‹ Diderot, sa vie et ses œuvres, sa correspondanceChapitre 13 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De tous les écrivains du .wiii*" siècle, remarque avec raison M. Victor Fouruel. Diderot est celui ([ui semble avoir le plus bénéficié aujourd'hui de la postérité.

Cet improvisateur extraordinaire et qui, plus d'une fois, toucha au génie, a maintenant, un siècle après sa mort, un cortège toujours grossissant d'admirateurs, qui recherchent et recueillent partout les moindres pages échappées à sa plume, réalisant, admirant et commentant ses œuvres. Du second plan il est passé au premier. Voltaire seul peut soutenir la concurrence avec la fortune croissante de Diderot.

Aujourd'iiui, que reste t-il de Diderot? se demandait Viuet. — Et il répond : Son nom seulement et un vague souvenir. Diderot fut mauvais écouomed'une grande fortuneiutellectuelle,

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il a gaspillé sa richesse et n'a poiut laissé ûc mouumeut.

C'est aussi la manière de voir de M. Vaclierot ; ou a pu voir que ce n'est poiut la nôtre.

« Quel que soit, dit M. Vacherot, le génie d'un homme, ({uelque iullueuce et quelque i)restige qu'il ait exercés sur ses contemporains, s'il n'a pris soin de recueillir toute sa pensée et de concentrer tout sou talent daus uue œuvre complète, il ira se coulondre, se perdre dans la foule des esprits d'un mérite secondaire : Diderot eu est un frappant exemple. »

C"est le contraire qui est vrai, et je n'eu veux pas d'autre preuve que la façon dont a été célébré sou centenaire, à Paris et à Langres, le •il* juillet 188i, et les statues qui lui ont été élevées deux ans plus tard, Tune diins sa ville natale, due au ciseau de Barlholdi, l'autre à Paris, i)rés de Saiut-Germaiu-des-Prés. uon loin de l'endroit où passait la rue Taranne, aujourdhui disparue.

A l'occasion du CL'iik'iiiiirc. M. lleiiiy l'"()U(|uier écrivait : « Quelque savaut homme ayant appris à nos conseillers municipaux qu'il y a cent ans Denis Diderot était mort à Paris, il est résulté de cette coiilideuce une slaluc et une cérciuoiiic (i"iii;iuL:ui;ili(»n. »

Mais que diable vouloz-vous (\ue ces braves geus comprenDeut à la belle lloiir bumaine, toute parfumée des parfums de sou joli siècle, ((ue fut Diderot? Déjà Robespierre, qui fut uu imbécile, mais uu imbécile de liaule taille et de la ji:raude espèce, n'y comprenait rien !

Diderot n'était point un sectaire. Il a combattu toute sa vie pour faire accepter cette idée que la morale n'était pas fixe, qu'elle variait selon les temps, les pays, les tempéraments même. Cette opinion est la mère d'une large tolérance.

Le ban(iuet vraiment digue de sa grande mémoire est uu bauquel où il faudrait inviter trop de gens qui ue fréquentent pas les uns chez les autres 11 y faudrait des philosophes et des historiens Des romanciers et des poètes, des conteurs grivois et des pamphlétaires enflammés, des peintres, des savants, des musiciens, des auteurs dramatiques, des rois et des bohèmes, des cabotins et des ouvriers, et les dames y seraient admises. Car tous ces gens ont eu affaire à Diderot, et Diderot a eu affaire à eux.

Génie inégal, au-dessous de Voltaire, il est, plus que lui, Ihomme complet du .vvur siècle, et du notre au.ssi et de tous les temps, par cette qualité qui fait les artistes vrais, une sensibilité que rien n'altérait. Avant que son esprit s'ouvrît,

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sou cœur s'émouvait. Ce fut le grand passiouuô de son époque...

On dit Rousseau « inventeur de la démocratie » Elle est jolie, la démocratie de Rousseau, et le Contrat sof/«/ appliqué nous donnerait bien de l'agrément. Le grand démocrate du siècle passe, c'est Diderot. Il l'est par sa naissance, fils d'un ouvrier ; il lest, par son amour du peuple, pour qui il rêva l'instruction professionnelle, depuis réalisée; il l'est par-dessus tout, par sou caractère, dépourvu d'envie. Et l'envie, dont Rousseau jongla son véritable génie d'écrivain, est le vice ordinaire des prétendus démocrates, qui, par elle, ne sout plus que des aristocrates retournés. Quiconque envie un liomme, un pouvoir, un privilège, une caste, est incapable de lutter contre eux, sans perdre, dans la lutte, la notion supérieure de la justice. La Terreur a été abominable et stupide, parce qu'elle a été décbaiuée par l'envie. Kt c'est l'envie, encore aujourd'hui, qui, dans certains cerveaux, se refuse à accepter la hiérarchie sociale, quand la véritable démocratie consiste seulement à rendre le bonheur accessible à tous les ciïorls humains.

Diderot n'avait pas d'envie.

Le 13 juillet 1886, à riii;iu;.;uialion de !a slalue

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(le Diderot. Biichuer, l'apùtre du matérialisme, prononça un discours où il résumait ainsi le rùle de Diderot :

« Diderot u'est pas seulement uuc des gloires de la France : il est revendiqué par tous les amis de la science lii)rc et de la libre pensée, quelle que soil leur langue, quel que soit leur pays.

« Diderot est le cosmopolite de la science et de la libre pensée; c'est pour le monde entier qu'il a écrit et qu'il a vécu! De son vivant, on l'admirait autant sur les rives de la Neva que sur celles de la Seine.

c( Les larges théories, les vues générales de Diderot ont été sanctionnées par la science. La grande doctrine de l'évolution, dont il avait le pressentiment, a été fondée par Lamarck et Darwin.

« La vérité est cosmopolite, comme son illustre défenseur Diderot; elle n'est ni française, ni allemande, ni russe, ni italienne : elle est la vérité, identique pour qui peut la comprendre et la découvrir. Non pas, certes, que la recherche du vrai soit une facile besogne! « La vérité, « comme l'a dit notre grand philosophe Scho- « penhauer, n'est pas une courtisane sautant <( au cou de qui la dédaigne, c'est une belle

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« si fière que même celui (jui sacrifie tout ue « peut être sûr de la posséder. »

« Dans uu ouvrage remarquable sur la vie et les œuvres de Diderot, le professeur Roseukranz nous a enseigné à admirer en Diderot à la fois les qualités germaniques et les qualités françaises.

« Aujourd'hui encore, comme au temps de Diderot, la superstition captive le grand nombre ; la multitude sincline encore devant les autels; seule une minorité, toujours grossissante, suit les traces des Diderot, Voltaire, Meslier, d'Holbach, Helvétius, Pagne des Feuerbach, Strauss, Darwiu, Draper, llœckel, et de tant d'autres héros delà science et de la libre pensée.

« Dans cette grande République intellectuelle, tous les hommes de bonne volonté sont frères, car tous ils visent au même but : ralïraiichissement du genre humain de ces funestes erreurs qui l'ont tourmenté si longtemps et qui le tourmentent encore; l'alïraiichissement des esprits aussi bien (juc des corps.

" Au fond, les rapports entre les peuples ne dillôrent pas des rapports entre les individus. Le devoir est de s'unir étroitement pour travailler ensemble à accroître le boiiliciir et b; savoir comiinni. Il faut (pic la fanicnsi! « lutte

cil. VI. CONCLUSION 293

l)our la vie. » si à la mode depuis Darwiu, cesse d'être une lutte eulre les individus, entre les nations, pour devenir un combat commun de tous les hommes contre les tléaux communs, contre les calamités sociales, contre le vice et contre la faim.

« Il faut croire à la science, à la philosophie expérimentale et aux espérances de ceux qui veulent faire le genre humain plus heureux, plus noble et plus vertueux qu'il ne l'est à présent. C'est ainsi que la libre pensée atteindra le plus grand but de l'avenir et de l'humanité, c'est-à-dire liberté, instruction et bien-être pour tous. »

Maintenant c'est la pleine gloire.

Au moment de la querelle entre Jean-Jacques et Diderot, qui fit tant de bruit au xvni" siècle, le maréchal de Castries, étonné que les salons s'occupassent de ces gratte-papiers, disait, s'il faut en croire Chamfort : « Mon Dieu, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on cela? Des gens de rien, qui n'ont pas de maisou, qui sont logés à un troisième étage! Eu vérité, on ne peut se faire à ces choses-là. »

Le maréchal «se fut-il fait « non seulement à la réputation, mais à la statue de Diderot?

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<( si fière que même celui qui sacrifie tout ue « peut être sur de la posséder. ■>

« Dans un ouvrage remarquable sur la vie et les œuvres de Diderot, le professeur Hoseukranz nous a enseigné à admirer eu Diderot à la fois les qualités germaniques et les qualités françaises.

« Aujourd'hui encore, comme au temps de Diderot, la superstition captive le grand nombre; la multitude s'incline encore devant les autels; seule une minorité, toujours grossissante, suit les traces des Diderot, Voltaire, Meslier, d'Holbach, Helvétius, Pagne des Feuerbach, Strauss, Darwin, Draper, Ilœckel, et de tant d'autres héros de la science et de la libre pensée.

« Dans cette grande République intellectuelle, tous les hommes de bonne volonté sont frères, car tous ils visent au inémo but : l'alTranchissement du genre humaiu de ces funestes erreurs qui l'ont tourmenté si longtemps et qui le tourmentent encore; raiïraiichissement des esprits aussi lji(,'ii (iiic (les corps.

" Au fond, les rapports entre les peuples ne, dilTèreiit pas des rapports entre les individus. Le (i(;v()ir est de s'unir élioitement pour travailler ensemble à accroîli'c le boniienr et le savoir commun. Il faut (|iie la famcMise « lulle

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pour lu vie, » si à la mode depuis DarwiQ, cesse dôlre une lutte entre les individus, entre les nations, pour devenir un combat commun de tous les hommes contre les fléaux communs, contre les calamités sociales, coutre le vice et contre la faim.

« Il faut croire à la science, à la philosophie expérimentale et aux espérances de ceux qui veulent faire le genre humain plus heureux, plus noble et plus vertueux qu'il ne l'est à présent. C'est ainsi que la libre pensée atteindra le plus grand but de l'avenir et de l'humanité, c'est-à-dire liberté, instruction et bien-être pour tous. »

Maintenant c'est la pleine gloire

Au moment de la querelle entre Jean-Jacques et Diderot, qui fit tant de bruit au xvm" siècle, le maréchal de Castries, étonné que les salons s'occupassent de ces gratte-papiers, disait, s'il faut en croire Chamfort : « Mon Dieu, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! Conçoit-on cela? Des gens de rien, qui n'ont pas de maison, qui sont logés à un troisième étage! Eu vérité, on ne peut se faire à ces choses-là. »

Le maréchal « se fut- il fait » non seulement à la réputation, mais à la statue de Diderot?

Coûçoit-on cela? Ua homme qui u"a rempli aucune foucliou, qui a vécu devaut sou pupitre et parmi ses iu-octavo, un homme qui n'a exercé d'autre magistrature que celle du génie, qui n'a accepté d'autre embassade que celle de l'esprit français, un pauvre diable de petit bourgeois vivant d'habitude avec des barbouilleurs de toiles et préférant àriiospilalité d'une tzariiie la promenade accoutumée, sur les cinq heures du soir, au Palais-Royal, et, « qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, » un peu de rêverie sur le banc d'Argenson! Un homme qui n'a jamais fait autre chose que de griffonner du papier et envoyer par la petite poste des madrigaux à M"' Volland! Un tel homme avoir sa statue! Que dis-je, une statue? Deux statues! L'une à Paris et l'autre à Langres! En quel temps vivons-nous? Et voilà l'heure venue où le bronze va consentir à éterniser les traits des gens de lettres!

Ame bien française, celle-là. Ennemie de la haine comme elle fut ennemie du fasle et de la pompe. « Ne me faites pas mon portrait des dimanches, disait-il à Greuze, faites-moi mon portrait de tous les jours. » Eh bien! c'est uu centenaire des dimanches (lu'on a jusqu'ici fait à Diderot. C'était Diderot militant, irrité et violent qu'il s'agissait de montr(M aux popula-

cil. Vi — CÔ.NCLISION 203

lions (jui ne l'ont pas lu. Ou a parlé de ses luttes de son courage, de sa liberté de pensée; on n'a parlé ni de sa bouté ni de sou cœur, ni de sou talent.

Mais la meilleure manière d'honorer les écrivains de géuie, c'est de répandre leurs idées et de faire connaître leurs œuvres. On a donc réuni en uu seul volume, comme on avait fait pour Voltaire six aus plus tôt, les écrits les plus étincelants et les pensées les plus profondes du grand encyclopédiste. Rien désormais ne manquera à sa gloire, pas même les insultes des éternels ennemis de tout progrès^

En revanche, les plus illustres écrivains l'ont célébré à Tenvi. Pour nous, nous avons essayé d'être pour Diderot le lecteur attentif et sympathique que réclamaient Naigeou et Sainte- Beuve. Nous avons tenté de faire connaître ses idées philosophiques, psychologiques, esthétiques, morales et politiques, de montrer ce qu'il fut comme homme, comme philosophe, écrivain, critique littéraire, critique d'art, auteur dramatique, romancier, conteur réformateur politique et social. Nous avons essayé de rassembler

(1) En pleine Sorbonnc, un professeur de litlératuri' M. Crousié, a proclamé un jour que le succès de Didcrol tenait uni(iuemenl à ses productions « ordurièrcs ».

et de grouper des citations trop rares et trop courtes, qui permettent cependant d'apprécier la raison lumineuse du métaphysicien, la finesse et la profondeur du critique, la grâce du conteur, la précision du savant, l'éloquence naturelle et charmante du conteur épistolaire. Nous serions heureux d'avoir réussi à faire comprendre l'auteur de tant d'écrits pleins de verve, l'écrivain étincelant et pétillant d'idées, le penseur aux vues originales et profondes; et plus heureux encore d'avoir su réunir tous les traits de cette « figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au cœur chaud, la plus allemande des têtes françaises \ et dans laquelle, à dit Sainte-Beuve, il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble. »

Ayons le culte de nos grands hommes. Imitons leur exemple. Honorons leur mémoire. — On parlait beaucoup, en I860, de la statue de Voltaire. Grâce à l'initiative du journal le Siècle, et par souscription nationale, elle est faite et placée près du collège de France, au quartier des Ecoles. A la môme date on s'occupait à Langres d'en élever une à Diderot. Mais pour-

(I) Expression de Gœllic.

cil. VI. - CONCLUSION ^97

quoi à Langres? disait Sainte-Beuve. Diderot appartient à la France. « La vraie place d'une statue de Diderot est à Paris, au seuil et près du péristyle du palais des Beaux-Arts. On y verrait le grand et chaleureux amateur qui, le premier, a fondé la critique d'art en France, dans la négligé flottant de sou costume, le cou nu, le front inspiré et annonçant du geste cette conquête nouvelle que l'imagination et la science du critique sauront se faire dans le monde de l'art. »

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