi. Quand survenait une attaque dirigée contre l'école philosophique, le lieutenant de police, M. de Sartines, s'adressait à Diderot pour savoir s'il y avait lieu d'en autoriser la publication. Le fait venait de se produire à l'occasion d'une comédie que l'auteur des Philosophes, protégé par le maréchal de Richelieu, se flattait de faire représenter (1).

A la communication de M. de Sartines, Diderot répondait : « Il ne m'appartient pas, monsieur, de vous donner des conseils; mais si vous pouvez faire en sorte qu'il ne soit pas dit qu'on ait deux fois, avec votre permission, insulté en public ceux de vos concitoyens qu'on honore dans toutes les parties de l'Europe, dont les ouvrages sont

(i) La preuve de la connivence du maréchal éclate dans cette lettre que lui écrit Voltaire. « On dit que vous protégez prodigieusement une nouvelle pièce de Palissol. intitulée: le Satirique; c'est un beau grenier à tracasseries. Je sais que vous laites la guerre aux philosophes, ne pouvant plus la faire aux anglais et aux allemands : cela vous amuse, et c'est toujours beaucoup. Puissiez-vous vous amuser pendant tout le siècle où nous sommes! vous en avez lait l'ornement, et vous en ferez la satire mieux que personne. » Malheureusement pour la mémoire de Voltaire, sa Correspondance contient plusieurs lettres de ce genre, qui font tache dans sa vie.

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