CHAPITRE V
SA GORRliSPONDANCK
Il faut citer parmi ses amis tous les noms illustres du dix-liuitième siècle et particulièrenieut Rousseau, Voltaire, d'Alembert, Rayual, Helvétius, Condillac, Mably, Marmontel, Morellet. Griium, Naigeon, à qui il confia ses papiers lors de son voyage en Russie, le baron d'Holbacb, chez qui Diderot aimait à vivre, soit au Grandval ', soit à Paris.
Dans ses lettres à M"° Voland, Diderot décrit à plusieurs reprises cette vie libre et charmante du (Irandval, agréablement occupée par le travail solitaire et la libre méditation du matin, les entretiens du jour, les promenades du soir, la large hospitalité du maître de la maisou, et
(I) C'est là, dit ratjho Morollct, <iut; [Hrlmot, que le fioc- (cnr Roux ol le baron lui-mèino. établissaient l'allicisine avec uni- traniiuillité, une bonne foi et une probilé édiliantes,
UII>EUOT. 15
le concours varié et choisi des visiteurs. Diderot se promenait avec le baron à travers les bois et les champs causant en chemin de littérature, de physique ou de morale; le coucher du soleil les ramenait à la maison où les mêmes entretiens se ranimaient autour de la table et au coin du feu.
Diderot revoyait aussi quelquefois, le malin, les livres anonymes du baron et y glissait bien des pages.
C'est en 1759 que Diderot se lia, dune étroite amitié, avec M"'^ Volland. Pendant quinze ans, dès qu'ils sont éloignés l'un de l'autre, il lui écrit deux ou trois fois par semaine de longues lettres dans lesquelles il lui raconte les moindres incidents de sa vie. « Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde. » A son retour de Russie, après une liaison de vingt ans, il lui écrit avec la même chaleur d'àme qu'aux premiers jours. « Je reparaîtrai bientôt sur votre horizon, et pour ne plus le quitter. »
Son affection était si grande et si sincère (pi'il aurait voulu passer toute sa vie auprès d'elle. 11 écrivait à Falconet, qu'il pourrait voir sa liberté menacée, sa vie compromise, toutes sortes de malheurs sans être ému, pourvu qu'elle lui restât.
cil V. — SA (:oRRi;si>()NnAN(:K -j.-is
« Je ne lui ai jamais causé la moindre peine el j'aimerais mieux mourir que de lui faire verser une larme. Jeu suis si chéri, et la chaîne (jui nous enlace est si étroitement commise avec lehl délié de sa vie, que je ne conçois pas ([u'on puisse secouer l'un sans risquer de rompre l'autre. »
Nous avons peu de renseignements sur M"M'olland.
Elle était lille d'un «préposé pour le fourniment des sels )), née dans un hameau à trois lieues de Vitry-le-François ; à Paris, elle demeurait rue des Vieux-Augustins, uou loin de Grimm ; elle était instruite et lisait Ilelvétius et Montaigne.
Mlle Vollaud vivait avec sa mère et sa sœur ; elle parait avoir été une personne intelligente et spirituelle, digne de l'attachement qu'elle inspira pendant plus de vingt ans et qui dura jusqu'à sa mort.
Morte le 22 février I78i, cinq mois avant Diderot, elle lui légua, par son testament daté de juin 1772, sept volumes des Essaia de Montaigne et une hague qu'elle appelait sa Pauline.
Les lettres de Diderot à M"*" VoUand ont été retrouvées en Kussie. Cette correspondance va du mois de mai 17o[lau mois de septemhre 1774. De tous les écrits de Diderot, c'est, au goût de F. Géuin, le plus amusant, le plus intéressant.
iôO DIDKHOT
Ce sont, dit-il, les mémoires les plus piquants sur le dix-luiitième siècle. L'intérieur de la famille d'Holbach y est peint à ravir.
Cette correspondance, qu'on a justement appelée ses Mémoires, nous le (ait mieux comprendre, mieux connaître et, par conséquent, mieux aimer. Il s'y peint tout entier, aveclousses sentiments, toutes ses peusées, toutes les habitudes de sa vie. En le lisant avec attention, nous pénétrons, comme uu contemporain, dans son intimité et nous conservons de lui un souvenir exact et cher, comme si, vivant, nous l'avions pratiqué. C'est un plaisir de l'entendre librement discourir sur tout ce qu'il voit et ce qu'il sent, avec abandon, naïveté, complaisance et quelquefois, si le caprice lui vient, avec art et curiosité. Il y a de tout dans ces lettres sincères; la vie et le sentiment de la réalité y respirent. Il y a des portraits à la manière de Greuze, des paysages civilisés et galants dans le ton de Wattcau. d'autres paysages frais, verdoyants, toulTus qu'on croirai! du Poussin ; une intelligence poétique et symboli(iue de la nature, une conversation animée sur tous les tons, l'existence sociale du dix-huitième siècle dans toute sa délicatesse et sa liberté; des entretiens d'art, de poésie, de philosophie et d'amour ; la
cil. V. — SA C(»(Un;si'(»NI)AN(:K 2o7
graudeur et la vanité de la gloire, le cœur humain et ses abîmes, les nations diverses et leurs mœurs, la nature et ce que peut être Dieu, l'espace et le temps, la mort et la vie ; puis des souvenirs bourgeois de la maison paternelle, de la famille, du coin du feu de province : voilà ce qu'on reucontreà chaque ligne, dit Sainte-Beuve, dans ces lettres délicieuses, véritable trésor retrouvé.
Cilous-en ([uelqnes extraits pour justifier nos éloges :
« Faisons en sorte, mon amie, que notre vie soit sans mensonge ; plus je vous estimerai, plus vous me serez chère; plus je vous montrerai de vertus, plus vous m'aimerez. 11 y a quatre ans que vous me parûtes belle et je vous ai élevé dans mon cœur une statue que je ne voudrais jamais briser.
« Je disais autrefois à une femme que j'aimais et en qui je découvrais des défauts (M""' de Puisieux) : « Madame, prenez y garde: vous vous « défigurez dans mon coîur : il y a là une image « à laquelle vous ne ressemblez plus. »
Diderot fait à M"" Volland le récit des conversations intéressantes qu'il a eues avec ses amis : « Je lui dis là-dessus bien des choses dont je ne me souviens pins, si ce n'est ([ue les Imninies
ont uue étrange opinion de la vertu ; ils croient qu'elle est à leur disposition et qu'on devient honnête homme du soir au lendemain ; mais ou ne quitte pas une habitude vicieuse du soir au lendemain ; c'est pis que la robe du centaure Nessus : on ne l'arrache pas sans cris ; on a plutôt fait de rester comme on est.
« Ne faisons pas de mal, aimons-nous pour nousrendremeilleurs; soyons-nous, comme nous l'avons été, censeurs fidèles l'un à l'autre. Rendez-moi digne de vous, inspirez-moi cette candeur, cette franchise, cette douceur qui vous sont naturelles. »
Diderot raconte à M'"' Volaud une promenade qu'il a faite aux environs du Grandval. depuis trois heures et demie jusfju'à six, avec le pure Hoop. le 1 1 octobre 1760.
« Pour devenir quelque chose dans la suite, il faut se résoudre à n'être rien d'abord... Après l'étude, ce qui a plu davantage à M. Hoop, ce sont les voyages; il voyagerait encore à l'âge (|u'il ;i. l'our moi, je n'aijprouve ([u'on s'éloigne de son pays fjue depuis dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Il faut qu'un jeune homme voie par lui-môme qu'il y a partout du courage, des talents, de la sagesse et de l'industrie, afin (|uil ne conserve p;is le préjugé que tout est mal ailleurs
cil. V SA CORRKSI'ONnANCK 25'.)
(jue dans sa patrie ; passé ce temps, il faut être à sa femme, à ses eufaots, à ses concitoyens, à ses amis, aux objets des plus doux liens. Or, ces liens supposent une vie sédentaire. Un homme t|ui passerait sa vie en voyage ressemblerait à celui qui s'occuperait du matin au soir à descendre du grenier à la cave et à remonter de la cave au grenier, examinant tout ce qui embellit ses appartements et ne s'asseyaut pas un moment à coté de ceux qui les habitent avec lui.
c( Voilà eu gros notre promenade, si vous en exceptez une anecdote polissonne qui s'est glissée, je ne sais comment, tout à travers de choses assez sérieuses.
« Je fis hier un diuer fort singulier ; je passai presque toute la journée avec deux moines qui n'étaient rien moins que bigots. L'un d'eux me lui un cahier d'un traité d'athéisme très frais et très vigoureux, plein d'idées neuves et hardies; j'appris avec édification que cette doctrine était la doctrine courante de leurs corridors. Au reste, ces deux moines étaient les gros bonnets de leur maison; ils avaient de l'esprit, de la gaieté, de riionuèteté, des connaissances. Quelles que soient nos opinions, ou a toujours des mœurs quand on passe les trois quarts de sa vie à étudier, et je gage que ces moines athées sont les
2t)0 DIDEHOT
plus réguliers de leur ordre. Ce qui m'amusa beaucoup, ce furent les efforts de noire apôlre du matérialisme pour trouver dans l'ordre éternel de la nature une sanction aux lois ; mais ce qui vous amusera davantage, c'est la bonhomie avec laquelle cet apùlre prétendait que sou système, qui attaquait tout ce qu'il y a au monde de plus vénéré, était innocent et ne l'exposait à aucune suite désagréable, tandis qu'il n'y avait pas une phrase qui ne lui valut un fagot. ->
Un jour, son ami Damilaville le fait encore dîner avec un moine. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des plus puissantes affections de l'homme : « Il n'yaqueccu.\ qui ont été pères qui sachent ce ({ue c'est ; c'est un secret heureusement ignoré, même des enfants... Les premières années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées ; ma conduite suiïisail de reste pour irriter mon père, sans qu'il fiU besoin de la lui exagérer ; cependant la calomnie; n'y av;iil pas man(|iié On lui avait dit (|ue ne lui avait-on pas dit? L'o(!casi()U d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein de confiance dans sa bonté Je pensais (jn il nif verrait, (jue je me jetterais dans ses bras, que nous pleurerions tous les deux et que tout serait oublié. Je pensais juste » Là, je
Cn.V. - SA COUHKSPdNDANCi: i>C.l
tirarrèliii el je (iemaiulai à mon religieux s'il savait combien il y avait tlici chez moi : « Soixante lieues, mon père; et s'il y eu avait eu ceul, croyez-vous que j'aurais trouvé mou père moins iudulgeut el moins tendre? — Au contraire. — Et s'il y en avait eu mille? — Ah ! comment maltraiter un enfant qui revient de si loin ? — Et s'il avait été dans la Lune, dans Jupiter, dans Saturne?... » En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel, et mou religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue. »
Sur l'éducation de sa fille : « Je suis fou à lier de ma lille : elle me dit que sa mère prie Dieu et que moi je fais le bien; que ma façon de penser ressemble à mes brodequins, ({ue je ne mets pas pour le monde, mais pour avoir les pieds chauds. »
« Nos promenades, la petite et moi, vont toujours leur train. Je me proposai dans la dernière de lui faire concevoir qu'il n'y avait aucune vertu qui n'eût deux récompenses, le plaisir de bien faire et celui d'obtenir la bienveillance des autres; aucun vice (jui n'eût deux châtiments, l'un au fond de notre cœur, l'autre dans le seutimenl d'aversion que nous ne manquons jamais d'inspirer aux autres. Le texte n'était pas
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stérile ; uoiis parcourûmes la plupart des vertus; ensuite je lui montrai l'euvieux avec son teint pâle et son visage creux et maigre, riulempéraut avec son estomac délabré et ses jambes goutteuses ; le luxurieux avec sa poitrine aslbmatique et les restes de plusieurs maladies qu'on ne guérit point, ou qu'où ne guérit qu'au détriment du reste de la machine. Cela va fort bien ; nous n'aurons guère de préjugés, mais nous aurons de la discrétion, des mœurs et des principes communs à tous les siècles et à toutes les nations. »
Diderot, comme Vauvenargues, aime les passions nobles et fortes : (f Tout ce que la passion inspire, je le pardonne. Il n'y a que les conséquences qui me choquent. J";ii, de tout temps, été l'apologiste des passions fortes ; elles seules m'émeuvent; qu'elles m'inspirent de l'admiration ou de TelTroi, je suis fort. Si les actions atroces qui déshonorent notre nature sont commises par elles, c'est par elles aussi qu'on est porté aux tentatives merveilleuses qui la relèvent ' ».
« Tout ce qui porte un caractère de grandeur,
(1) Il oxisle, sur' le iiK^mc suj(!t, une conversation do Didf.Tot qu'on ptut lire dan.s les Mémoires de Condorcet, t. U', p. ilii.
cil V. — SA COKRKSPONDANCK 203
de fermeté, tle vertu et (riiounùtelé me touche, me trausporte et tout ce qui blesse l'esprit humain me blesse. »
Après avoir parlé du dôme de Saint Pierre, dout la solidité élégaute et la force imposante font la beauté, Diderot exprime celte pensée générale sur l'architecture et sur les arts : « La solidité, ou plus généralement la bonté, est la raison continuelle de notre approbation ; cette bonté peut être dans un ouvrage et ne pas paraître, alors louvrage est bon et il n'est pas beau; elle y peut paraître et ne pas y être, alors l'ouvrage u'a qu'une beauté apparente, mais si la bonté y est eu eiïet et qu'elle y paraisse, alors il est vraiment beau et bon. Un morceau d'architecture est beau lorsqu'il a de la solidité et ({u'on le voit, qu'il a la convenance requise avec la destination et qu'elle se remarque; la solidité est dans ce genre ce qu'est la santé daus le règne animal »
Sur la fortune, le bonheur social et le mérite personnel : « Je pense que, pour un homme qui n'aurait ni femme, ni enfants, ni aucun de ces attachements qui fout désirer la richesse et qui ne laissent jamais de superflu, il serait presque indilTéront d'être riche ou pauvre Si je suis sain d'esprit et de corps, si j'ai l'âme honnête et la
conscience pure, si je sais distinguer le vrai du faux ; si j'évite le mal et fais le bieu ; si je sens la dignité de mon être, si rien ne me dégrade à mes propres yeux, on peut m'appeler milonl ou sirrah ; connaître le vrai, faire le bien, voilà qui distingue un homme d'un autre : le reste n'est rien. La durée de la vie est si courte, ses vrais besoins sont si étroits, et quand on s'en va, il importe si peu d'avoir été quelqu un ou personne ! Il ne faut à la fin qu'un morceau de toile et quatre planches de sapin. Cette façon de penser tient à l'égalité que j'établis entre les conditions, et au peu de dilTérence (\ne je mets, quant au bonheur, entre le maître de la maison et son portier. »
Sur la conversation et les bizarres associations d'idées qui la composent.
« C'est une chose singulière <[uq la conversation, surtout lorsque la C()m|)agnic est un peu nombreuse, ^'oyez les circuits que nous avons faits; les rêves d'un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites. Cependant comme il n'y a rien de décousu ni dans la tête d'un homme qui rêve, ni dans celle d'un fou, tout se tient aussi dans la conversation ; mais il serait quelquefois bien difficile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d'idées dispa-
cil. V. — S.V COIUIKSPONDA NCi: 2lV.}
rates. Un lioiniiie jellc un mot ([ti'il a (lêlaclié de ce qui a précédé el suivi dans sa lèle ; un autre en fait autant et puis attrape qui pourra. Uue seule qualité physique peut conduire l'esprit qui s'en occui)e à une infinité de choses diverses. Prenons une couleur, le jaune, pai" exemple : l'or est jauue, la soie est jaune, le souci est jaune, la bile est jaune, la lumière est jaune, la paille est jaune; à combien d'autres fils ce fil ne répond-il pas? La folie, le rêve, le décousu de la conversation consiste à passer d'uu objet à un autre par Tentremise d'une qualité commune. Le fou ne s'aperçoit pas qu'il en change. Il tient un brin de paille jauue et luisante à la main, et il crie qu'il a saisi un rayon du soleil. Combien d'hommes qui ressemblent à ce fou sans s'en douter! et moi-même, peut-ôtre en ce moment. »
Il est au Grandval, chez le baron, et voici comment il passe le temps :
On m'a installé dans un petit appartement séparé, bien tranquille, bien gai et bien chaud. C'est là que, entre Horace et Homère, et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer. C'est mon occupation depuis six heures du malin jusqu'à une heure. A une heure el demie je suis habillé et
je descends dans le salon où je trouve tout le monde rassemblé. J'ai quelquefois la visite du baron ; il en use à merveille avec moi ; s'il me voit occupé, il me salue de la main et s'en va ; s'il me trouve désœuvré, il s'assied et nous causons. La maîtresse de la maison ne rend point de devoirs, et n'en exige aucun : on est chez soi et non chez elle.
... Nous dînons bien, et longtemps. La table est servie ici comme à la ville, et peut-être plus somptueusement encore. Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas sobre et de se bien porter. Après dîner les dames courent ; le baron s'assoupit sur un canapé ; et moi, je deviens ce qu'il me plaît. Entre trois et quatre, nous prenons nos bâtons et nous allons promener, les femmes de leur côté, le baron et moi du notre ; nous faisons des touruées très étendues. Hien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres labourées. Le spectacle de la nature nous plaît à tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou d'histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou de njorale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison, où nous n'arrivons guère avant sept heures.
cil V, SA CORKKSPONDANCK 267
Les (einiiios sont rentri'es et déshabillées. Il y a des luiiiières cl des caries sur une table. Nous uous reposons uu monieut, ensuite nous commençons un piquet Le baron nous fait la chouette. Il est maladroit, mais il est heureu.\. Ordinairement le souper interrompt notre jeu. Noussoupons. Au sortir delà table uous achevons notre partie ; il est dix heures et demie ; uous causons jusqu'à onze ; à onze heures et demie nous sommes tous endormis ou uous devons lèlre. Le lendemain nous recommençons. Voilà notre vie.
De Paris, il écrit à M"'' Volland, le i octobre 1707 : Me voilà donc revenu du Grandval. bien malgré le baron, la baronne, les petits garçons, les petites filles, M""" d'Aine et les domestiques.
Je les abandonne tous. Je cours, j'écris de droite, de gauche pour leur envoyer quelqu'un (|ui les secoure. Mais l'abbé aime la ville où il est perpétuellement en spectacle; le docteur (îatti estlonibrede M""' deClioiseul ; d'Aliuville nianiue des loges à Fontainebleau ; (îrinim s'ennuie par bienséance à La Briche ; quand l'abbé Morillet n'est pas à Voré, il est sur le chemin ; la belle dame Ilelvétius le fait frotter comme un Basque; notre Orphée est à l'Isle-Adam, Suard
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est à tant de femmes qu'il ue songe plus guère à M™" de***. J'ai prêché iuulileinenlM. Le Romain, qu'où aurait grand plaisir à avoir, mais que sa mélancolie retient dans l'obscurité de sa cahute, où il aime mieux broyer du noir dont il puisse barbouiller toute la nature, que d'aller jouir de ses charmes à la campagne. On débaucherait aisément le gros Bergier, mais ou ne s'en soucie pas, parce qu'il est triste, muet, dormeur et dun commerce suspect. Damilaville a toujours le prétexte de ses affaires qu'il ne fait point. Naigeon mourrait dennui, s'il n'allait pas assidûment chez lesVanloo, où il est sûr de trouver M'"" Bloudel qu'il n'aime i)(»iiil et doiil il parle toujours, et s'il n'avait pas fait sa tournée au Palais-Royal à Iheure précise où elle s'y promène. L'abbé Raynal est fort mal à son aise partout où il ne pérore i)as colonies, polili(|ue et commerce. M. de Saint-Lambert est arrivé à Montmorency Mon (ils d'Aine court à toutes jambes après 1 intendance d'Auch (ju'il dédaigne comme le renai-d les raisins vei-ts Le baron de Glischen aimerait mieux être an fond des fouilles d'IIerculanum (juiî dans les plus beaux jardins du monde. L'ami I^e Roy vit pour lui, et ue va jamais dans aucun endroit (pi'il n'espère s'y amu.scr plus (|ii'ailh'urs, cl puis voici le
CM. V. — SA CORRESPOND A N Ci; i'69
temps de la chasse qu'il aime de passiou. M. Croismare a trop besoin de variété pour s'asseoir plus d un jour ; celui-ci n'a jamais mis sou bonnet de nuit dans sa poche, et perdu de vue le (juai de la Ferraille, les i)0U([uinistes et les brocanteurs, sans le motif le plus important et le plus honnête. Nousaurions bieudes femmes, mais nous n'eu voulous poiut, parce qu'il est trop rare que ce soient des liommes. Le docteur Roux cherche des malades. Le D'" Gem court toujours après sou cheval. Le D' d'Arcet est peut-être enfermé sous clef par le comte de Lauraguais, jusqu'à ce (ju'il ait fait une découverte. Le comte de Creullz est eu extase devant ses tableaux ou devant la femme du peintre, qui est jolie et plus galante encore, llelvélius, la tèleeufoncée dans son bonnet, décompose des jihrases, et s'occupe, à sa terre, à prouver que son valet de chiens aurait tout aussi bien fait le livre De l'Esprit que lui. Wilkes n'est plus en faveur, parce qu'incessammeut il sera ruiné, et ([lie sans nous en apercevoir nous |)renons les devants avec le malheur, et ([iie nous rompons avant qu'il soit arrivé, parce ([u'il serait malhonnête de rompre après. Le chevalier de Chastellux est cloué quelque i)art : et ([uand on est jeune, ce clou là lient bien fort La ])aroiine
dit (iiie l'abbé Coyes est du miel de Narboune tourné, qu'il ue faut pas le lui envoyer. Il y a près de soixante ans que le chevalier de Valory fait le rôle du chien de Jean do Nivelle Voilà presque toute la société...
« Les libertins sont bien venus dans le monde, parce qu'ils sont inadvertants, gais, plaisants, dissipateurs, doux, complaisants, amis de tous les plaisirs ; c'est qu'il est impossible qu'un homme se ruine sans en enrichir d'autres; c'est (jue nous aimons mieux des vices qui nous servent en nous amusant, (jue des vertus qui nous rabaissent en nous chagrinant ; c'est qu'ils sont remplis d'indulgence pour leurs défauts, entre lesquels il y en a aussi que nous avons; c'est qu'ils ajoutent sans cesse à notre estime par le mépris que nous faisons d'eux; c'est ([uils nous mettent à notre aise; c'est qu'ils nous consolent de notre vertu parle spectacle amusant du vice ; c'est qu'ils nous entretiennent de ce ([ue nous n'osons ni parler ni faire ; c'est que nous sommes toujours vicieux ; c'est qu'ordinairement les libertins sont plus aimables que les autres, qu'ils ont plus d'esprit, plus de connaissance des hommes et du cœur Imimkijii ; les f(Mnmeslos aiment, parcequ'elles sont libertines. Je ne suis pas bien sûr que les femmes se dé-
cil V. — SA CORRESPOND.VNCi-: 271
phiiseiil sincèienioiit avec ceux (|iii les font rougir. Il u'y a peut-èLre pas une honnête femme qui n'ait eu quelques moments où elle n'aurait pas été fâchée qu'on la brusquât, surtout après sa toilette. Que lui f;illait-il alors ? l'n libertin, l'ai un mot, un libertin lient la place du libertinagequ'on s'interdit; etpuisilssont sicommuns que, s'il fallait les bannir de la société, les dix-neuf vingtièmes des hommes et des femmes en seraient réduits à vivre seuls. On les reçoit, parce qu'on ne veut pas trouver les portes fermées. On est, on a été, et peut-être un jour sera-t-ou libertin. Que cela soit ou non, on a été tenté de l'être. A tout hasard, une femme est bien aise de savoir que, si elle se résout, il y a un iiomme tout prêt qui ménagera sa vanité, son amour-propre, sa vertu prétendue, et qui se chargera de toutes les avances. C'est trop peu de la violence même qu'on souhaite pour excuse. Presque tous les libertins sont galants, orduriers, et crvtera. »
Ou fait honneur à Housseau d'avoir le premier compris et senti la nature, et l'on a raison ; mais Diderot, sansemphase,lagoùtaitaussi. Écoutez le parler de Langres :
«Nous avons ici une promenade charmante ; c'est une grande allée d'arbres touffus qui cou-
'21-2 nii)i:i{OT
(luit à un bosquet d'arbres rassemblés saus symétrie et saus ordre. On y trouve le frais et la solitude. Ou descend par un escalier rustique à une fontaine qui sort dune roche Ses eaux, reçues dans une coupe, coulent de là, et vont former un premier bassin ; elles coulent encore et vont eu remplir un second ; ensuite, reçues daus des canaux, elles se rendent à un troisième bassiu, au milieu duquel elles sélèveuten jet. La coupe et ces trois l)assins sont placés les uns au-dessous des autres, eu pente, sur une assez longue distance. Le dernier est environné de vieux tilleuls. Ils sont mainteuant en Heurs; entre chaque tilleul ou a construit des bancs de pierre : c'est là que je suis à cinci heures. Mes yeux errent sur le plus beau paysage du monde. C'est une chaîne de montagnes entrecoupées de jardins et de maisons au bas desquelles serpente un ruisseau (|ui arrose des i)rés et (jui. grossi (les eaux de la fontaine etde quel(|ues autres, va se perdre dans la plaine. Je passe dans cet endroit des heures à lire, à méditer, à contempler l;i nature et à rêver à mon amie. Oii ! (|u"(ju serait bien trois sur ce banc de j)ierre ! C'est le rendez-vous des an>ants du canton et le mien. Ils y vont le soir, lorsque la fin de la journée est venue susixmkIic leurs travau.x et b's rendre
cil. V. — SA C0Rni:si'ONi).\Ni;i-: 27h
les uns niix autres. I.a journée a dû leur paraître bien Ionique, et la soirée doit leur paraître bien courte.
« Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette : cela vient, je crois, des vicissitudes de leuratmosphère qui passe en vingt-quatreheures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein au pluvieu.x
« Il est impossible que ces elTets ne se fassent sentir sur eux. et que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une même assiette. Elles s'accoutument ainsi, dès la plus tendre enfance, à tourner à tout veut. La tète d'un Langrois est sur ses épaules comme un co(j d'église au haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le pailer lent. Pour moi. je suis de mon j)ays; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts; ce qui m'a plu une fois me plaît toujours, parce que mon choix est toujours motivé : que je haïsse ou ({ue j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que
je suis porté naturellement à négliger les défauts et à m'eothousiasmer des qualités. Je suis })lus affecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice ; je me délourue doucement des méchants, et je vole au-devaut des bons. S'il y a daus un ouvage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arréteut; je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela ; le reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau ?
« Deviuez la visite qui nous vieut? — C'est M. Le Roy. Si vous savez combien je 1 aime, vous saurez aussi combien il m'a été doux de le voir. Il y avait près de trois mois que j'en avais besoin. Il avait passé tout ce temps à jouir d'une petite retraite qu'il s'est faite dans la forêt. Cette retraite s'appelle les Loges.
« Malheur aux paysannes innocentes et jeunes qui s'amuseront aux environs des Loges!
Paysannes innocentes et jeunes, fuyez les Loges! C'est là rjuc le satyre habite. Malheur à celle que le satyre aura rencontrée auprès de sa demeure! C'est en vain qu'elle tendra ses mains au ciel, et qu'elle aiipcllcra sa mère ; le ciel ni sa mère ne rentendronl iiliis ; ses cris seront perdus (hiiis la foiùt, personne ne viendra ([iii
en. V. — SA CORRKSPONDANCK i>::>
la délivrera du satyre ; et quand le satyre l'aura surprise une fois aux environs de sa demeure, elle y retournera pour être surprise encore.
« Si le hasard conduit encore les pas du satyre vers elle, elle s'enfuira comme auparavant, mais plus lentement, et peut-être relouruerat-elle la tète en fuyant; et quand le satyre l'atteindra, elle ne l'égralignera plus; elle dira ({u'elle va crier, mais elle ne criera plus; elle n'appellera plus sa mère. Mais le satyre ne la cherchera pas longtemps; car il est plus inconstant encore que libertin. Le bélier qui paît l'herbe qui croit autour de sa cabane n'est pas plus libertin; le vent qui agile la feuille du lie\re qui la tapisse est moins changeant. Celles qu'il ne recherchera plus et qui se seront amusées inutilement autour de sa cabane, et il y en aura beaucoup, s'en retourneront tristes et chagrines en disant eu dedans d'elles-mêmes : « 0 méchant satyre ! ù satyre inconstant ! si je l'avais su ! » Et leurs compagnes qui verront leur tristesse, leur en demanderont la cause ; et elles ne la diront pas : et les autres bergères innocentes et jeunes continueront de s'amuser autour de la cabane du satyre et lui do les surprendre, de les surprendre' encore une fois, de ne les surprendre plus et elles de se taire.
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Voilà, mon ami, ce qu'on appelle une idylle que je vous fais, tandis ([ue le satyre, l'oreille dressée, se réjouit à dire des contes à nos femmes. »
Cà et là des pensées charmantes délicatement senties et merveilleusement exprimées : « Les âmes sensibles s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction, une réllexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression détournée, le ton de la voix, la démarche, le regard, l'attention, le silence, tout les décèle l'une à l'autre. »
« L'effet de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous pas remarqué quel- ({uefois à la campagne le silence subit des oiseaux, s'il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s'iirrôter sur un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage? Un habit de deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux. Il passe, et léchant recommence... »
Pourquoi la louange embarrasse-t elle? C'est ((u'il est conlr(! la jusiico (pi'on se doit de; la refuser, puisqu'on la mérite, et contre la modestie qu'on exige, de l'accepter, puisque alors ce serait se réunir aux autres pour se préconiser. On est décontenancé, comme il faut tou-
cil. V. — SA CoURKSI'OiNDAiNCi; 277
jours (ju ou le soil, lorsiiu'il faut répoudre, et qu'où ue saurait dire ni oui ni non.
Il est plus facile de souiïrir une graude peine que de souiïrir toute sa vie de petites mortilicalious qui se succèdeut saus liu.
« Vous souveuez-vous d'uu tiait que je vous ai raconte d'uu de mes amis'.' 11 aimait depuis longtemps; il croyait avoir mérité queUjue récompeuse, et la sollicitait, comme elle doit l'être, vivement. On le refusait saus en apporter de raisons.. . 11 s'avisa de dire : « C'est que vous « ue m'aimez pas... » Cette femme aimait éperdumeut. — « C'est que je ne vous aime pas ! « répondit-elle en fondant eu larmes. Levez-vous « (il était à ses genou.xj, donnez-moi la main. » 11 se lève, il lui donne la main, elle le conduit vers uu canapé, elle s'assied, se couvre les yeux de ses mains sous lesquelles les larmes coulaient toujours, et lui dit : « Eh bien ! monsieur, « soyez heureux. » Vousvousdoutezbien (ju'il ne le fut pas. Nonce jour-là; mais un autre qu'il était à coté d'elle, qu'il la regardait avec des yeux remplis d'amour et de tendresse, et qu'il ne lui demandail licn, elle jeta ses deux Itras autour de son cou, sa bouche alla doucement se coller sur la sienne, et il fut heureux. »
Qu'est-ce que la sensibilité ? L'eiïct vif sui»-
niiiKiioT. I(i
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DOtre ànie d'ime iiifiuilé d'observations délicates que uoiis rapprochons.
Cette qualité, dout la nature nous donne le «•ernie, s'étoulTe ou se vivifie donc par l'Age, l'expérience, la réllexion.
« Le portrait de M'"" d'Épinay est achevé; elle est représentée la poitrine à demi luio : quelques boucles éparses sur sa gorge et sur ses épaules ; les autres retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche entr'ouverte ; elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image de la tendresse et de la volupté...
« C'est à vous, chère amie, que je rapporte mes actions les plus indifïérentes ; si j'entends quelque chose qui me plaise, il me semble que ce soit pour vous eu faire part que ma mémoire veut bien s'en charger.
« Je me suis demandé jdusieurs fois p()ur([ii()i, avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens ({u'oii p;irl(! aux iiulilTércnts ; j'y suis silencieux ou indiscret. »
« Je persiste, mou amie ; je n';ii pas un liard de celte monnaie-là. Je sais dire tout, exce[)té bon-
cil. V. — SA CORIIKSIMINDANCE 27!)
jour. J'en serai toute ma vie à Va h cde tous ces propos que l\)ii [lorte île maison en maison, et ([u'ou entend dans tous les (|uarliers, à la môme heure. »
La Correspondance de Diderot est un trésor d'idées si riche ([u'on voudrait toujours citer. Voici, pour terminer, des extraits d'uue lettre remarquable de Diderot à sou frère ç29 décembre l7t»Uj, sur l(t loléranci: : « L'esprit ne peut acquiescer quù ce ([ui lui parait vrai; le cœur ne peut aimer que ce qui lui semble bon. La contrainte fera de l'homme un hypocrite, s'il est faible; un martyr, s'il est courageux. Faible ou courageux, il sentira l'injustice de la persécution, et il sen indignera. Il est impie de vouloir imposer des lois à la conscience, règle universelle des actions. Il faut l'éclairer et non la contraindre. Les hommes qui se trompent sont à plaindre, jamaisà punir. Si l'on peut arracher un cheveu à celui qui pense autrement que nous, on pourra disposer de sa tète, parce qu'il n'y a point de limites à l'injustice. Ddns nn état intoli-rant, le prince )i'est cpùni bourreau (tu.c gages tin prclre. S'il sulTisait de publier une loi pour être en droit de sévir, il n'y aurait point de tyran... Si votre vérité me proscrit, mou erreur, (jue je prends pour la vérité, vous proscrira. »
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N'avions-noiis pas raison de dire qu'on retrouve, dans cette correspondance avec M"^ Volaud, le Diderot que nous connaissons déjà et que nous aimons, avec sa riclie nature, sa vive imaginatiou, sou enthousiasme ailé et ses illusions? N'y voit-on pas. à chaque page, sa bonté, son cœur droit, sa sensibilité débordante?
Sainte-Beuve recommande aussi la correspondance de Diderot avec M"*" Jodin 'Jeune actrice, dont il connaissait la famille et dont il essaya de diriger la conduite et le taleut par des conseils aussi attentifs que désintéressés.
C'est nu (' admirable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de Ihonnôleté, je dirai presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et franche personne, mais nio])ile, turbulente, amoureuse. A la place de Diderot, Horace lui-môme n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible, dans riniinaiiilé ; et certes il ne les eiU pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du comédien. »
(1) Los lollrcs à M"" .loflin, |)ul)li(ji's pour la incmi'TC foi» ••n 4821, présiigcaionl digrioiiiiiiit colles à M"' Volland iloiiL nous venons di; donner des extraits.
cil. V. — SA COIIRKSIMINDANCK :28l
Dans ces lettres à une jeune actrice, Diderot ne se montre pas bien sévère. Il n'exige pas d'elle la pureté dune vestale ; il l'engage à biea choisir son amant, à lui rester fidèle, à n'en avoir jamais deux à la fois. 11 lui donne sur son art et sur sa conduite à la ville les conseils les plus sages et les plus pratiques. « Mettezvous, lui dil-il, en garde contre un ridicule ([u'on prend imperceptiblement et dont il est impossible dans la suite de se défaire ; cest de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel tou emphati(jue qui lient du rôle de princesse qu'on a fait. En déposant les habits de iMérope ou d'Alzire, accrochez à votre porte-manteau tout ce qui leur appartient. »
Diderot est tellement écrivain de génie et de nature qu'il u écrit jamais mieux que dans ces entretiens improvisés : nous venoQs d'y voir le même feu. le même mouvement animé et coloré, ([ue dans ses romans, la ReUglinisc. Jacques le /(tlaliste, la même verve que dans sou spirituel dialogue le Neveu de Rameau et dans ses jolis contes.
Avec sa rapide chaleur communicative, Diderot y traite légèrement toute une suite de sujets intéressants et variés. On voit, de plus, figurer dans CCS lettres tout ce (jue la dernière moitié du
xviir siècle compta de personnages célèbres, de femmes aimables et d'hommes d'esprit :
Voltaire, Rousseau, Buffon, le président de Brosses, Ilclvélius, d'Holbach surtout et (îrimm, NaigeoD, Thomas, le spirituel petit abbé napolitain Galiaui, M'"" Biccoboni, M"'" d'Houdetot si charmante et sa belle sœur, M""" d'Epinay, la maîtresse de Grimm, qui, malgré Ihumeur indépendante de Diderot et son éloignement instinctif du monde, l'aviiit apprivoisé chez elle et qui le goûtait si vivement : « Quatre lignes de cet homme, disait-elle, me font plus rêver et m'occupent plus qu'un ouvrage complet de nos prétendus beaux esprits. »
Si Bayle vivait, dit Naigeon, quel parti ce grand homme n'aurait-il point tiré d'une collection aussi riche et aussi variée. Combien ne lui aurait-elle pas fourni de ces extraits intéressants et instructifs tels qu'il les savait faire! Quel éclat ces extraits critiques et raisonnes, semés de réflexions fines, judicieuses et profondes, n'auraient ils pas donné à la réputnlion de Diderot! Avec quel plaisir des extraits faits dans cet esi)rit n'auraient-ils pas été lus ! Quels fruits les jeunes gens qui cultivent les lettres, et qui se plaisent à perfectionmîr i);ir l'élude et la médita-
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tioii ItMir l;()ùI et Unir jugement, n'en auraient-ils pas recueillis! et quelle estime n'auraient-ils pas conçue pour le savant critique qui, eu leur faisant connaître, par une bonne analyse, le travail de Diderot, leur aurait appris à l'apprécier ?
Un grand critique contemporain, le Bayle du xix'^ siècle, je veux dire Sainte-Beuve, a exprimé, dans le même esprit, les mêmes regrets. Ce serait, dit-il, « une trop longue mais bien agréable tàcbe de rechercher dans ces volumes et d'extraire tout ce qu'ils renferment d'idées et de sentiments relatifs à l'amour, à l'amitié, à la haute morale et à la profonde connaissance du cœur, au spiritualisme pantliéislique, véritable doctrine de Diderot, à l'art, soit comme théorie, soit comme critique, soit enfin comme production et style. Car il y a de tout cela et à foison. »
Il aurait voulu rendre à Diderot le service de montrer non seulement la prodigieuse activité de son esprit, sou immense savoir, et cette étonnante variété de connaissances, mais la supériorité contestée de ce génie vraiment universel. Car. quel que soit le génie d'un homme, quelque influence et quelque prestige qu'il ait exercés sur ses contemporains, il risque de n'être pas mis à son rang par la postérité quand il
n'a pas pris soia de recueillir toute sa force et de conceutrer tout son talent dans une œuvre unique et complète.
Diderot, eu elïet, « le critique profoud et uovateur qui a créé l'esthétique des beaux arts et inventé le drame, est moins populaire ([ue Le Batteux, Marmontel et La Harpe ; le métaphysicien qui, dans ses lettres sur les aveugles et les sourds-muets, a (rayé la route à Condillac et à tous les idéologues du wu!*" siècle, obtient à peine une mention dans l'histoire de la philosophie, où tant d'esprits médiocres occupent une large place'. » La postérité négligente et pressée ne connaît plus que les chefs-d'œuvre. Elle ne se donne guère la peine de réunir ce qui est dispersé, de rassembler sous son regard et de voir, d'une seule vue, l'cusemble de la pensée et de l'œuvre d'un grand écrivain. C'est pourquoi il est de l'intérêt comme du devoir de tout homme, doué de grandes facultés, de les concentrer dans nue œuvre en rapport avec les besoins généraux de son époque, et qui aide à la marche du progrès. « (Juels que soient, dit Sainte Beuve,sesgoi\ts particuliers, ses caprices, son humeur de j)aross(; ou ses fantaisies de
(1) Iv Va<-lifn)(.
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liors-d'œiivre. riiominedc génie doit à la société un iiionumeul public, sous peiue de rejeter sa niissiou et de gaspiller sa desliuée. »
Diderot n'a pas failli à ce devoir et à sa mission. Son monument existe, quoiqu'il n'apparaisse tout d'abord ({u'en fragments. Mais, « comme un esprit unique et substantiel est empreint en tous les fragments épars, le lecteur qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un coup d'œil l'œuvre du srrand homme »
GHAPITHE VI