CHAPITRE VI
Diderot a parlé de tout, mais nous avons cru pouvoir ramener et classer son œuvre immense et infiniment variée sous quatre chefs principaux qui nous ont permis d'étudier successivement en lui le romancier, le dramaturge, le critique d'art et le philosophe. Laissons de côté le critique d'art qui n'exprime et ne traduit en somme que les idées des autres et ne prenons que les ouvrages où Diderot tire tout de son propre fond, aussi bien la matière que la forme, et où il est plus vraiment et plus complètement auteur.
Ces divers ouvrages, ne pourrait-on pas, à leur tour, les ramener à une unité dernière, c'est-àdire à une inspiration commune qui, se retrouvant à des degrés divers dans ses opuscules philosophiques, dans son théâtre, dans ses romans et ses contes, nous donnerait la formule la plus rapprochée du talent ou, ce qui est la même chose pour un écrivain et surtout pour notre écrivain, de la personne même de Diderot. Si l'on veut bien négliger, avec nous, les contradictions auxquelles ne pouvait échapper un auteur habitué, nous le savons, à penser au jour le jour et si l'on ne considère
qu'une certaine méthode générale de penser et d'écrire que Diderot ne pouvait pas davantage éviter de suivre dans toutes ses œuvres, puisque cette méthode ne faisait que refléter son genre d'esprit et sa nature même, il sera possible alors de rassembler et de rattacher à un même principe d'art tout ce que Diderot a écrit d'important sur des sujets et dans les domaines les plus divers. Il nous paraît, en effet, que, à la fois comme philosophe, comme dramaturge et comme conteur, il a fait œuvre de réaliste.
Réaliste, hâtojis-nous d'en convenir, il ne l'est certes pas partout ni toujours : il a cela de commun avec tous ceux qui, dans tous les temps, ont cru ne raconter que ce qui est et qui se sont racontés eux-mêmes à leur insu. Mais si, pas plus que personne, Diderot n'a réussi à « ôter son moi de son oeuvre », il a admirablement su le couvrir dans certaines de ses productions et cela suffit pour que celles-ci soient aussi impersonnelles et aussi réalistes que possible. Cet auteur de « rêves » philosophiques n'a donné ses rêves que pour ce qu'ils sont et ses systèmes eux-mêmes ne lui ont pas dérobé une seule des faces innombrables de la réalité. Ce sentimental et ce « pleurnicheur » enfin a su, quand il a conté certaines histoires, dont il avait pris déjà les personnages dans la réalité, faire taire son cœur ou du moins ne le point mettre dans certains récits très poignants et qu'il écrivit pourtant d'une main ferme. Et si Vauteiir a fait tout cela, c'est évidemment qu'il y avait déjà dans Y homme, dans ses goûts et dans
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son tempérament même, le commencement et comme l'ètofiFe d'un réaliste. Nous espérons montrer, dans les pages suivantes, que Diderot, guidé à la fois par ses instincts naturels et par son génie, n'a pas seulement écrit des pages naturalistes, mais qu'il a encore formulé par avance les revendications, la philosophie et jusqu'aux procédés du réalisme moderne.
S'il est vrai que tel est le tempérament de l'homme, telle est aussi la nature du talent de l'auteur, Diderot est né réaliste. Il connaît par expérience tout l'empire qu'a sur nous « la partie animale », et si pour être philosophe, il n'en est pas moins homme, il sait aussi qu'avant tout a l'homme est de chair », et il le prouve, pour son compte, en aimant « ses aises » par dessus tout, en mangeant jusqu'à se donner de fréquentes indigestions, et en faisant surtout cas, en amour, des réalités. Expansif d'ailleurs, et démonstratif à l'excès, il ne croit qu'aux sentiments qui se traduisent par des cris ou des larmes, ne comprend bien que les gestes expressifs et les physionomies parlantes; il ne « note » enfin, mais merveilleusement, que ce qu'il voit de ses yeux, des yeux prompts à voler partout et à saisir les détails caractéristiques, les yeux, en un mot, d'un clairvoyant rèahste.
Sa philosophie n'est pas pour démentir cette vérité d'expèricnco, bien faite pour plaire à son scepticisme, que c'est notre nature intime qui nous suggère, â notre insu, nos théories sur l'homme et le monde : sensuel comme il était, il ne pouvait être, semble-t-il, qu'un philosophe sensualiste.
Curieux des détails matériels, il n'eut qu'à bien regarder la nature, pour devenir, son génie aidant, un grand philosophe positiviste. Ses maîtres anglais auraient pu lui enseigner, si ses études scientifiques ne le lui avaient suffisamment appris, le cas qu'on doit faire d'une expérience bien faite, et tout ce qu'on en peut tirer par une induction légitime- Aucun philosophe du xviir siècle ne se tint aussi prés que lui de la réalité, et s'il est vrai que la philosophie expérimentale soit l'alliée naturelle, ou même l'inspiratrice du roman naturaliste (comme sembleraient le faire croire, en Angleterre, l'intimité bien connue de Georges Eliot avec Mill et Spencer, et en France, le culte de Zola pour Claude Bernard), cette alliance entre la philosophie et le roman naturalistes, existait déjà dans la personne de Diderot, et il n'aurait eu qu'à s'inspirer de ses études physiologiques, pour écrire les Deux amis de Bourbo7ine, Remarquons, en effet, qu'en sa qualité de philosophe naturaHste et de savant, il remet à leur place, dans l'ensemble de l'univers, et l'homme, et le petit monde qu'il habite, en ne voyant dans l'homme qu'un vivant semblable à bien d'autres, et dans notre monde qu'une planète, sœur de mille autres plus grandes ou plus anciennes. Il n'y a pas, pour le savant, d'êtres privilégiés, et il n'y en a pas de méprisables pour le philosophe naturaliste aux yeux duquel l'insecte vaut un monde, ayant autant coûté.
L'art réaliste est, lui aussi, ègalitaire, comme la science ; il serait même i)lutôt un art démocratique, car c'est aux êtres réputés inférieurs et dédaignés
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par le grand art, qu'il s'attache et s'intéresse de y préférence. Or, la tragédie, jusqu'à Diderot, était ■éminemment aristocratique : il en ouvrit l'accès aux bourgeois; il voulut que le théâtre prît enfin au sérieux, voire même au tragique ^ leurs tristes aventures et leurs malheurs domestiques, jusque-là pur objet de raillerie pour les auteurs et le parterre ; les valets eux-mêmes parurent sur la scène pour y recueillir, non plus, comme jadis, des injures et des soufflets, mais les sérieuses confidences et les remerciements émus de maîtres qu'ils avaient secourus ou consolés en serviteurs fidèles et en amis dévoués. Enfin, et pour épuiser tout ce qu'il y a de réaliste dans les théories dramatiques de Diderot, il avait compris et longuement expliqué ce que les habitudes professionnelles, habitudes de l'esprit et du corps à la fois, pourraient ajouter de relief, de physionomie, de réalité en un mot aux personnages un peu trop abstraits de nos tragédies classiques : ce qu'il y avait de juste dans cette idée et aussi de fécond pour l'art réaliste en général, l'œuvre entière de Balzac est là pour nous l'apprendre, car on sait à quel point Balzac a su rendre, suivant le mot de Taine, « l'attitude que le métier impose à Fàme. » Diderot enfin n'avait-il pas proclamé que la langue qui convient à la comédie sérieuse, c'est la prose, parce qu'il y a plus de proportion, pour ainsi dire, et de convenance entre elle et les événements souvent prosaïques dont îs' occupe la comédie ; parce qu'elle est plus appropriée aux sentnnents d'un bourgeois et qu'aussi elle «erre la réalite de plus prés et, sur ce point, nos
comédies modernes ne lui ont-elles pas donné raison ?
Mais c'est surtout dans le Roman et le conte que se révèle pleinement à nous le réaliste qu'était Diderot. Il y a pratiqué deux des procédés les plus essentiels du réalisme : l'art de décrire par l'accumulation des petits faits précis et l'art de peindre par le choix de quelques détails caractéristiques, et ces deux procédés, il ne les a pas appliqués d'instinct et, comme il arrive souvent aux artistes^ d'une manière à peu près inconsciente, mais il en a fait expressément la théorie, car « il sait son métier : il se propose, par exemple, de vous tromper ; il est assis au coin de votre âtre ; il a pour objet la vérité rigoureuse, il veut être cru. » 11 n'ignore pas d'ailleurs que « l'éloquence est une sorte de mensonge et qu'il n'y a rien de plus contraire à l'illusion que la poésie : l'une et l'autre exagèrent, surfont et inspirent la méfiance. Comment s'y prendra-t-il donc pour vous tromper? le voici. 11 parsèmera son récit de petites circonstances si liées à la chose, de traits si simples, si naturels et toutefois si difficiles à imaginer, que vous serez forcé de vous dire à vous-même : « Ma foi, cela est vrai, on n'invente pas ces choses-là. » Voilà la théorie et en voici maintenant l'application.
4c C'était en hiver. Nous étions assis autour de mon père, devant le feu, l'abbé, ma sœur et moi... Avant que je commence (dit-il à sa fille), sœurette, relève mon oreiller qui est descendu trop bas; et toi (Denis), ferme le pan de ma robe de chambre»
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car le feu me brûle les jambes. Vous avez tous connu le curé de Thivet... » (1). C'est ainsi que commence VEntretien cTun père avec ses enfants, le meilleur drame de Diderot est une œuvre vraie^ parce qu'elle a été vécue. Tous les personnages de cette scène de famille^ Diderot les a connus ; il nous les montre tels qu'ils étaient et parlant exactement le langage que nous attendions de chacun d'eux. Les souvenirs manifestes de T auteur , les interrup«* tiens des assistants, tout contribue à produire l'illusion de la vie et de la réalité. De temps en temps» la porte s'ouvre, c'est un voisin qui vient prendre part à l'histoire commencée par le père de famille ou qui va raconter ses propres affaires ; mais, quoi que dise le nouveau venu, nous sommes doucement ramenés, sans que la main de l'auteur paraisse, simplement par « de petites circonstances liées à la chose », ou par une naturelle conformité entre tous ces récits accidentels, au récit principal qui est comme le centre et le motif de tout le morceau. « Je ne puis lire, disait Mme du Deffand, que des faits écrits par ceux à qui ils sont arrivés ou qui en ont été témoins ; je veux encore qu'ils soient racontés sans phrases, sans recherche et sans réflexions ; que l'auteur ne soit point occupé de bien dire. » Ce goût du réel et du vrai, Mme du Deflknd aurait trouvé à le satisfaire si elle eût pu lire YEnr tretien cTun père avec ses enfants.
Mais il y a, pour évoquer des figures vivantes, ou qui paraissent telles, un moyen à la fois plus