‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 89 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

faut le dire, qu'il avait faites des écrits de Buffon, de Montesquieu et d'Helvétius.

Il n'en fallait pas tant pour que le Patriarche, dont l'épiderme, comme on sait, était très-sensible, entrât en fureur. Il sentait bien que le coup ne pouvait venir de ses ennemis habituels. Il partait, en effet, d'une main plus ferme et plus exercée. Il s'adressa à tous ses amis de Paris pour savoir sur qui devait retomber sa colère. Un instant il soupçonna Diderot.

A tout hasard il écrivit, le 20 avril 1772, sa Lettre sur un écrit anonyme. Diderot ayant appris que Voltaire l'accusait d'avoir fait les Réflexions s'en défendit énergiquement et reçut du Patriarche la lettre suivante (*) qui prouve qu'à ce moment il en connaissait le véritable auteur : « Non, assurément, mon cher Philosophe, je ne vous ai jamais soupçonné d'avoir eu la moindre part à ce libelle que M. le Roy s'est diverti à faire contre moi. Il est très-permis sans doute de dire que je suis un plat auteur, un mauvais poète, un vieux radoteur; mais il n'est pas honnête de dire que je suis jaloux et ingrat; car, sur mon Dieu, je n'ai jamais été ni l'un ni l'autre.

» Je suis charmé que la petite leçon que M. le Roy m'a faite m'ait valu une de vos lettres, vous n'écrivez que dans les grandes occasions : vous consolez vos amis quand ils éprouvent des disgrâces. Je suis juste; je n'en aime pas moins l'article Ins-

(') En date du 17 mai 1772.

tinct, de M. le Roy, dans ce grand dictionnaire, sur lequel je vous fais, de mon côté, mes compliments de condoléance. J'en dois aussi à notre pauvre Académie. »

L'Académie était à cette époque divisée en deux parties : celle des chapeaux et des bonnets, c'est-à-dire des philosophes et de leurs ennemis. Au moment où Voltaire écrivait à Diderot, le parti des bonnets venait de remporter une victoire signalée : Delille et Suard n'avaient pu y entrer malgré l'appui des philosophes; mais cet échec n'était pas irréparable ni le succès des bonnets définitif. Les philosophes, dans l'Académie comme en dehors d'elle, avaient pris des forces, et il est très-probable que si Diderot eût voulu en faire partie, il n'aurait pas trouvé alors l'opposition qu'il avait autrefois rencontrée. A son défaut, on y recevait de temps en temps la monnaie du Philosophe : Marmontel en faisait partie depuis 1764, Saint-Lambert y avait été admis en 1770, l'abbé Arnaud venait d'y entrer en 1771. On trouve dans la Correspondance de Diderot, à la date du 10 septembre 1768, une boutade contre la célèbre compagnie, qui prouve qu'il avait depuis longtemps renoncé à en faire partie. Il raconte à son amie une conversation qu'il avait eue avec deux Anglais, et dans laquelle ces étrangers remarquaient,, à tort ou à raison, que notre langue avait atteint le dernier degré de perfection, tandis que la leur était restée presque barbare. « C'est, leur répliqua Diderot, que personne ne se mole de la vôtre, et que nous avons quarante oies qui gardent le Capitole.

Page 1