‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 74 sur 76 · I.Did., V · texte numérisé non relu

I.Did., V

artistique et plus sûr que la lente- énumèration de détails minutieux : c'est le choix rapide, intuittf, de ces traits singuliers qui donnent tout de suite aux gens leur nom et leur physionomie. C'est ici, comme s'exprime Diderot lui-même, a une cicatrice légère au front, une verrue à l'une des tempes, une coupure imperceptible à la lèvre inférieure^ » et désormais « ce visage de femme n'est plus celui de Vénus, c'est le portrait de quelqu'une de mes voisines. » Diderot avait appris, chez l'auteur de Tristrayn Shandy, la valeur pittoresque d'une attitude favorite et d'un geste familier et s'il n'a pas su égaler son modèle dans Jacques le Fataliste, il a, du moins, comme lui, attribué à ses personnages le geste et le tic même qui donnent leur signalement. Ajoutons que si, pour le Réaliste, un roman ^ est, comme on l'a dit, « une tranche de vie » coupée sur le vif et servie telle quelle, non arrangée, non composée, Jacques le Fataliste, ayant été écrit sans plan, au jour le jour et comme sous la dictée des mille incidents d'un voyage, est par là, comme ses modèles, Tristram Shandy et le Voyage sentimental, l'œuvre décousue d'un parfait réaliste. D'ailleurs l'inspiration même et jusqu'au titre du roman sont d'un réaliste, si l'on admet avec nous que la muse du réalisme est bien vraiment la Fatalité, la peinture d'âmes libres imposant au romancier des études psychologiques dont se dispensent volontiers et les Naturalistes et Diderot lui-même, car sa psychologie est, on s'en souvient, on ne peut plus sommaire et expéditive : le monde pour lui est divisé en deux sortes de gens, les méchants et les

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bons (1), et il y a d'ailleurs des méchants et des bons dans la société, comme il y a dans les champs des loups et des brebis ; c'est la nature seule qui fait tout cela. Ici donc le fatalisme du romancier confirme et réalise, pour ainsi dire, le déterminisme du philosophe, ce qui nous donne une fois de plus le plaisir de mettre Diderot d'accord avec lui-même .

Mais nulle part, croyons-nous, le naturalisme du philosophe et celui du romancier ne se rejoignent et ne s'entr'aident aussi bien que dans les Deux V amis de Bourbonne, On retrouve en raccourci, dans ce petit conte, à la fois les idées du philosophe personnifiées, les revendications du dramaturge en faveur de la bourgeoisie étendues aux gens du peuple, qu'il veut à leur tour rendre intéressants et sympathiques, enfin les procédés du conteur réaliste poussés à l'extrême jusqu'à l'art aussi impersonnel ou, comme on dit, aussi objectif que possible. Qu'est-ce que Félix et Olivier, sinon deux bêtes inconscientes qui s'aiment d'instinct, on pourrait presque dire : deux forces de la nature liées Tune à Tautre par quelqu' invisible attraction : « Ils s'aimaient comme on existe, comme on vit, sans s'en douter. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix qui avait faiUi se noyer ; ils ne s'en souvenaient ni l'un ni l'autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux

1. L'hisioire de Mme Reymer (dans Ceci n'est p€U un eonie), est faite pour montrer « qu'il y a des femmes môchanlea et dei hommes irès bons ; » et la suivante (histoire de Mlle La Chaux) pour prouver <> qu'il y a des femmes très bonnes et des hommes très méchants. •

l'avait engagé et jamais celui-ci n'avait songé à l'en remercier ; ils s'en retournaient ensemble à la maison, sans se parler ou en parlant d'autre chose. » On se souvient de cette grappe d'abeilles à laquelle notre philosophe comparaît la vie des individus et des peuples : Félix et Olivier se sacrifient l'un pour l'autre comme les abeiUes se dévouent à la ruche commune, instinctivement, pour obéir seulement à la voix de la nature et si, d'ailleurs, ils sont beaux, c'est bien, suivant une expression de Zola, d'une « beauté de bêtes. »

L'auteur n'en cherche pas moins à rendre intéressants et « pitoyables », ces êtres élémentaires qui sont, du reste, meilleurs que nous, car la société ne les a point « corrompus » ; eUe ne réussit qu'à les rendre très malheureux. L'un des deux frères, Félix, ayant embrassé le métier « dangereux » de contrebandier, est pris les armes à la main, et il est condamné à mort par le juge « le plus féroce » que la société ait formé. Mais Olivier survient, qui délivre son frère, et c'est ici que triomphe le réalisme du conteur : « Olivier songe alors à son salut ; mais un soldat de maréchaussée lui avait percé le flanc d'un coup de baïonnette, sans qu'il s'en fût aperçu. Il gagna la porte de la ville, mais il ne pût aller plus loin ; des voituriers charitables le jetèrent sur leur charette et le déposèrent à la porte de sa maison, un moment avant qu'il expirât ; il n'eut que le temps de dire à sa femme : « Femme, approche, que je t'embrasse ; je me meurs, mais le balafré (Félix) est sauvé. » Voilà toute l'histoire, sans une phrase de plus, et.

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nulle part, nous n'avons un seul mot ému de l'auteur sur la triste fin d'Olivier, ni, plus loin, sur les horribles malheurs qui accablent le pauvre Félix , resté seul et inconsolable de la mort de son autre luis/^ même. A mesure que se déroule le navrant récit de toutes ces infortunes, il semble que la main de l'auteur n'ait pas tremblé et que son cœur n'ait pas battu un seul instant plus vite qu'à l'ordinaire, et cet auteur appartient au siècle par excellence de la déclamation et de la sentimentalité. N'est-ce pas là la plus grande preuve que Diderot ait pu nous donner de l'originalité de son talent, et, d'un autre côté, ne faut-il pas voir, dans ces Deux amis de Bour^ bonne, dans cette œuvre d'art si impassible^ comme le dernier mot et la suprême expression de ce Naturalisme, à la fois philosophique et littéraire, qui a fait de Diderot le prédécesseur des Darwin et des Mérimée ?

Sans doute, avant lui et bien mieux que lui, Lesage a peint les classes moyennes et Dancourt a fait parler, dans leur vrai langage, les petites gens ; mais si l'on veut bien se rappeler que Diderot est réaliste, à la fois comme philosophe, comme dramaturge et comme conteur, on conviendra peutêtre avec nous qu'il a été le plus conscient et le plus complet parmi les précurseurs du réalisme moderne.

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