LIVRE SECOND
des monstres. Il fait exception, i! est vrai, en faveur de deux personnes, de Duclos et de Condillae; mais on remarquera qu'il n'a jamais vécu avec eux dans l'intimité, et que c'est uniquement à cela, sans doute, qu'ils doivent d'avoir été épargné par le misanthrope.
. On pense quel scandale dut causer la lecture des Confessions durant l'hiver de 1770 à 1771. Plusieurs folliculaires, — Dorât entre autres, — en donnèrent des extraits. Parmi les personnes insultées dans les Confessions, la plupart méprisèrent l'injure, mais madame d'Épinay, plus impressionnable et plus maltraitée, ne put rester calme : pour sa tranquilité, elle écrivit au lieutenant de police la lettre suivante : « Il n'y a rien de si insupportable pour les personnes surchargées d'affaires, monsieur, que ceux qui n'en ont qu'une. C'est le rôle que je meurs de peur de jouer avec vous; mais comptant, comme je le fais, sur votre amitié et sur votre indulgence, je dois vous dire encore que la personne dont je vous ai parlé hier matin a lu son ouvrage aussi à M. Dorât, h M. de Pesay et à M. Dusaulx : c'est une des premières lectures qui en aient été faites. Lorsqu'on prend ces messieurs pour confidents d'un libelle, vous avez bien le droit de dire votre avis, sans qu'on soit censé vous en avoir porté des plaintes. J'ignore cependant s'il a nommé Tes personnages à ces messieurs. Après y avoir réfléchi, je pense qu'il faut que vous parliez à lui-même avec assez de bonté pour qu'il ne puisse s'en plaindre, mais avec assez de fermeté cependant
pour qu'il n'y retourne pas. Si vous lui faites donner sa parole, je crois qu'il la tiendra. Pardon mille fois, mais il y va de mon repos, et c'est le repos de quelqu'un que vous honorez de votre estime et de votre amitié, et qui, quoi qu'en dise Jean-Jacques, se flatte de la mériter. J'irai vous faire mes excuses et mes remerciements à la fin decette semaine ; ne vous donnez pas la peine de me faire réponse , cela n'en demande pas; je compte sur vos bontés; cela me suffit. »
A partir de ce moment, le dangereux monomane dut se priver de sa plus douce jouissance : M. de Sartines le fit mander et lui interdit toute lecture de ses Mémowes dans les salons parisiens.
Cette condescendance de l'homme en place, était le prélude de la justice qu'on allait rendre aux gens de lettres les plus éminents. Nous les verrons bientôt, en effet, prendre une part directe aux affaires. La classe dirigeante, les gens de Cour, tomberont si bas, entraînant la France avec eux, que l'on sentira enfin la nécessité de remettre le pouvoir en des mains plus habiles et plus pures.
En attendant, le duc de Choiseul avait été exilé à sa terre de Chanteloup, le 24 décembre 1770 (*); les Parlements enlevés, le 20 janvier 1771, et remplacés par des commissions à la tête desquelles
(') Ce fat, plus autrichien que français, se flattait d'être l'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un demandant en sa présence quel était l'auteur de vers outrageants contre ce prince (vers commandés à la fabrique de Palissot), l'auteur? dit Ghoisoul, c'est moi !