LA PHILOSOPHIE DU DL\-HUITIEME SIECLE
Dans ses Mémoires sur la vie et les ouvrages de Diderot, Naigeon se plaignait du silence fait autour de sa tombe. « Rien n'est plus aflligeant, disait-il, pour ceux qui s'intéressent au progrès des connaissances humaines, que rindifférence publique pour des ouvrages qui suffiraient à changer le caractère dominant dun siècle et à lui imprimer un grand mouvement. »
Aujourd'hui, comme au temps où le disciple cl l'ami de Diderot écrivait ces lignes, on a tort de négliger les grands écrivains et philosophes du xviif siècle : Diderot, d'Alemberl, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Bulfon, Jlelvétius, d'Holbach, Turgot, Condillac et
Mably, d'Arp^ens, Maupertuis, Duclos, Grimm, La Mettrie, Saint-Lambert, Dumarsais, Cabanis, Condorcet.
Il est indispensable de les lire, sinon d'un bout à l'autre, du moins, de façon à bien connaître leurs idées sur le monde et sur l'homme, sur Dieu et sur l'âme, sur les religions et les institutions sociales, sur la morale et l'esthétique, sur la vertu, le beau, l'amour, la vérité, — sur l'Art et sur la Vie, — sur les conditions du bonheur individuel et du progrès social, pour apprécier dans son origine, et pour considérer dans sa source toute la philosopliie contemporaine.
Leur influence sur nous est manifeste. Elle se retrouve partout : dans nos lois, dans nos mœurs et dans notre langage. Ces grands hommes ont été plus que des chefs d'école, ils ont été les transformateurs de la société même et ils ont fuit tout ce que nous voyons.
Tantôt réunis : au Grandval, chez d'IIolbacli; à Voré, chez Ilclvétius; à Paris, chez M"'« du Dciïand, M"'^ Geoffrin, M"« de Lcspinasse; à Berlin, chez Frédéric II; à Pétersbourg, chez Catherine; à Genève, à Ferney,
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aux Délices, chez Voltaire, les philosophes du XVIII® siècle ont poursuivi avec ensemhlc un but commun : l'émancipation de l'esprit, la liberté dans tous les ordres de l'activité humaine, la ruine de Tintolérance et de la persécution religieuse. Ils se sont unis ;jo«r écraser la bête, et leur œuvre commune a profité de cette force immense que donne l'association.
U Encyclopédie fut le centre de tous ces efforts. Diderot, qui en avait conçu l'idée, l'organisa et lui imprima cette forte et constante unité d'impulsion qui la fit triompher malgré tous les obstacles. Seul, au xviii^ siècle, Diderot était capable de concevoir, de fonder, de construire et d'élever jusqu'au faîte un pareil monument; seul, il avait l'ardeur et la fécondité, la facilité de travail et la puissance d'esprit nécessaires pour mener à bien, jusqu'à la fin, une si gigantesque entreprise.
En général, les savants ne sont pas des artistes, et les hommes de sentiment ne sont pas des hommes de raison, mais lui, artiste et savant, sceptique et croyant, philosophe et poète, ardent, impétueux, patient et pas-
sionné tout ensemble, unit, dans l'accord le plus rare, les qualités les plus diverses, l'éloquence entraînante à la plus délicate analyse, la pénétration la plus fine à l'intellig-ence la plus étendue. Aussi Diderot est-il l'homme le plus étonnant de son siècle, et l'une des plus complètes et des plus admirables têtes qui aient jamais existé.
Jamais il ne s'est rencontré dans le monde une nature plus riche, plus fertile, plus ouverte à tous les germes et plus fécondante, un esprit plus transformateur, une capacité encyclopédique aussi active, aussi créatrice et vivifiante, et d'aussi prodigieuse étendue que celle de Diderot, qui embrasse tout, anime tout, et renvoie au dehors ses pensées étincelantes dans des torrents de flamme, comme un volcan. PanlophUe-Diderol, comme le nommait Voltaire, a été l'Hercule de l'Encyclopédie, le boute-en-train et le boute-feu du xviii"' siècle.
Au point de vue de la raison critique et du progrès des lumières, cette époque est la plus glorieuse et la plus féconde de notre histoire.
Le sentiment (jui l'anime, l'inspire, l'en-
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traîne et la soutient dans toutes ses luttes, c'est l'amour des hommes et de leur liberté, la haine du fanatisme et de l'intolérance, le sentiment de l'ég-alité humaine, l'horreur de l'esclavage moral et j)hysi([ue, la passion de la liberté individuelle, civile et politique, la haine du despotisme, de la royauté, des privilèges iniques de la noblesse, des institutions féodales, de la dime, de la corvée, de toutes les formes encore existantes du servage ancien, le respect de la justice et des droits de l'homme.
La connaissance expérimentale de l'homme, de son organisation morale et de ses facultés, conduit nos philosophes à la réforme du Gode pénal, à l'horreur de la guerre, à l'estime du travail, de la science et de l'industrie, au rêve généreux de la paix perpétuelle dans les Etats- Unis d'Europe; en un mot, à l'amour ardent et actif du progrès sous toutes ses formes, à la confiance, peut-être exagérée, dans la perfectibilité humaine, dans le perfectionnement matériel et moral de la société.
Cet amour du progrès, de la justice et de la liberté les conduit — par le librt" examen
— à l'émancipation civile et politique ; il leur fait reconnaître, aux citoyens le droit de se gouverner eux-mêmes, à la nation tout entière, le droit de participer à la conduite de ses allaires et de ses destinées.
Voilà la passion généreuse qui anime les hommes du xviii*' siècle, qui inspire tous les efforts qu'ils tentent, avec une ardeur soutenue, pour l'amélioration sociale et le bonheur de tous.
Philosophes, ils sentent que leur métier est de faire du bien aux hommes, de leur apprendre à penser librement et de les affranchir ainsi de toutes les servitudes.
Quel siècle unique dans l'histoire ! Non seulement il a le respect et l'amour de l'humanité, non seulement il honore et respecte dans l'homme la faculté qu'il a de se posséder et de se gouverner lui-môme, en vue du bien et du vrai, mais il possède aussi toutes les vertus aipiables et toutes les qualités charmantes, l'esprit libéral, le cœur généreux, l'entliousiasme pour les idées, la bienveillance universelle, la douceur des mœurs, la tolérance facile, le goût du beau, des arts et des
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plaisirs, et cela sans jamais perdre de vue le hieii [)uhlic'.
Ce siècle a toutes les nobles inspirations, tous les généreux entraînements. Sans reculer (levant aucune conséquence, il combat avec courage les chimères religieuses qui, de tout temps, ont inspiré un fanatisme si funeste au bonheur des hommes. L'observation est son llambeau. L'expérience est son guide. L'évi- <lence est le seul principe raisonnable et raisonné qui le guide dans le choix de ses opinions et dans sa conduite.
Avec ces sentiments et ces principes, il a constitué la morale et la politique modernes à l'état de sciences indépendantes : et, en séparant ainsi la morale du dogme et la politique de l'Eglise, il a fait la plus grande chose (jui ait jamais changé la condition humaine.
Enfin, il a préparé et rendu possible la Révolution française. La Révolution! œuvre de justice, d'amour et de liberté, rénovation universelle, rétablissement du droit oublié, de l'égalité violée, de l'équité foulée aux pieds, vie nouvelle rendue plus libre, plus égale, plus généreuse, plus fraternelle et plus aima-
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ble à tous. Par elle, il a fondé la liberté de conscience, la liberté philosophique de la pensée et le droit de libre examen d'où découlent, avec le temps, toutes les libertés nécessaires. 11 a réformé le Code civil, adouci les lois, rendu le Code pénal moins barbare; il a affranchi les serfs et les esclaves, fondé la liberté politique, l'égalité civile; permis et préparé tous les progrès *.
Tels sont les travaux et les conquêtes du xviii" siècle. Nous allons voir, en étudiant Diderot, quelles furent ses opinions et sa
(1) lis avaient parfailoincnt conscience do la portée de leur œuvre ; ils prévoyaient, tous, les utiles et glorieuv résultats de leurs travaux. Ils sentaient que la Renaissance sociale était proche et qu'ils étaient tout près du siècle de laRévolution. « Tout ce que je vois, dit Voltaire, dans une lettre au nianiuisde Ciiauvclin, du 2avril 17G4, toutco que je vois, jette les semencesd'une révolution (jui arrivera inimanquablenient, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. (Il avait alors soixante et dix ans). La lumière s'est tellement répandue qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses. »
« J'ai connu, ditiM. Villcmain, des personnes qui avaient passé leur vie dans cette société, car nous y touchons. Il n'y a guère que soixante ans, le salon du baron d'IIoli)ach était dans sa plus giande ferveur do iiardiesse ; on y discutaille programme métaphysi(|ue de la Révolution de 1789, aux crimes près. Il n'est pas une théorie do réforme, pas une innovation, pas une destruction qui n'ait été, là, rcvéo, prédite, préparée. »
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(lo(Miint>. Cette doctrine afiirine qu'il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été d'abord dans les sens; et, par conséquent, que l'âme n'est rien autre chose que l'ensemble des fonctions du cerveau, le résultat variable et progressif de sonorganisalion et de sa culture; elle prouve que toutes les définitions qui aflirment Dieu et prétendent rexpli([uer ou le dénioulrer sont téméraires, inexactes, incom- [)l»'tes et prématurées. Car nous ne pouvons avoir de la nature universelle, de son commencement, oii nous n'étions pas, de sa cause inconnue et de son pourquoi, aucune idée satisfaisante; en conséquence, elle proclame le bonheur terrestre comme but de la vie et reconnaît qu(! notre destinée est de nous améliorer, de nous perfectionner, pour être heureux, par la sagesse et la vertu; puis de nous survivre par l'éclat ou l'ulililé de nos actions, par le dévouement à la science, à l'art, à la famille, à la patrie ou <à l'humanité.
Celle doctrine philosophique est coinplète. Elle est suffisante en pratique et nous vivons d'elle aujourd'hui. Ces principes, que Diderot et ses amis nous ont légués, sont la base,
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l'inspiration et l'ànie de toules nos œuvres viriles et durables.
Nous allons observer et regarder de près cette pbilosophie du xviii" siècle, tant décriée, tant calomniée par des gens incapables de la comprendre. Nous verrons quelle est la source vive où il faut puiser, qui ne se trouble point de toutes les injures ([u'on lui prodigue, de toutes les calomnies qu'on lui jette, de toutes les borreurs qu'on lui impute et dont on la voulait salir. C'est à elle qu'il faut aller pour la répandre en mille ruisseaux utiles et fécondants.
Dans une certaine école, où Ton se paie de mots incompris, on croit avoir tout dit quand on a traité de haut Vempirisme de Locke, le sensualisme de Condillac, le malérialisnie et l'athéisme de Diderot, d'Helvétius, de d'Ilolbacli et de d'Alembert. Eb! (ju'imporlenl les épilbètes! qu'importent ces cliicanes puéi-ilcs qui prouvent uniquement (ju'on prend pour d(.'S êtres distincts. d(;s (jualiiés de la substance, distinguées uni(juement pour la commodité du langage et qui ne correspondent à rien de vrai. I']n réalité, nous ne saxons au fond ce
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(|U0 c'est (juV'.s;//// o[ matière. Nous sommes forcés d'admeltre, parce que c'est un fait, que la substance unique, universelle, s'organise dans riionnue pour penser, comme elle s'organise pour végéter dans la plante et pour sentir dans l'animal. La digestion, la végétation sont tout aussi difficiles à expliquer que la raison, et Voltaire, dans une lettre à d'Alembert, 1737, priait déjà « Thonnète homme qui fera dans Y Encyclopédie l'article juatière de bien établir que le je ne sais quoi qu'on nomme matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle esprit ».
Laissons donc de côté ces querelles de mots. Mais, demandons-le à ses ennemis mêmes : cette philosophie du xyiii*" siècle est-elle, oui ou non, enflammée par l'amour de l'humanité? Tend-elle toujours au même but, la réalisation de lajustice et l'amélioration de la condition humaine sur cette terre?
M. Guizot lui-même, peu suspect de tendresse et de partialité en faveur de l'athéisme et du matérialisme scientifiques, dit au tome IV de ses Mémoires qu' « il sera beaucoup pardonné i^ ce siècle de sympathie et de confiance
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sincère et humaine parce qu'il a beaucoup aimé. »
Dès lors, si vous êtes obligé de reconnaître et d'admirer avec nous cet amour sincère et éclairé dos hommes, nous ne faisons aucune difficulté d'admettre vos épithètes. — Oui, les philosophes du wiii* siècle s'appuyaient uniquement sur l'observation et sur l'expérience ; oui, ils étaient sensualistes ou sensationnistcs, matérialistes et athées pour la plupart : mais eiit-on jamais des sensations plus humaines, des passions plus nobles, des aspirations plus élevées, une direction de vue, de pensée et de vie plus généreuse, des élans plus vifs et une activité plus heureuse en faveur de la liberté, de la justice, pour la dignité et le bonheur des hommes, et pour tous les progrès?
S'en tenir à l'écorce des mots, s'incliner servilement devant l'enseignement officiel de l'Etat ou de l'Église en matière de philosophie, ce serait n'avoir pas compris la doctrine des grands iionimes avec qui nous allons vivre, n'avoir pas profité de leur exemple et n'avoir pas recueilli la plus belle et la meil-