LIVRE SECOND
» Une des fautes les plus communes, c'est de prendre, en tout genre, des cas particuliers pour des faits généraux, et d'écrire sur ses lettres en cent façon différentes : A Orléans, toutes les aubergis* tes sont acariâtres et rousses. Vous abrégerez votre séjour et vous vous épargnerez bien des erreurs si vous consultez l'homme instruit et expérimenté du pays sur les choses que vous désirez savoir. L'entretien avec des hommes choisis dans les diverses conditions, vous instruira plus en deux matinées, que vous ne recueilleriez de dix ans d'observations et de séjour. »
Il eut encore le plaisir de retrouver en Hollande un ancien ami, qu'il avait connu jadis chez d'Holbach, le baron de Gleichen, du temps qu'il était ministre de Danemark en France. « On n'a guère plus de lumières, plus d'esprit, de finesse et de goût que lui; nous fîmes ensemble plusieurs voyages, entre autres celui de Harlem. Nous allâmes à l'opéra comique; on joua les Chasseurs, avec Zémire et Azor, en hollandais ou en flamand, nous n'entendîmes que la musique et ne sentîmes que plus vivement le mérite de Grétry; quelque facilité qu'aient les vers du poète, ils nous parurent autant de poids attachés aux pieds du cygne à qui ils ôtaient la légèreté de son vol. M. le baron de Gleichen avait beaucoup d'esprit; se croyait malade et il était promené de contrées en contrées par son
s'asseyant pas un moment à côté de ceux qui les habitent avec lui. »
imagination et des ascarides. Je ne cessais de lui dire : « Monsieur le baron, savez-vous ce que )) vous faites ? Vous cherchez un médecin qui » vous tue et vous le trouverez (*). »
Vers la fin d'août 1773, Diderot partit, pour Pétersbourg en compagnie de M. de Nariskin, dans une bonne voiture et à petites journées. Il espérait trouver Grimm en Russie; mais il apprit avec chagrin que le voyage de son ami était ajourné.
L'Impératrice lui fit l'accueil le plus doux. Tous les jours, il lui était permis d'entrer dans son cabinet, depuis trois heures jusqu'à cinq ou six. « J'entre, écrit-il à Sophie, on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez ; et, en sortant, je suis forcé d'avouer à moi-même que j'avais l'âme d'un homme esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves. Ah! mes amis, quelle souveraine! quelle extraordinaire femme! On n'accusera pas mon éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes
les plus étroites à sa munificence Sa Majesté
impériale et le général Betzky, son ministre, m'ont chargé de l'édition du plan et des statuts des différents établissements que la souveraine a fondés
(i) Dans sa Correspondance, Diderot remarque que les médecins ue font pas attention aux symptômes moraux, dans les maladies. «Je crois, dit-il. qu'ils ont tort. On est bien malade quand on perd son caractère; on se porte mieux quand on le reprend. » (Voy. Lettres à mademoiselle Voland.)