LIVRE PREMIER
inspiré en lui proposant une association qui était d'ailleurs honorable pour tous les deux.
Dans son éloge de d'Alembert, Condorcet, parlant de la liaison des deux amis, dit : « D'Alembert s'était lié depuis sa jeunesseparune amitié tendre et solide avec un homme d'un esprit étendu, d'une imagination vive et brillante, dont le coup d'œil vaste embrassait à la fois les sciences, les lettres et les arts; également passionné pour le vrai et pour le beau, également propre à pénétrer les vérités abstraites de la philosophie, à discuter avec finesse les principes des arts, et à peindre leur effet avec enthousiasme. »
Dans le partage qu'il avait fait du travail encyclopédique, Diderot s'était réservé la tâche la plus étendue, la plus importante et la plus difficile : il devait traiter tous les sujets se rapportant à la philosophie, soit ancienne, soit moderne, ainsi que tout ce qui concernait les arts et métiers; tandis que d'Alembert avait à s'occuper spécialement de la partie mathématique. Le reste du travail était à répartir entre un assez grand nombre de collaborateurs, parmi lesquels figuraient au premier rang Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Georges le Roy, le chevalier de Jaucourt, d'Holbach, etc.
En lisant le Prospectus de Y Encyclopédie, rédigé par Diderot, on est frappé tout d'abord de la révolution qui s'est accomplie dans son esprit. Depuis ses premières productions, son point de vue s'est sensiblement élargi. Son principal mobile, son principe d'action, il ne le cherche plus en lui-même : désormais, c'est à la postérité qu'il va demander
justice et reconnaissance. « Quel avantage, dit-il, n'aurait-ce pas été pour nos pères et pour nous, si les travaux des peuples anciens, des Égyptiens, des Chaldéens, des Grecs, des Romains, avaient été transmis dans un ouvrage encyclopédique! Faisons donc pour les siècles à venir ce que nous regrettons que les siècles passés n'aient pas fait pour le nôtre.,»
Le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, écrit par d'Alembert, outre l'exposé du but de rentreprise et le résumé des grands résultats scientifiques ou philosophiques obtenus à F époque où il paraissait, renferme aussi une tentative de hiérarchie des sciences sur le modèle de celle de Bacon. Or, un tel projet devait nécessairement avorter. Quiconque eut bien connu alors la situation de l'esprit humain aurait senti que l'entreprise était prématurée, et qu'elle ne pouvait être tentée que lorsque toutes nos conceptions seraient devenues positives. Les sciences qui forment l'ensemble du savoir humain n'étant pas constituées, leur dépendance mutuelle ne pouvait être aperçue, et il était, dès lors, impossible de procéder à une vraie classification fondée sur l'étude même des objets à classer. Au moment où l' Encyclopédie était publiée, il manquait, en effet, les quatre dernières branches de l'arbre encyclopédique, ajoutées plus tard par Lavoisier, Bichat, Gall et Auguste Comte O-On ne
(*) Voy. la Philosophie positive d'Aug. Comte condensée par
miss Martineau, traduction de Cli. Avezac-Lavigne.
saurait donc être surpris que la systématisation de d'Alembert se borne aux trois premières sciences : les mathématiques, l'astronomie et la physique, seules alors parvenues à l'état positif. Mais ces trois sciences sont classées sans hésitation, et leur place est motivée d'une manière tout à fait magistrale. Après avoir développé cette idée, que les mathématiques sont la base de toutes nos connaissances, et avoir placé l'astronomie à son ranghiérarchique, d'Alembert ajoute : «. L'usage des connaissances mathématiques n'est pas moins grand dans l'examen des corps terrestres qui nous environnent. Toutes les propriétés que nous observons dans ces corps ont entre elles des rapports plus ou moins sensibles pour nous. La connaissance ou la découverte de ces rapports est presque toujours le seul objet auquel il nous soit permis d'atteindre; et le seul, par conséquent, que nous devions nous proposer. Ce n'est donc point par des hypothèses vagues et arbitraires que nous pouvons espérer de connaître la nature ; c'est par l'étude réfléchie des phénomènes, par la comparaison que nous ferons des uns avec les autres, par l'art de réduire, autant qu'il sera possible, un grand nombre d'entre eux à un seul, qui puisse en être regardé comme le principe... Cette réduction, qui les rend d'ailleurs plus faciles à saisir, constitue le véritable esprit systématique, qu'il faut bien se garder de confondre avec l'esprit de système. »
Ce passage du discours de d'Alembert pose les bases de la vraie méthode scientifique, et montre le
but qu'on doit se proposer dans toute investigation sur les phénomènes physiques de la matière.
En même temps qu'ils préparaient ou publiaient les premiers volumes de Y Encyclopédie, les deux infatigables collaborateurs trouvaient encore du temps à consacrer à d'autres grands travaux. Le géomètre, en 1749. résolvait, le problème de la précession des équinoxes, et, en 1752, il publiait un Traité sur la résistance des fluides (1). De son côté, le philosophe donnait en 1751, — l'année même où paraissait le premier volume de Y Encyclopédie, — sa Lettre sur les sourds et muets, qui complétait sa première dissertation sur les aveugles, et, en 1753, les Pensées sur l'interprétation de la nature.
Sans être aussi original que les deux précédents, puisqu'il est fortement imbu des préceptes de Bacon, ce livre est un des plus forts que l'on ait faits sur la méthode dans les sciences expérimentales. Tout d'abord, il établit la division du travail humain en théorique et pratique, puis il fixe le but à atteindre: «l'utilité circonscrit tout » et la nature des questions à traiter : le physicien abandonnera le pourquoi et ne s'occupera que du comment; enfin, il expose les trois moyens principaux d'investigation : l'observation, le raisonnement, l'expérience: « Tant que les choses ne sont que dans notre entendement, ce sont des notions qui peuvent être vraies ou fausses. Elles ne prennent de la consis-
(') Vers la même époque, d'Alembert vulgarisait le Traité d'Harmonie, du célèbre Rameau. Gomme tous les hommes 'listingués de son temps, il aimait la musique avec passion.