‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 84 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

pensée modelée en terre qui fut généralement admirée. Le prince de la littérature y est assis sur une draperie qui lui descend de l'épaule gauche par le dos, et enveloppe tout son corps par derrière. Il a la lête couronnée de lauriers; la poitrine, la cuisse, la jambe et le bras droit nus. Il tient de la main droite, dont le bras est pendant, une plume. Le bras gauche est appuyé sur la cuisse gauche. Toute la position est de génie. Il y a dans la tête un feu, un caractère sublimes; et si l'artiste réussit à faire passer ce caractère dans le marbre, cette statue l'immortalisera plus que tous ses précédents ouvrages. j>

Cette résolution, prise chez madame Necker, le grand nombre des personnages qu'elle recevait prouvent combien son salon avait acquis d'importance ; et, en même temps, cela témoigne de l'habileté et du tact qu'elle dut déployer pour faire de son hôtel du Marais le centre de réunion de tant d'hommes distingués.

Madame Necker était la fille d'un M. Gurchod, ministre de Crassi, village situé dans les montagnes qui séparent le pays de Vaud de la Franche-Comté. Dans la solitude où ses fonctions l'obligeaient à vivre, ce pasteur s'appliqua à donner à sa fille une éducation plus soignée que celle que recevaient alors les jeunes personnes. Pendant les courtes visites que fit à Lauzanne mademoiselle Suzanne Curchod, dit Gibbon (*), qui en devint amoureux, comme un

(i) Voy. les Mémoires de Gibbon.

Anglais froid et sérieux peut l'être, « son esprit, sa beauté et son éducation furent le sujet des applaudissements universels. » M. Curchod étant mort, sa fille se retira à Genève, où elle vécut et soutint sa mère en donnant des leçons. En 1764-, elle épousa M. INecker, et alla vivre à Paris. C'est sous son influence que le financier embrassa la carrière politique.

Jacques Necker, de Genève, était entré de bonne heure dans la maison de banque de M. Vernet, à Paris, et son aptitude aux affaires le fit remarquer du chef de la riche maison Thelusson, dont il devint l'associé. Reconnaissant ses capacités d'administrateur, la République de Genève le choisit pour son résident à la Cour de France. Nommé plus tard syndic de la Compagnie des Indes, il la défendit en 1769 contre les attaques de l'abbé Morellet, mais sans pouvoir empêcher sa chute, arrivée en 1770, l'année même où nous voyons les philosophes souscrire, chez lui, pour l'érection d'une statue à Voltaire.

Il ne paraît pas que ce soit la recherche de sa table qui attirât les gens de lettres chez le banquier. Grimni, dans une annonce comique, qu'il fait au nom de l'Église philosophique, dit : « Sœur Necker fait savoir qu'elle donnera toujours à dîner les vendredis : l'Église s'y rendra parce qu'elle fait cas de sa personne et de celle de son époux; elle voudrait pouvoir en dire autant de son cuisinier (*).»

(4) Voy. Correspondance littéraire, janvier 1770.

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