LIVRE SECOND
le roi avait placé Maupeou. Cette révolution ne paraît avoir été mal vue des philosophes; Voltaire, en particulier, écrivait à madame du Deffand : « Vous haïssez les philosophes, et moi je hais les tyrans bourgeois. J'ai abhorré, avec l'Europe entière, les assassins du chevalier de la Barre, les .assassins de Calas, les assassins de Sirven, les assassins du comte de Lally. Je les trouve, dans la grande affaire dont il s'agit aujourd'hui, tout aussi ridicules que du temps de la Fronde. Ils n'ont fait que du mal, et ils n'ont produit que du mal (*), » et à d'Argental il disait : « Je trouve ces six actes (les six conseils) admirables, surtout si on trouve des acteurs. Il me paraît que la pièce réussit beaucoup auprès de tous les gens désintéressés. Il faut la jouer au plus tôt. Je la regarde comme un chefd'œuvre qui doit enchanter la nation malgré la cabale ("}•. » Cependant, la chute de Choiseul lui causait un vif chagrin. « Je vous conjure, écrivait-il
(') Lettre du 5 mai 1771.
(') La révolution de Maupeou, saluée par Voltaire, fut approuvée par Turgot. Elle rendait la justice gratuite, supprimait la vénalité des charges, réduisait le ressort immense du parlement de Paris, dont la juridiction s'étendait à Arras et à Lyon, ce qui imposait des voyages ruineux aux plaideurs,
Diderot a dit, à l'occasion d'un livre où Voltaire faisait l'éloge de Turgot et qui fut brûlé par la main du bourreau : « Après la Sorbonne, le corps le plus ignorant est le Parlement.» (Voy. la Vie de Voltaire, par l'abbé du Vernet.) Plus tard, il est vrai, dans la réfutation du livre de l'Homme, le Philosophe, approuva le rappel des Parlements, mais cette approbation est postérieure au scandale causé par l'affaire Beaumarchais et Goësmon, laquelle dut modiiier profondément l'opinion sur les commissions Maupeou.
à d'Argental, de me mander s'il est vrai que M. le duc de Choiseul ait été accusé de s'entendre avec le Parlement de Paris, et de fomenter sa très-condamnable désobéissance (1). » C'était un protecteur que perdait le Patriarche, et sur lequel il croyait pouvoir compter en un besoin. Heureusement que la chute de Choiseul devait avoir pour résultat d'augmenter le crédit du duc de Richelieu (*), et de son neveu, le duc d'Aiguillon; en sorte que le prudent vieillard ne pouvait pas manquer d'appui, le cas échéant. Malgré sa peur d'être persécuté, ce n'est pas le gouvernement qui allait lui faire une des blessures les plus profondes qu'il ait jamais reçues. Au commencement de l'année 1772, un livre parut, imprimé à Amsterdam et portant ce titre : Réflexions sur la jalousie pour servir de commentaire aux derniers ouvrages de M. de Voltaire. Or, ce livre était une attaque des plus acerbes contre Voltaire, à l'occasion des critiques, pour la plupart très-superficielles, et quelquefois malveillantes il
(J) 17 avril 1771.
(') En haine de Choiseul et pour contre-balancer son influence, le maréchal duc de. Richelieu s'était associé avec un valet, Lebel, pour donner une maîtresse à Louis XV: le choix de ces deux pourvoyeurs du prince tomba sur Jeanne Bécu, plus connue sous le nom de la Du Barry. Le digne courtisan réussit dans son dessein, car la nouvelle favorite finit par faire sauter Choiseul. Parlant du ministère de Choiseul, le maréchal disait : « Pendant que M. de Choiseul gouvernait pour le roi. madame de Gramont gouvernait son frère, gouvernée elle-même par mademoiselle Julie, camériste- favorite, servante -maîtresse, mais esclave à son tour d'un petit chien frisé et musqué, qui par conséquent gouvernait la France. » (V. Nouveaux mémoires de Richelieu, par M. de Lescure.)