LIBRAIRIE DE L. UAGUETTE ET
RUE PIERRfi-SARRAZiN, 14
Embarcadère de Dieppe.
AYANT-PROPOS
La ville de Dieppe, depuis sa conversion en ville de bains, a joui du rare bonheur de maintenir sa vogue originelle. L'esprit de spéculation lui a créé des rivales en grand nombre, et parmi elles, c'était à qui lui confisquerait l'engouement du public. Mais ni les pompes de la réclame , ni les améliorations qu'on s'efforçait de réaliser ailleurs, au point de vue de la vie élégante et confortable, ni même l'amour de la nouveauté, si naturel chez les gens de loisir et de fortune, n'ont ou lui enlever le prestige de son passé, le charme de ses campagnes, de sa splendide mer, les avantages de sa proximité de Paris dont si peu d'heures la séparent.
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Dès que paraissent les journées chaudes de juillet, le monde des touristes , parti de divers points d'un cercle immense, converge vers Dieppe, la grande waiering-place ^ la cité nornianJo, la patrie d'Ango. Les étrangers fournissent un nombreux contingent à sa population animée et fashionable : les Anglais d* abord, qui popularisent au milieu de nous les liabitudes du bien-être matériel; les Russes aux belles façons; des Allemands, des princes et des barons médiatisés , qui ont soif de Tocéan , et qui fuient leur Spa et leur Baden-Baden, le Frascati de TEurope; des Espagnols et des Polonais qui se réfugient là comme partout.
Parmi nous , beaucoup se rendent à Dieppe comme ils feraient un pèlerinage. C'est moins l'océan et ses bains , c'est moins la vallée d'Arqués et le soleil couchant si beau , vu des falaises, qu'ils demandent : ce sont les souvenirs, ce parfum des choses qui nous furent une fois chères, et qui ne sont plus. - .Vient ensuite la vaste tribu des artistes, des lettrés, des viveurs et des dandys de bon aloi ; avec eux des femmes désœuvrées, joyeuses, élégantes, quelques-unes sans étiquette, d'autres célèbres à plus d'un titre et qui cherchent le plaisir ; enfin la foule de ces visiteurs sérieux qui font entrer comme une affaire dans la distribution, dans l'arrangement et l'hygiène de leur vie, deux ou trois mois de grande villégiature; des paralytiques et des vieillards, qui n'en peuvent mais..., de charmantes jeunes femmes qui ne sont pas mères et qui vainement ont dépensé une saison à Forges ; puis des filles pâles comme des statues, et qui, de marguerites qu'elles sont, aspirent à devenir rosés qu'elles ne sont pas.
A tuut ce monde, il faut cts horizons étendus, ces vertes et riches campagnes , ces hautes falaises qui se trouvent à Dieppe comme à souhait, où l'atmosphère, sans cesse flagellée par les brises du large et des montagnes, retrempe et avive les forces du corps.
Dieppe alors s'endimanche ; elle se fait pimpante comme
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une mariée de village pour recevoir ses hôtes. Là, chaque flot de la population bigarrée de ses visiteurs , cherche et suit le lit qui lui est naturel : le bal , le théâtre , la mer, la campagne, la jetée y le port, les rues, pour venir se réunir dans un centre commun qui est rétablissement deë bains , con-* iluent général uù tout <c iiièle sans pourtant se confondre.
Londres a ses parcs, Paris ses Tuileries et son bois de Boulogne, Dieppe a son établissement de bains ! Pendant la restauration, on pouvait venir là achever ses études de science héraldique. On y trouvait une bonne partie du nobiliaire de France , tout le livre de Ménétrier peint et écartelé sur les pdimeaux des carrosses qui stationnaient aux grilles!
MéCm Mdielii ei le« Mal«oii« mealilées*
Le premier soin de celui qui arrive dans Line ville est do chercher un gite. Dieppe est riche en ressources de ce genre. Quand vient la saison des bains, il est peu de maisons bien Situées ou commodément distribuées qui ne se mettent à la disposition du visiteur, beiuu le quartier, ou trouve h se loger à des prix différents.
La Grande-Rue est une pépinière de chambres et d^appartements dont le tarif est moyen. Dans les rues adjacentes moins aérées , d'où l'on ne voit ni la mer , ni les arbres , ni le niouvemeut des passants, les prix sont plus bas; il en est de même sur le port à partir de l'extrémité de la Grande-Rue en appuyant à droite. Le faubourg de la Barre est recherché de ceux qui aiment la [i cmquillité,le calme et le voisina^^e de la campagne. Ce faubourg est d'ailleurs trèa-voisin de la plage : on y trouve un assez bon nombre de petites maisons meublées et occasionnellement des chambres. Le quai Henri IV, la rue du Haut-Pas, la place de la Comédie et la rue de l'Hôtel-de-Ville sont bien habités et très*courus. La plage est le quartier des nababs et de la grande élégance. La route d* Arques est semée de jolies habitations garnies,
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ouvertes aux étrangers qui veulent louer pour la saison, et
d'où Ton peut, loin du bruit, au milieu des jardins, découvrir pariuià la mer, entendre gronder sourdement ses grosses lames sur les galets.
Dans la ville , les hôtels sont nombreux et classés hiérarchiquement. L'élément anglais lutte contre Télémenl français. C'est un assaut entre le confort d'une part, se manifestant par le rost and sait beef^ le pudding , le dumpling , le porto ^ le thé ^ \e jambon du Yorkshirc^ Vale^ le grog; et de l'autre^ l'élégance : les poulets sautés , les mayonnaises, le brochet à la Chambord, les ris de veau au coulis d'écrevisses, les j)euts pâtés h la Mazarin , les vacherins, l'aromatique café et le classique cognac.
L'hôtel de Londres, Tun des plus anciens de Dieppe, rhôtel Victoria qui, fermé momentanément, vient de rouvrir, remis à neuf et restauré lui -môme, sont deux établissements purement français. Leur situation, en face du port et à portée des bateaux à vapeur , est récréative tout à la fois et commode. L'hôtel de Londres doit moins sa vogue à son ancienneté qu'aux bonnes façons de ses maîtres et à ses fourneaux.
L'hôtel Gossel ^qixBi Henri IV , dont les croisées regardent aussi le port et qu'habita Chateaubriand, Thôtel Durand, dans la Grande-Rue, n° 44, sont teuus à l'anglaise, c'est-àdire avec propreté. Assis à leur table d'hôte , on se croirait transporté, par un coup de vent, de l'autre ,côté du détroit.
Les deux hôtels tenus par Mme Gallenty , l'un rue de l'Hôtel-de^Viile et l'autre place de la Comédie , sont établis
sur le pied français. La cuisine, parfois et au besoin, a de
savantes réminiscences du beau pays de la Provence, sans
exclusion toutefois des habitudes culinaires aimées des Parisiens.
L'hôtel Morgan et l'hôtel de la Plage sont deux char-
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AVAM^-PROPOS
mantes habitations qui ont deux entrées , Tune par 4a rue du Haut-Pas, Tautre par la plage. De leurs croisées on découvre
le vaste horizon de la mer : ce sont des intérieurs jolis, coquets comme la France, propres, cossus comme TAugleterre. Il y a là une charmante fusion des teintes françaises et des couleurs anglaises.
L'hôtel de la Plage est moins un hôtel qu'une maison particulière. C'est un délicieux abri pour les familles et pour les daiiies ([Lii se trouvent isuIlls à Dieppe.
L'hôtel Morgan occupe, rue du Haut-Pas, une maison qui jadis était Tun des plus élégants vestiges de l'architecture du moyen âge. Le temps lui a tait perdre beaucoup de son caractère primitif* Il a toutes les fraîches et bonnes façons d'une construction moderne.
L'hùtel Ikoyal est une belle expression du Thnlellerie française qui ne souffre aucune compétition, lorsqu'elle s'élève au-dessus de la région moyenne. Il est situé en face de la baie. Pas un accident de la rade ne peut échapper à l'observatoire des soixante-*huit croisées de sa façade : c'est l'Ëldongdo obligé 'dés nababs de la grande propriété cosmopolite, c^est le cabaret des princes en voyage. Les annales de l'hôtel Royal comptent par centaines des noms d'illustrations con* temporaines qui y ont séjourné ; son registre est un nobiliaire, un aliiianach de Gotha.
£n février 1848, quand on faisait disparaître toutes les invocations, les noms d'enseignes, et les désignations qui offusquaient la démocratie pure et sans mélange, à l'époque en un mot où le lion avait cessé d'être le roi des animaux pour en devenir, je crois , le président, le propriétaire de cet hôtel, qui ne se souciait pas d'avoir maille à partir avec la république, se mit à l'abri de toute recherche importune, à l'aide d'une seule substitution de lettre. Au lieu de l'hfttel Royal, il appela bon établissement l'hôtel Loyal, et on le laissa dormir tranquille 1...
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Les propriétaires de rétablissenient des bains froids et des bains chauds ont fait choix, cette année , d*un vaste terrain situé sur la plage et continu à riiôtel de ville, pour y consli aire un magnifique hôtel meublé dont la cour principale sera close par la riche grille qui décorait le château du roi Louis- Philippe à Eu. Ce nouveau caravansérail reliera les deux établissements thermaux dont nous allons parler. Déjà les travaux sont commencés, et sans doute, au moment où ces lignes seront mises sous les yeux de nos lecteurs, les proportions de ce bâtiment modèle se dessineront pour s achever à la saison de 1834 qui Tinaugurera.
L'hôtel du Gharriot d*or , du Commerce , du Nord , du Grand-Cerf, de la Providence , du Grand Saint-Martin , de • Rouen, de Neufchàtel , font partie des diversoires de Dieppe. Négligés par des touristes d*un certain ordre, ils sont recherchés par d'autres. Généralement la table est bonne , le service ponclueli les prix doux , et leur clientèle est nombreuse.
A Dieppe comme au Havre, comme presque partout en province, ou mange habituellement à table d'hôte. Il y a prudence de la part du voyageur économe à ne pas enfreindre ces coutumes locales.
I! existe plusieurs restaurants à l'instar de ceux de Paris deux sont tenus par Lafosse : Tun est grande rue ; Tautre, sur les bords de la mer, à côté de rétablissement des bains iVuids. Lafosse est tout à la fois le Chevet, le Corcelet, le Beauvillier , le Philippe de Dieppe. On mange chez lui à tout prix; sa carte offre une grande latitude k la fantaisie et à la bourse du consommateur. Un troisième, plus modeste et non moins accommodant, est le café de TUnivers, Grande- Rue, n* 170; un autre, rueGosselin, n« i7, au Petit-Cancale.
Au siii])lus, un visiteur tant soit peu sagace n'aura pas parcouru deux fois le réseau très-restreint des rues de la ville , qu*il aura dépisté le lieu qui répond à ses goûts, à ses convenances gastronomiques et budgétaires.
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A ce propos qu*on nous pardonne une observation. A
Dieppe, il en est du poisson comme de tous les objets produits ou exploités dans un pays : on les trouve plus diliicilement sur le lieu de leur production que partout ailleurs. Buvez donc, si vous le pouvez, du vin de TErmitage à Toumon, ou du Clos-Vougeot à l'endroit oii ce nom est écrit en lettres d'or, sur marbre noir, au-dessus de la porte du clos célèbre : impossible ! On nous a assuré qu*un jour M. Aguado le ban«quier , devant donner un somptueux dîner à Dieppe, fit venir son poisson de Paris. Il est vrai que Lafosse n^existait pas alors.
GUIDE A DIEPPE
Il y a, pour ainsi dire, deux villes de Dieppe : Tune grave, religieuse, schismatique , guerroyante, industrielle, maritime , importante , c'est celle du passé ; Tautre moderne ac^ tuelle, d'un caractère semi-campagnard, ville de bains dux cqquettes couleurs, de plaisir , de mode , de gaie et brillante villégiature, annexe de Paris comme le sont, à des titres différents , Versailles, Enghien, Saint-Germain, Saint-Cloud, Asnières.
La plus grande incertitude règne sur l'origine de la cité
historique. Les patientes recherches de rarchéologie établissent que les Romains, et avant eux les Beiges, ont occupé son territoire ; mais tous les monuments que cette époque produisit ont entièrement disparu pendant la longue domination des barbares.
Les traditions elles-mêmes, b défaut de documents authentiques , interrogées avec soin, ne commencent à parler que vers 780, et nous apprennent que Charlemagne, afin de protéger la baie du Mont-de-Gaux contre les entreprises des aventuriers du nord , fit élever un château et enceindre de murailles un groupe assez nombreux d'habitations de pécheurs, désigné d* abord sous le nom de Bertbeville, et qui couvraient le rivage.
Plus tard ces habitations se seraient rapprochées et multipliées. La rivière qui coule à Dieppe , et qu'on nomme aujourd'hui la Béthune, s* appelait la Deep^ du mot danois qui signifie profond. De là le nom de Dieppe sous lequel la bourgade et son port nous sont révélés , vers Tan loao, pour la
première fois , par des chartes et des monuments ; mais ce <
n'était encore qu'un point sans importance en 1067 , car Orderic Vital, en parlant, dans ses chroniques, du second voyage en Angleterre de Guillaume le Conquérant , dit que le duc se rendit h Tembouchure de la rivière de Dieppe, au ' delà de la ville d'Arqués^ et il ajoute que par une nuit très* froide il abandonna ses voiles au souffle d'un vent austral* Il ne fait nulle mention de la ville de Dieppe.
Il est vraisemblable que les relations qui se nouèrent dès lors entre la Normandie et l'Angleterre, le mouvement progressif delà navigation qui en fut la conséquence, accrurent rapidement ses richesses et sa prospérité; mais peu de villes offrent dans leurs annales des exemples de vicissitudes plus marquées que les siennes. Ainsi, au milieu de sa grandeur naissante, Tan H95, Philippe Auguste, guerroyant contre Richard Cœur de Lion, vint l'attaquer à l'improviste, la prit, la lit saccager de fond en comble, emmena captifs ses principaux habitants, et brûla ses vaisseaux.
Un siècle après, en l295,Dieppe était sortie de ses cendres, si bien que Philippe le Bel avait dans son port une flotte qui se composait de quarante-cinq nefs armées et équipées aux
frais des habitants.
La ville, cependant, en passant avec la Normandie sous
la domination de la France, perdit beaucoup des avantages que lui avait valu sa position dans le siècle précédent. Sous Philippe de Valois , la fortune lui redevint favorable. Ce monarque, ayant besoin de marins pour accomplir ses projets d'invasion en Angleterre, tourna ses regards, sa faveur et ses libéralités vers la population de Dieppe, hardie et aventureuse, qui, mieux que toute autre, pouvait servir ses desseins.
De retour de l'audacieuse entreprise qui fut dirigée sur Southampton, lesDieppois, à la suite des lettres patentes qui supprimaient en leur faveur le droit de gabelle et leur
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accordaient plusieurs autres exemptions fiscales, agrandirent considérablement la ville par des acquisitions detcr*
rains , et conimencèreiit h élever ses fortifications. De marins | cotiers qu'ils avaient été jusque-là , ils deviennent tout à | coup navigateurs de long cours. |
Sous le règne de (^hrirles V, des munificences et immunités royales, que leur méritèrent les services qu'ils rendirent , au royaume dans le combat naval devant la Rochelle « ouvrirent à la cité, avec le mouvement commercial d'outre-mer, une nouvelle phase de nchesses qui s'éteignit dans les calamités de la longue guerre que la France eut à soutenir contre les Anglais.
Dieppe, en faisant retour à la couronne d'Angleterre, se trouvait placée dans les conditions qui primitivement avaient assuré sa prospérité matérielle; mais elle fut traitée en rebelle par ses anciens maîtres, parce qu'elle était restée fermement dévouée à la fortune de la France. Elle lutta avec héroïsme en toute occasion contre les armes anglaises jusqu'à l'heure où le dauphin, qui fut depuis Louis XI, vint l'enlever aux ennemis à la suite d'un siège brillant et mémorable.
Cette reddition fut ie terme de trente années d'oppression, et le début, tout à la fois, d'une nouvelle et grande période de prospérité. Dieppe allait sortir de Fengourdissement léthargique où sommeillait son génie maritime, réparer les pertes de sa fortune épuisée parles tailles et les impôts rigoureux des étrangers , entrer enfin dans la grande époque de ses annales.
Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François 1"" lui accordèrent tour à tour une protection marquée : en peu de temps Dieppe, favorite de ces rois de France, entreprit de nombreux travaux d'embellissements et d'amélioration , équipa des vaii^seaux, se fit une importance toujours croissante par rheureuse audace de ses navigateurs et de leurs découvertes, par ses expéditions, son commerce maritime et son
DIËPPË HiSTORiaUE. Il
industrie. Cette période grandit et se développa jusqu'au règne de Henri II, qui en marqua, pour ainsi dire, Tëpanouissem<>nt, mais, où de nouveau, sa fortune s*évanouit au milieu des calamités prolongées que suscitèrent au royaume les guerres de religion.
A mesure que nous nous arrêterons devant les monuments, les ruines de la ville et les beaux sites de ses environs, nous retrouverons Thistorique des hommes et des choses qui ap- ])ararent dans le déroulement des années dont se composent cette grande époque et les époques suivantes, c'est-à-dire les titres de noblesse de la ville de Dic j pe. Nous retrouverons aussi les tristes souvenirs des persécutions religieuses exercées tantôt par les catholiques et tantôt par les calvinistes, selon que la fortune des armes se déclarait pour Tun ou pour l'autre parti.
La promulgation du fameux édit de Nantes mit un terme à ces collisions intestines qui avaient causé des maux plus profonds h la prospérité et à la civilisation du pays que ne l'avaient fait tous les excès de la guerre étrangère. Mais malgré les privilèges qui furent accordés au protestantisme par cet acte de pacification , et au nombre desquels se trouvait la permission de se bâtir un temple, faveur qu'il avait vainement sollicitée jusque 4h , son ardeur de prosélytisme fut refroidie par l'éclatante et utile abjuration de Henri IV. Il ne pouvait plus lutter avec le catholicisme dont les racines, s*étendant et pivotant au cœur du royaume, gagnaient chaque jour plus de séve et de vigueur.
A partir du siège de la Rochelle, les huguenots ne furent plus tentés de prendre ouvertement les armes pour soutenir leurs croyances; l'unité religieuse du royaume ne fut plus menacée dans son existence qui était une force. En sorte qu'à la révocation de Tédit de Nantes, qui eut lieu cinquante ans après , le parti tout entier s'éteignit et mourut sans secousse à Dieppe , ainsi que dans le reste de la France.
GUID£ A DIËPPË.
Dieppe respirait; et, rùvant sa splendeur passée, sollicita du roi la proteciion que réclamait riusufiisance de ses ressources^ pour l'aider à reprendre son rang et son ancienne importance. Mais la guerre que Louis XIV poursuivait alors contre les forces combinées de la Hollande et de l'Angleterre, appela sur elle » au lieu des prospérités qu'elle ambitionnait, une péripétie de misères qui etlaçaienl ea grandeur toutes celles qui avaient précédé.
Le â2 juillet 1694, une flotte anglo-hollandaise fut signalée par la \ i^ie du château. Elle avait le cap sur la ville. Notre marine commençait à déchoir de sa vieille renommée. Duquesne, ce belliqueux enfant de Dieppe , n'était plus ; Tourville venait de perdre la bataille de la Hogue , et nulle force ne pouvait aller s opposer à la marche des cent vingt voiles qui vinrent se ranger en ligne circulaire de bataille dans la baie de Dieppe, ayant Tune de ses ailes en regard des roches d'Ailly, et l'autre au delà du camp de César.
La ville était bâtie en bois. L'incendie éclata sur tous les points oîi les obus tombaient, et se communiqua rapidement de maison en maison. Après onze heures de bombardement, et vers la nuit, un vaisseau aux larges flancs, ctiàrgé d'artifice, une gigantesque et monstrueuse machine infernale, due à l'invention d'un Français nommé Fournier, protestant réfugié en Angleterre, fut lancé par les ennemis vers l'entrée du port de Dieppe. On espérait que le mouvement de la marée l'apporterait dans le chenal, où sa formidable explosion, en détruisant les deux jetées , comblerait l'entrée du port par l'écroulement de la maçonnerie.
Heureusement le vaisseau dévia; le courant alla le jeter à cinquante pas au delà du goulet où il échoua , penché du côté de la mer.
La ville se ressentit k peine de son explosion, dont le bruit formidable s'entendit au Tréport , et même jusqu'à Rouen , disent quelques chroniques. Une barre de fer, du
poids de cinquante livres, tomba dans le Pullet, sur le couvent des capucins. D'autres projectiles dépassèrent le plateau des falaises et furent lancés à plus d*un quart de lieue dans les plaines. De deux mille sept cent vingt-cinq maisons, dont se composait la cité » dix-huit cent cinquante-deux ( les deux tiers environ) furent anéanties. C'était pour la seconde fois, chose digne de remarque, que Ton se servait de mortier à bord des vaisseaux. Duquesne fut le premier, en 1681 , qui fit contre Alger Fapplication de cet art inventé par un Français nommé Renaud.
Cette attaque des Anglais contre Dieppe était un hommage éclatant rendu à la valeur de ses marins, dont ils craignaient r audace et Thabileté. Il leur im])ortait d'amoindrir Tinfluence d*un port qui leur avait été redoutable pendant longtemps, et qui, d*un moment k l'autre, pouvait retrouver son ancienne gloire et les éléments de son dangereux antagonisme.
Le surlendemain , 24 juillet , Tœuvre de la destruction de Dieppe était h peu près achevée; la flotte anglo-hollandaise s'éloigna. Elle laissait derrière elle, non plus une cité fièrement et gravement assise au fond de sa baie, mais une vaste plage couverte de ruines, au milieu desquelles s'élevaient parfois, sous l'effort du vent, des tourbillons de fumée, de cendre et de poussière. C'étaient des murailles ébréchées et trouves, des tours déchiquetées et pantelantes, des dômes effondrés , les rues elles-mêmes avaient disparu nivelées par les éboulements k la hauteur des maisons écroulées.
Louis XÏV souffrit prolundëment de la destructiou de Dieppe , contre laquelle ses efforts avaient été impuissante^ Il se sentit piqué d'un royal orgueil en faveur de la prompte résurrection de cette cité , qu'il favurisa par des immunités. Il accorda, entre autres, dix années d'exemption de tous les droits qu'on percevait sur la ville au profit du trésor royal , consentit à laisser lever 60 000 écus pris sur trois
GUiDË A DIEPPE.
élections de Normandie pour payer le déblayemeiit des rues et la réparation des deux églises.
Il fournit 9 de sa forêt d'Arqués, des bois dont le produit devait servir a l'achat de la brique, de la chaux et des tuiles des trois cents maisons qui seraient les premières bâties. Le roi avait décidé, tout en maintenant les anciennes limites de la ville, que les maisons soumises à un plan uniforme seraient construites en briques; que certaines rues, dans un but d'assainissement, seraient élargies, et des places substituées à des groupes d*habitations primitivement trop compactes.
Toutes les reconstructions furent confiées à un ingénieur en chef des fortifications de Dieppe, nommé Yentabren.
« On raconte, que Vauban, étant venu viMter les travaux lorsque la ville était déjà presque à moitié rebâtie, ne put cacher k Ttngénieur le peu d'estime qu'il faisait de ses œuvres : « Monsieur, lui dit-il, vous pouvici^ faire beauu coup mieux, mais vous ne pouviez jamais faire plus mal. » De leur côté les Diep^tols, qui étaient de Tavis de M. Vauban» pour se venger de rarchitecte, l'avaient surnommé M. de G aie ville.
Mais les travaux, dirigés en vue de Tassainissement de la
ville, répondirent du moins k la pensée utile dont on s'étaw préoccupé en les entreprenant. Dieppe est de nos jours, et depuis qu'elle a surgi des ruines du bombardement, l'une des villes les plus salubres de Fraiu e. Antérieurouient à cette époque, elle avait été plusieurs fois visitée par la peste; mais antérieurement aussi , il ne faut pas l'oublier, Dieppe pétait un |)ort mari Unie ou s'amoncelaient des cargaisons de marchandises venues des contrées lointaines. ^
Peut-être ses habitants, en dehors de toutes les causes générales qui portent F âme à se prosterner devant la grandeur divine et Tomnipotence providentielle, out-ils été plus particulièrement entraînés vers ces sentiments par
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la période désastreuse de leur histoire, qui commence en 1669 et finit en 1671. La contagion envahit la ville et la ravagea. Elle était descendue du bord d*un bâtiment anglais.
Dès que la maladie se manifestait sur quelqu'un, il était em* porté hors la ville et placé dans une loge en planches , d*oii il
ne communiquait avec personne. Le lieu de sépulture, qu'on appelait le champ de pardon ^ était dans les prairies, là où le grand bassin a été creusé. Pendant trois années consécutives Dieppe eut un crêpe jeté sur sa face, tandis que les autres villes , ses rivales et ses voisines, demeurèrent invulnérables. Quand Thomme se voit aux prises avec des calamités dont les causes restent invisibles, de ces calamités que les décrets
irrésistibles de la Providence envoient parfois dans le cours de la vie des peuples, lorsque la science abdique sa puissance, que la philosophie reste muette, que le courage ne peut rien, alors la religion lui ouvre ses ailes, elle est son seul refuge. Les Dieppois , qui avaient usé de tous les moyens pour combattre le fléau, finirent par se résigner. H n*y eut plus parmi eux de force et de courage que pour prier. Les processions commencèrent. Ils firent le vœu que quatre échevins, suivis d'un grand nonibre d'habitants iraient à pied en Picardie implorer Notre-Dame de Liesse. Ce vœu fut eifectuë , et la peste cessa tout à coup. L*ex-voto fut porté en pompe. C'était un navire en argent massif, représentant les armes de iiieppe, et sur lequel était placée uue Vierge. On lisait autour du vaisseau : Vœu publie de Dieppe,
Poussées avec ardeur pendant la paix de Ilyswick, les reconstructions de la ville se ralentirent au bout de trois ans k la réapparition de la guerre, et furent reprises pour se parachever après le traité d'Utrecht, en 1712.
Dieppe apparaissait alors au pied de ses falaises, non plus avec sa physionomie nécromantique du moyen âge, ses toits en pignon, ses portes massives, ses balcons contournés
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et sculptés : c'était une ville propre , régulière , symétrique, mais désoi luais sans prépondérance ; elle était déchue du rang qu'elle avait occupé dans T histoire de notre pays.
La funeste guerre de 1756 fut encore une époque de détresse pour elle. Elle n'avait plus d'importance niarilime, mais cependant, comme son nvage était le point de débarquement le plus rapproché de la capitale, les flottes anglaises ne cessèrent de croiser devant le port et d'iut^uiéter la ville par des menaces de bombardement.
Dieppe peu à peu se fit à sa déchéance. Le commerce de pf'cherie devint à peu près sa seule ressource, et encore éprouvait-il de nombreuses alternatives de prospérité et de souffrance.
En 1803, Napoléon l;i releva un moment du néant. Il avail compris le parti qu'il pouvait tirer de cette ville comme point stratégique vis-à-vis de T Angleterre. Il voulait, en outre, faire de Dieppe une rivale du Havre, et donna l'ordre de creuser un bassin large et profond pour recevoir des navires de guerre; mais il était retenu de l'autre côté de TËurope, et il ne put réaliser son projet. En 1812, il y pensa de nouveau y cette fois les événements souillèrent dessus et Teffacèrent.
Là s'arrêtent les annales de Dieppe historique. En 1820, la ville entra dans un nouveau cycle d'existence qui ne rappelle pas plus son passé, que ses barques actuelles de pé-> cbeurs et ses caboteurs ne rappellent ces nefs audacieuses qui transportaient autrefois sur les points les plus éloignés du globe , le nom, le génie et la civilisation de la France.
Un soir, en revenant de Gaudecote, dont nous vous ferons tout à l'heure connaître l'observatoire , nous rencontrâmes un de nos amis , habitué constant des bains de Dieppe. La conversation , après avoir interrogé les souvenirs historiques | que nous venons de rappeler, en vint à l'origine de la mode qui conduit périodiquement à la mer cette volée de Parisiens
Di£PP£ HISTORIQUE. 17
dont la plage est couverte , comme les rivages de Marseille sont encombrés de cailles à la fin de Tautomne. Tout à coup mon vieil ami, s'appuyant sur labaluitradu de pierres qui sert de parapet à la cour d'entrée du château, parut s'élever dans une extase née du spleudide tableau de la ville qu'il voyait à ses pieds. Il en saisissait Ik les incertaines proportions et les formes indécises , comme un aéronaute planant dans l'air aperçoit, du haut de sa montgolfière^ nos villes et nos montagnes plongées dans le brouillard. « La ville , me dit-il , me devrait une statue d'ivoire, pour le moins, en témoignagne de sa reconnaissance, car c'est moi qui ai dé* couvert Dieppe et son océan.
— Comme un grand dramaturge a découvert la Méditerranée.
— Ne plaisantons pas, continua-t-il , je fais de Thistoire. Oui, je SUIS venu à Dieppe avant que Mme la duchesse de Berry lui eût donné son patronage. Ce fut en 1815, quand Mme la duchesse d'Angouléme débarqua à Dieppe à son second retour en France. La ville sortait d'un blocus maritime de vingt ans. L'herbe poussait haute d'un pied dans les rues. J'ai vu , d'année en année , grandir sa fortune. Quelle différence de ce que la mode l'a faite avec ce qu'elle était alors! La paix était arrivée, et nul ne pensait à Dieppe : moi seul je me souvins de cette ville; j'avais vu Brighton , l'ile de Wight, toutes iQ^ watering^pl fces de l'Angleterre. Je trouvais absurde que la France n'eût pas quelque plage élégante où les gens de la vie oisive et fastueuse pussent aller dépenser les jours tièdes de la saison des eaux, sans courir aux Pyrénées, ou à Bade, ouà Aix, ou à Vichy , car tout cela était alors beaucoup trop loin de Paris. Je vins àDieppe examiner ses falaises et sa plage. Une baraque tenue, je ne sais par quel pauvre diable , était rétablissement des bains : c'était à faire pitié, tant cela sentait la misère el la mesquinerie. Si j'avais eu une vague sous mes ordres, j'eusse
GUIDE A Di£PP£.
bientôt enlevé cela de dessus les galets du port de Touest. Je regrettais Napoléon, parce qu'il eût créé quelque chose de grand et de monumental à Dieppe. Je parlai de Dieppe à Dieppe elle-même , à M. de Paris , à M. Quenouille , à M. le sous-préfet, comte de Brancas 9 k un négociant, M. CaYelier, si j'ai bonne mémoire; j'en parlai surtout à la cour de Louis XVIll. Heureusement Mme la duchesse deBerry, c'était en i SI 9, m'entendit un jour parler de Dieppe dans un de ces gracieux bals qui brillaient tant par Téclat de l'élégance • et des arts. Le souvenir de mon apologie de Dieppe lui resta en l'esprit. Elle adopta plus tard la ville baigneuse , et ce fut un rendez-vous de cour et de grande société. Entre autres années, elle y était eu 1826, et leb iètes de cette époque se détachent en relief sur les tables de ma mémoire.
Cependant Dieppe n'était pas aussi bien tenue, aussi jolie qu'aujourd iiui; le commerce y était à peu près nul. C'était un événement que de voir dans son port un navire de deux . cents tonneaux. Quelques barques de pécheurs, un cutter ou un sloop tirant au besoin le canon en l'honneur de sa visiteuse : voilà son escadre. Grâce au maintien de la paix, à rétablissement des chemins de fer qui met Dieppe à quatre heures de Paris par ses trainb express , et relie ses bassins aux docks de la capitale , grâce à sa proximité de deux points du littoral anglais , New-Haven , dont cinq heures de traversée la srparent, Biiglilon, sëjour privilégié de la fashion britannique dans la saison des bains, Dieppe peu à peu s'est fait de nouveau un rang; elle s'est classée. La fortune de la ville et sa prospérité commerciale se développent de plus en plus, car le conseil d'administration du chemin de 1er et M. de Lapeyrière surtout, qui en dirige l'exploitation, sont parvenus, k force de soins , de persévérance et de sacrifices pécuniaires, à faire de la ligne de Dieppe l'une des routes les plus recherchées des voyageurs pour se rendre de Paris à Londres. M. de Lapeyrière n'apporte pas seulement dans
ses fonctions beaucoup de savoir et de zèle , mats le rare
esprit qui consiste à tirer parti cF intelligences spéciales au proiit de son administration, puis une accortise et des avenances de manières qui plaisent et le classent à part.
Aujourd'hui le trajet de Paris à Londres se fait en douze à treize heures , au moyen d'un bon service de steamers en correspondance avec des trains spéciaux de marée.
Le service des marchandises s'est au^iiienlé dans la même proportion que celui des voyageurs.
Le port de Dieppe est plus animé « ses grandes et petites pêcheries, qui sont en possession de fournir les marchés de Paris y les bois du nord, les vins, le sel qui affluent dans ses bassins , les houilles surtout sont une source de transac* tions très- productives pour la ville, et qui s'accroissent. Ce n'est pas que j'aime à la voir se faire industrielle, non , je la crois prédestinée à la vie oisive et molle des waier* ing-plnces^ far niente des villes de bains, à la nonchalance des eaux. Comme centre d'affaires , entrepôt et comptoir maritime, le Havre est là qui Téclipsera toujours. Gomme ville de plaisir, nulle autre localité, sur notre littoral, ne pourrait entrer en lice avec elle. Elle pourrait aisément, et à rheure qu'elle voudrait , confisquer à son profit Fengonement, les prédilections et For des touristes de la vie élégante.
Vous voyez que je connais bien ma ville chérie. Je l'aime comme une fille , comme un enfant qu'on a fait surgir au monde. C'est moi qui Tai mise en honneur, qui ai découvert sa plage et popularisé ses bains dans le haut monde. Laissez-moi vous dire en achevant, une fois encore, ajouta mon ami, qu'il n'est pas un seul de ces détails auquel vous ne deviez tout l'accueil que vous paraîtrait mériter la chronique la plus authentique. »
Depuis le jour où ces paroles furent recueillies presque sous la dictée de notre officieux historiographe , un hasard fortuné pour Dieppe a tout à coup grandi son importance et
lui a ouvert les portes d'un avenir qui pourrait élever sa
prospérité au niveau de celle de Bnghton sa vuisiiie, la ville favorite de la royauté et de Taristocratie anglaises.
Au moment où Dieppe s*y attendait le moins, où elle combinait comme de coutume ses attractions de plaisir pour la saison d'été, une piuclamation officielle est venue lui annoncer l'arrivée de Leurs Majestés Impériales de France. Elle s'est émue h cette nouvelle , comme si elle avait pressenti qu'elle deviendrait désormais la villégiature de prédilection de Leurs Majestés ; ses navires se sont pavoisés , ses maisons ont été brillamment illuminées , elle a dressé des * arcs de triomphe, et les populations rurales sont accourues en foule pour mêler leurs acclamations au bruyant et affectueux enthousiasme des habitants de la cité qui saluaient la bienvenue impériale.
Mé^b marins de Dieppe*
Il existe a Dieppe une noble source où i orgueil national trouve des émotions très-vives et se rehausse : c*est à la grandeur passée de ses marins!
Ces modestes matelots, dont la vie s'écoule aujourd'hui dans les périls et les fatigues de la pêcherie côtière ou des bancs de Terre-Neuve , ont eu pour aïeux les premiers et les plus iiardis navigateurs du monde.
Les nefs dieppoises ont atteint à une hauteur de gloire qui, pendant plusieurs siècles, n'a été ni contestée ni dépassée par aucun peuple du continent.
Parties de Saint^Valery-sur-Somme, elles ont abordé avec Guillaume le Conquérant, pour la première fois, les c6tes de TAnglett rre à Hastin*^. La seconde fois au havre de Wicenese.
Ën 1339, dans la flotte française qui fit le siège de Southampton, elles se montrèrent les plus agiles et les plus déter<minées. Pour la première fois, dans les. annales. des nations
du moyen âge, une ville importante était envahie, pillée et incendiée par une force maritime. Plus de trois siècles après, Dieppe, comme on sait , expiait son audace.
En i364, les Dieppois équipent deux vaisseaux d'environ cent tonneaux chacun , et ces frêles embarcations précèdent les Portugais sur les côtes d'Afrique où elles abordent, vers Noël, dans la baie qui conserve encore le nom de baie de France. En s'éloignant de cette terre , les Dieppois lui laissent le nom de cap Vert, à cause de la verdure éternelle qui l'ombrage, et s'arrétcint à Tembouchure d'une petite rivière, près de Sestas , où est un village qu'ils nomment le PeiU-- Dieppe^ tant ils trouvent de ressemblance entre la situation de ce havre et celle de leur ville natale.
Us rapportèrent une cargaison d*ivoire et d'épices dont la vente leur procura des bénéfices considérables qui furent le début des grandes ricliesses qu'ils amassèrent dans la suite, en multipliant et en étendant leurs expéditions.
En 4372 , la marine dieppoise rend de si mémorables services à la couronne de France , tant au combat devant la Rochelle qu'en d'autres rencontres , que le roi , dans sa gratitude , épuise ses munificences envers la ville.
Vers Tan 140i, selon le président Hénault, Jean de Bethancourt, gentilhomme du pays de Gaux, chambellan de Charles 'VI, et cousin de l'amiral de France, avait déjà voyagé aux îles Canaries, et s'en était fait déclarer souverain. .
Son opinion est puisée dans une chronique écrite du temps même où cette découverte eut lieu , et rédigée par Pierre Bontier, religieux de Saint- François, et Jean Le Verrier, prêtre dudit sieur de Bethancourt.
La gloire qui revient aux marins dieppois de ces premières découvertes, et qui leur assigne la priorité sur les Portugais, quoiqu'elle n* ait point prévalu sur celle de Vasco de Gama , est assise sur des preuves nombreuses , sur des chroniques et des traités de navigation , publiés antérieurement
22 GUIOË A DIEPPE. «
à la destruction des archives de Tamirauté dieppoise arrivée en 1694. Elle se trouve même consignée dans Touvrage anglais intitulé : Villaufa relation of the coast of Africa* London, 1670.
Mais le fait le plus saillant , dans les brillantes annales de la navigation dieppoise, est Texpédition du capitaine Cousin qui, tout jeune encore, s*était déjà distingué dans un combat naval contre les Anglais. Il partit au commencement de l'aimée 1488 pour entreprendre un voyage d* aventure et de découverte. Conformément aux recommandations qui lui avaient été faites par un prêtre, nommé Descalier ou Desceliers, le créateur de la science hydrographique, Cousin ne longea pas les eûtes , à Texemple de ses devanciers , il gagna la haute mer. Dès qu*il fut sorti de la Hanche, parvenu à une certaine longitude dans l'Atlantique , son navire, disent les chroniques, entraîné parle courant équatorial, après deux mois de navigation , fut arrêté près d'une terre inconnue. Il jeta Tancre à Tembouchure d*un fleuve immense , qu*it numiua Dlaragnoii , et que depuis on a nommé le fleuve des Amazones. Mais Gousm qui cherchait à doubler le conti* nent africain, comprit, sur la hauteur prise de cette terre, qu'il fallait, pour gagner le dessus de la cote d'Adra, faire route vers le pùle du midi en courant sur Test, Il remit de nouveau à la voile, et fut le premier qui eflectivement découvrit la pointe d'Afrique (le cap de Bonne-Espérance), h laquelle il donna le nom des Aiguilles, Ce jeune capitaine ayant pris note des lieux et de leur position , revint aux cô-* tes du Congo et d'Adra, où il fit des échanges de ses marchandises, et arriva à Dieppe dans le courant de 1489.
Ces assertions qui s*en viennent témérairement de front frapper la gloire de Colomb et de Gama, et qu'on est tenté de repousser comme chimériques au premier abord, se trou* Tent consignées dans les ManmeriU chronologiques pour
servir à V histoire de Dieppe et de la navigation française^
Di£PP£ HISTORIQUE.
par Desmarquels. Cet ouvrage parut en 1785. Il avait été composé sur des manuscrits qui disparurent pendant la tourmente révoluiionnaire de 89, mais qui n'étaient i[ue des extraits ou des compilations des pièces authentiques qui se trouvaient déposées aux archives de l'hôtel de ville avant le bombardement.
Mous ne pouvons qu'indiquer ici sommairement au lecteur cet intéressant et vaste sujet d'études et de recherches auquel ■ M. Vitet a consacré de bonnes pages dans son Histoire de Dieppe^ et M. Estancelin un long chapitre dans ses savantes Recherchai sur les voyages et découvertes des navigateurs nonnands. Ce dernier établit, avec une grande force, le fait capital et trop peu connu d'une connexion entre l'entreprise de Christophe Colomb et le voyage de Cousin. Le capitaine dieppois avait, dans son équipage, un contre-maître espagnol, nommé Vincent Pinzon , qui se montra mutin , insubordonné et de mauvais exemple pour les matelots pendant ce voyage d'aventure. De retour à Dieppe, Pinzon fut accusé par son chef devant la juridiction maritime, qui le déclara, après l'enquête , indigne de continuer à servir à bord des vaisseaux dieppois. Vincent Pinzon quitta la France pour se rendre d'abord en Espagne, et selon les chroniques auxquelles des vraisemblances nombreuses, et quelques faits, donnent une grande autorité, il ne serait autre que celui qui, trois ans plus tard, était un des capitaines de la petite escadre que commandait Colomb, et qui , avec deux autres Pinzon , ses frères , contribua puissamment à aplanir les difficultés financières de rexpédition.
Quoi qu'il en soit, dès le commencement du xvi* siècle,
ainsi qu'on Ta remarqué, dès l'époque où la renommée de Colomb et de Gama se répandit en Europe, il y eut à Dieppe réclamation et protestation en faveur de Cousin ; et La Popelinière, dans son Histoire du monde, publiée en 1582, écrit ces lignes remarquables, à propos du jeune capitaine diep-
GUIDE A DIËPPË.
pois : M Notre Jb'rançais mal avisé, n*a eu ni Fesprit ni la discrétion de prendre de justes mesures publiques pour Tassurance de ses desseins, aussi hautains et généreux que ceux des autres , comme si c'était trop peu d'avoir commis une semblable faute touchant les découvertes des nôtres , en Afrique , où les vaisseaux normands trafiquaient avant que les Portugais y eussent abordé. »»
Alors même que les Dieppois feraient bon marché de ce titre éclatant de glohe maritime, qui se rattache aux découvertes attribuées à leur jeune capitaine , assez d'autres, dont r authenticité brille au soleil, leur restent pour qu'ils prennent une grande place dansThistoire des peuples. En 1508, Jean Ango, le père de celui dont la vie fut un entassement de prospérités et d'infortunes» envoie des vaisseaux à Terre- Neuve pour y fonder une colonie française.
Onze ans plus tard, c'est encore de leur petit port que partent les deux nefs : la Pensée et le Sacre ^ dont se composait l'expédition commandée par Jean Parmentier, et qu'avait équipées l'or de ce célèbre Ango. Jean Pariiientier, dans ce voyage» donne à trois îles situées en face de Ticou, les noms de Marguerite ^ Louise et Parmeniière. Il avait commencé par aborder à la iSouvelle-F rance, puis U se reiKiit au Brésil, de là en Guinée, ensuite aux îles Saint-Laui n nt et de Sumatra.
Tandis que ces hardis navigateurs de Dieppe parcouraient les mers les plus lointaines, leurs frères se faisaient une immense gloire militaire en combattant contre les ennemis de la France. .
Il est peu d'exemples d'une expédition plus valeureuse que celle de la flottille d'Ango, qui ravagea , brûla les côtes de Portugal et fit de si riches captures de vaisseaux portugais à rembouchure du Tage. Elle était toute montée par des enfants de Dieppe et la plupart volontaires.
Enfin, en 1555, dans un pas d'armes nautique des plus imprévus , fls &*élèvent au point culminant defaudaee humaine.
DIËPPË HISTORIQUE
Les Flamands, au mépris du droit des gens avaient confisqué tous les navires français qui se trouvaient dans
leurs ports. Henri II , aussitôt , forme le dessein d'exécuter contre eux quelque expédition d'importance ; mais Tamiral Goligny, sachant que les vaisseaux de Sa Majesté étaient hors d'état de prendre la mer, eut recours aux bourgeois de Dieppe pour sortir d'embarras. Ceux-ci répondirent qu'ils armeraient la flotte si le roi faisait la moitié des frais et les laissaiL libres dechuisir tous les capitaines parmi les enfants de la ville.
Le iO juillet, ils commencèrent à équiper seize de ces petits navires qu'on désignait alors sous le nom de nefs, et de- «mandèrent à l'amiral de Coligny de reconnaître par com* mission royale Louis de Bure , seigneur d'Ëpineville , pour chef de cette armée navale. Il monta le Saint-J\icolas, de cent-vingt tonneaux.
Le 5 août suivant, ces bâtiments sortent du port et mouillent dans le détroit, entre Douvres et Boulogne, où ils attendent une occasion. Le 1 i , leur vigie signale une flotte flamande composée de vingt- quatre grands vaisseaux bien armés et du port de quatre h cinq cents tonneaux. Ils arrivaient d'Espagne et cinglaient vers les Pays-Bas chargés de marchandises. La prudence prescrivait aux barques diep* poises de gagner le large et d'éviter l'engagement; mais elles se rangent en ligue de bataille» et à la faveur de la marée, se laissent arriver sur Fescadre ennemie. Les Flamands ne pouvaient douter de la victoire. Ils lâchèrent une bordée de leur formidable batterie qui devait anéantir les barques. Mais la position du capitaine dieppois avait été si habilement prise que bientôt elles s'accrochaient aux navires flamands, et leurs équipages, la hache et la pique à la main , sautaient à l'abordage. La mêlée s'engagea terrible , car les Flamands mettaient un grand acharnement dans la défense. Le vaisseau du chef dieppois, qui s'était héroïquement avancé contre
GUIDE A DIEPPE
des forces supérieures, parut tout à coup en péril. Le capitaine BeaucousiD est Le premier à s'en apercevoir. Il commande à ses gens de manœuvrer pour aller à sa délivrance, mais comme il y eut de leur part quelque hésitation à obéir : « A quoi bon, leur dit-il, hésiter? J'ai délibéré de me perdre où l'amiral se perdra. Qu'allons «nous faire à la guerre? ITest-ce pas pour mourir ob faire mourir? Qui craint maintenant craint trop tard ! Il fallait craindre avant que de s'embarquer et ne venir point du tout, car ce n'est point ici qu*on a loisir d*avoîr peur. »
Nous trouvons textuellement ces lignes dans les Mémoires manuscrits d*Asseline, qui sont déposés h la bibliothèque de Dieppe. Le touriste, pour se faire une idée complète de cet héroïque combat, pourrait consulter ce document bibliographique , l'une des curiosités intéressantes de la ville.
Lorsque Beaucousin se fut approché des vaisseaux qui combattaient l'amiral, le brave d'Épiiieville venait d'être tué. Il alla harponner la plus redoutable des hourques flamandes, sur laquelle il fit pleuvoi r des lances à feu et des matières cornbustibles. L'incendie éclata presque aussitôt, et, comme ii n'avait pas eu le temps de se dégager des attaches de fer qui le scellaient au bâtiment ennemi , le feu se communiqua à son bord. Le combat devint dès lors presque impossible. La destruction était l'œuvre de la flamme, qui gagnait toute la Hotte flamande, lourde et lente, avec une rapidité qu'aucun effort ne pouvait combattre. Trois nefs dieppoises furent écrasées et coulées bas entre deux formidables hourques ; mais les autres, alertes et déliées, gagnent le haut du vent à la faveur de leurs savantes manœuvres. Dans la nouvelle position que les Dieppois ont été prendre, ils assistent au spectacle de douze des vaisseaux ennemis qui, déjà mutilés par leur artillerie, sont envahis par la flamme et s'engloutissent dans la mer. Dès que l'un d'eux tente de s'échapper du cercle de feu où ils sont enfermés, les nefs quittent leur ligne et fondent
dessus avec Timpétuosité de Toiseau de proie et les captu* rent. Le lendemain, 12 août, la flottille française, ralliée,
mais réduite h douze voiles, rentrait victorieuse dans le port de Dieppe, où elle remorquait six de ces vaisseaux ilamands avec leurs riches cargaisons. Ce retour était salué par les ardentes acclamations du peuple assemblé sur le rivage, par le bruit des cloches en branle et le vacarme des batteries du rempart et du château.
Nous retrouvons les marins de Dieppe et leur gloire, nonseulement sur les côtes de France, dans les eaux du Portugal , mais sur les mers éloignées de Tlnde, où ils entourent le nom français d'une éclatante auréole de bravoure et d'héroïsme. Puis, comme pour clore cette liste de grands hommes oh figurent Jean de Bethancourt, les Parmentiers, Jean Ribaud, qui découvrit la Floride et fut un des amiraux de Charles IX, parait Duquesne, sous lequel cette gloire maritime de Dieppe s'élève à sa plus haute fortune.
La première campagne de ce grand homme de mer se fit à Tattaque de Tile Sainte-Marguerite, que les Espagnols avaient conquise. Son- premier commandement fut celui d'un brûlot qui concourut à la défaite de la ilulte espagnole dans le golfe de Cettaro. En 1650, il arme une escadre à ses frais «t vient bloquer Bordeaux, qu*occupaient les armées rebelles du prince de Condé. Une flotte anglaise de beaucoup supérieure à la sienne veut lui barrer le passage et le somme de se rendre. « Le pavillon français ne sera jamais déshonoré tant qu'il sera sous ma garde, dit-il ; le canon en décidera. »• Le combat a lieu, et les Anglais livrent le passage. ' Au moment où l'honneur et les intérêts de la France se trouvaient engagés dans les guerres de Louis XIV, la Hollande nous opposait sur mer Banks, Gallen, Tromp et Ruyter. Il fallait les vaincre , et Duquesne partage cette gloire avec les amiraux sous lesquels il servait ; mais, le 7 janvier i676, c'est lui qui est investi du commandement des vais-
sa
seaux français; il rejoint Ruyter, le plus grand marin de répoque, et lui livre, devant Tile de Strombolo, une bataille fatale à TEspagne et à la Hollande. Louis XIY partage Ten*thousiasme de la France et se hâte de lui écrire de sa propre main pour le remercier. Le 22 avril de la même année, les deux flottes se retrouvent en présence devant Agosto, et , dans . dans ce combat où Duquesne efface Ruyter, celui-ci est tué ; ses vaisseaux , mis en déroute , se réfugient à Syracuse. Le 2 juin, Duquesne détruit la flotte hollandais^ dans la baie de Païenne. C'est en 1083 qu'il est chargé d'aller châtier les puissances barbaresques. Le mémorable bombardement d'Âlger succède à une attaque sur Ghio. Gènes avait eu Timprudence ^ d uifrir son appui k V Angleterre. Duquesne vient mouiller devant la ville de marbre, qu'il met en ruine. Il s'empare des faubourgs de leur ville, démantèle les forts et contraint le doge, par sa victoire, k venir huinblemeiU chercher son pardon dans le palais de Versailles. Les services qu'il rendit à la France furent immenses. Il fut grand par son courage^ son génie et ses vertus. Avant lui, l'organisation de la marine militaire en France était défectueuse. li fut pour uo& flottes ce que Turenne était pour les armées de terre.
Si Duquesne n*eût point appartenu au schisme calviniste, Louis XIV, libre alors de n'écouter que sa gratitude et l'admiration qu*il avait pour le capitaine de ses flottes, aurait j élevé sa fortune au niveau de toutes celles qui brillèrent sous ; son règne; Duquesne, anobli, possesseur de plusieurs fiefs et fait marquis, fût devenu maréchal de France; mais Louis XIY, dominé par les idées de son siècle, ne pouvait guère montrer plus de philosophie (|ue l'Angleterre ellemême n'en montra cent cinquante ans plus tard en repous* sans des grandes dignités de l'empire tous ceux qui ne professaient pas la religion réformée, et où un Israélite ne saurait encore aujourd'hui siéger sur les modestes bancs de la chambre des communes.
D1£PPË UISTOAIQUË.
A la révocation de l edit de iSaiites, le roi se souvint de Duquesne. Il l'excepta de loutes les mesures que cet acte politique entraînait à sa suite, et Duquesne, jusqu'au jour de sa mort» qui eut lieu en 1088, vécut tranquillement sur^une de ses terres.
Enfin, parmi les équipages français qui, de nos jours, font la pèche de la morue sur le banc de Terre-Neuve ou qui parcourent les mers du Sud et les régions arctiques à bord des baleiniers , les marins dîeppois sont au nombre de ceux qui montrent le plus de détermination et le plus d'aptitude pour ces lointaines et hardies expéditions. Leurs goélettes et leurs frot» mâts solidement construits, sinon fins voiliers, se laissent bercer par les grandes houles et bravent la tempête avec une imperturbable sérénité. Quand le temps le permet, pêcheurs expérimentés, ils luttent d*agilité et de promptitude avec les équipages des navires américains.
£n 1825, Louis Antoine Guédon, de Dieppe, commandant Tun des baleiniers de la ville, le Groênlandais , poussa ses exploialiuns jusqu'à la baie de Baffin, et seul, sans armement officiel, il parcourut ces mêmes parages où s'était mon* tré le capitaine Pary quatre ans auparavant. Mais le célèbre navigateur anglais n'avait pu pénétrer dans la baie de Ponds, qui était encombrée par les glaces. Guédon, favorisé par une température moins dure, eut le bonheur d'avancer dans cette mer à quinze milles ouest de l'entrée, où il donna le nom de Dieppe à une petite île située au 73* degré de latitude nord, et son propre nom au détroit ^
4 . Les délails de celte belle exj>éUiUon sont consignés dans les Afmales mail tintes du mois de juin 1826.
Les Bains.
DIEPPE DE NOS JOURS
Ij'^tablliiiiciiicnt des nains*
L'établissement des bains h Dieppe est un centre de convergence pour toute la population fashionable, exotique ou indigène. Personne ne s'en éloigne, et, voulût-on s'en écarter, on y retournerait malgré soi comme une planète retourne vers le centre de son tourbillon.
Dès que le voyageur s'est assuré d'un gîte, son premier soin est de s'enquérir du chemin qui conduit aux bains froids, car ces bains sont le motif sérieux ou le prétexte de sa présence à Dieppe.
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DIEPPE DE NOS JOURS
Cet établissement est situé à 1 extrémité sud-ouest de la plage» presque au bas des hautes falaises qui portent le vieux castel avec ses tourelles en éteignoir. Il a commencé comme la ville elle-même : d'abord quelques huttes , quelques pauvres baraques çà et là sur le rivage ; puis, en i 81 3, on éloigna plusieurs de ces baraques pour faire place h un petit pavillon en charpente aussi simple qu'une maison de pécheur. Il y avait devant un tout petit jardin planté de giroflées qui se plaisent au bord de la mer. Une grande dame, venait tous les jours du village d'Offraiiv ilie, où elle habitait une de ces maisons de campagne, avec avenues de hêtres, que Ton nomme ehftteaux en Normandie. Elle venait avec ses deux iils, petits garçons furt jeunes, fort alertes, qui, à la descente de la calèche sur le rivage, aimaient à courir sur le grand poulier de galets , où la maisonnette de bains était construite. Cette grande dame était la reine Hortense.
Qui peut dire avec quelle vivacité d'émotion Louis-Napoléon Bonaparte a revu le théâtre des premiers jeux de son enfance, associé dans sa mémoire au doux souvenir de sa mère, et où parfois il était resté à contempler immobile rOcéan , ce symbole de grandeur.
Plus lard, par une sorte de sacrilège, cette maisonnette disparut en devenant un annexe de l'élégant édifice qu'on voit aujourd'hui.
Il est impossible de n'être pas frappé, au premier aspect, par la légèreté du travail qui règne dans l'ensemble de ce bâtiment. L'architecte, comme celui de la tour de Pise, s*est joué d'une grande difficulté, mais d'un autre ordre : i\ a placé, face à face avec la mer et ses ouragans, qui ébranlent les rochers et abattent les falaises, une galerie en bois et vitrée, longue de trois cents pieds, un portique élancé qui relie trois pavillons d'ordre ionique appuyés sur huit colonnes. Il semble que tout cela devrait être enlevé dans les airs comme un jouet d^enfant au premier sifflement de la lem-
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pête, et cepeiKlaiit voici bientôt trente années que tout cela résiste aux vents de TOcéan. L'impression que fait éprouver la vue de cette construction moderne est plus fortement ac«> cusée par le contrasle des tours du vieux château de Dieppe, dont la lourde masse est là qui menace la plage et les maisons qui sont à leurs pieds*
Le pavillon de droite est converti en salle de billard, celui de gauche en salle de lecture; le pavillon central y plus élevé que les autres, généralement désigné sous le nom de portique, est le lieu où s'installe chaque jour, à deux heures, un orchestre pour exécuter de brillantes symphonies. ' Une terrasse, du haut de laquelle on domine la mer dans les hautes marées, longe le rivage et sert de promenoir k la foule. Deux vastes tentes en coutil imperméable, tirées du mobilier royal du château d'Ëu, abritent, comme de fraîches oasis , les promeneurs contre les lourds soleils des matinées de juillet et d'août, et servent à divers spectacles et aux fêtes de la campagne sur le bord de Teau. Elles liguraient dans les fêtes splendides qui furent données naguère par le feu roi à sa majesté la reine d'Angleterre. La plus grande est d\ine richesse asiatique ; elle a son plancher et peut couvrir plus de quinze cents personnes.
Des escaliers commodes et des layons planchéiés conduisent de la terrasse.au bord de la mer afm d'éviter aux pieds des baigneuses les aspérités de cette courte zone de galets qui précède le sable fin et mat de la côte.
Les Jardins de rétablissement, fermés par des palissades, occupent un terrain assez vaste. Us ne sont guère fréquentés que par la bonne société ou par un monde toujours propret et pimpant. Il se perçoit, à l'entrée, une rétribution qui est de 25 centimes pour tous ceux qui ne sont pas abonnés. Les abonnements ont un tarif fixe. Quand les familles sont nombreuses , l'administration, désireuse de se rendre agréable b ses visiteurs , fait des concessions et traite de gré à gré.
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On â réuni , prodigué dans l'enceinte de ce jardin , nonseulement tous les arbustes et le gazon que Tair flagellant de rOcéan laisse vivre, mais, ce qui est mieux, toutes ces occasions de gymnastique que la science admet au nombre des puissants auxiliaires de l'action thér^uiique des bains de mer dans le traitement des adultes et des enfants ; puis des jeux variés k leur inLention. Un pn»tesseur de gymnastique est attaché à rétablissement , et le choix de la direction se porte toujours sur une notabilité parisienne de ce genre.
Un professeur de musii^ae et un professeur dVquitaliou font également partie des avantages dont Tadminisiration a le soin de s'assurer au profit des étrangers..
L^année prochaiiiu, un manège définitif, presque monumental, deviendra Tune des annexes de cet établissement des bains, qui, de cette sorte, offrira un ensemble de constructions très-remarquables, tant par leur élé^^ance que par leur utilité.
L'hôtel des bains chauds , par lequel se complètent les ressources balnéariennes de Dieppe, est situé très-près de la plage, sur l'un des chemins qui conduit à la mer, et vis à vis le théâtre.
Une petite Vénus sortaiU du Aai», et placée sur son piédestal, lui sert pour ainsi dire d'enseigne. Ce petit muiiument ne fait honneur à personne. On ne peut voir dans cette Vénufi à moitié nue et k moitié pudique, placée son loin des bains à la lame, qu'une spirituelle affabulation due au ba^aid et qu'il appartient aux maris d'éclaircir!
Les bains d*eau douce , d'eau de mer , les douches , les bains de vapeur, et les bains composés ont leur tarif fixe et modéré. Les réservoirs d'eau de mer sont alimentés par des tuyaux souterrains qui, à l'aide de pompes, amènent une eau nouvelle à chaque marée.
Dans le même bâtiment où sont les thermes , se trouvent : en aile un salon très-vaste » richement décoré, qui sert aux réunions du soir, aux bals et aux concerts ; puis, au premier
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étage, dus ajjpartements et des chambres meublés qui sont très-recherchés par les étrangers. Ces thermes remplacent un couvent de bénédictines , et ce fut là que naquit Albitte le convenlionnel et le régicide.
Ce qu'il y a de charmaut et de caractéristique dans rétablissement des bains de Dieppe , c^est que les diverses parties dont il se compose sont distinctes et séparées. 11 y a de Tair entre toutes ces constructions qui ont chacune leur destination. Ici, le ravissant pavillon des bains froids et ses jardins qui sont une promenade et un lieu de rendez-vous ; là, le bâtiment des bains tièdes, le salon du bal et des concerts; tout à côté bientôt sera l'habitation meublée et tout près encore le manège. Les quelques pas qui espacent et séparent ces diverses parties, sufiisent pour éviter la confusion toujours si opposée à rélégance. On n'y souffre pas de cette promiscuité, de ce rapprochement de choses hétérogènes qui se rencontrent ailleurs dans ces bâtiments monstres , véritables tours de Babel, où l'on s'est efforcé de réunir, d'entasser tous les éléments de plaisir et d'utilité qu'on demande aux watering^places.
Pour juger du coup d'œil de la terrasse des bains froids à Dieppe dans toutes ses séductions , il faut le concours d*un beau soleil et d*une léfçère brise soufflant de Test et faisant moutonner et mousser les innombrables lames de la baie ; alors, un air de féte est répandu sur cette nappe d'eau vitreuse, toute chatoyante des reflets du ciel , ici verte , là bleue , puis jaunâtre, ensuite grise, noire, blanche. Des mouettes passent, des goélands déploient leur large envergure et semblent des oiseaux d'argent. Des bateaux pêcheurs éparpillés au large, les uns à l'ancre, les autres à la voile et courant des bordées, glissent sur la ligne la plus éloignée de l'horizon; d^autres bateaux presque imperceptibles n* apparaissent que comme des coupures de canif. La scène, non moins belle, se modifie à l'heure où le soleil couchant bariole le ciel de longues bandes pourpres et mouchetées de bouquets à reflets orangés , et où
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ses rayons de carmin vont liserer les lignes supérieures du vieux chftteau et des hautes eheininées de la ▼ille.
Il faut voir encore rétablissement vers trois heures, au moment ob le monde des visiteurs, dans toute la coquetterie de leurs toilettes , afflue pour écouter les voix harmonieuses de rorchestre se mêlant aux voix bruyantes ou berceuses de l'océan ; enfin, et mieux encore, lorsque la nuit brunit la mer : la foule radieuse va et vient , de jeunes femmes vêtues de robes diaphanes, de mousseline, de riches robes de soie, passent et repassent, montrant à la lueur argentée de la lune, les grâces agaçantes de leur taille^lastique et Tincisive expression de leurs jolis visages. Partout des groupes dont la conversation est animée : on écoute , on parle alternatif vement, et Ton regarde, tantôt la mer aux petites lames nacrées et tantôt le ciel.
De temps à autre un petit nuage blanc et frisé comme un flocon de laine passe, chassé par une légère brise, puis encore un autre et dans les intervalles qui les séparent, se montrent, ici rétoile filante dont les marins consultent Torientation , car elle est pour eux un pronostic météorologique , là une planète dont la lumière , semblable h l'œil fantastique d'un spectre , assiste au spectacle de ce monde.
La fumée des cigares qui de loin en loin s'élève sur la ligne des baluslres de la terrasse , donne h ces réunions la physionomie d'une tertulia en plein air, d'une de ces soirées d'Espagne si féconde en douces sensations, rendez-vous d'amour, de mystères , de n:iiisifjue , de castagnettes , de glaces, de tabac, de grenadiers et d*orangers embaumés.
Il y a environ vingt-cinq ans, une société anonyme fut créée pour rexploitation, à Dieppe, des fkiivs Caroliyie, auxquels il serait peut-être d'une convenance de bon goût de restituer leur première invocation. Cette société, autorisée par ordonnance
royale, fit construire les bains chauds et les bains froids, dépensa en construction près de 500 000 francs, et prospéra.
GUIDE A DIEPPE
A la rtWolution de 1 830 , les bains et la ville de Dieppe se ressentirent de cet événement. Ils furent privés de la pré« sence de leurs patrons, et le nombre des étrangers diminua pendant deux années ; mais en 1834 les anciens habitués revinrent en plus grand nombre* Cependant en 1836 » la société des Bain9 Caroline^ qui avait aidé à la prospérité de la ville, se mit en liquidation, et ses immeubles fuient vendus. M. Mira^ ancien co-directeur de Topera, fils du célèbre Brunet, fut longtemps gérant de la société. Après lui, M. Prévost contribua à maintenir Dieppe dans la faveur des étrangers.
Aujourd'hui cet étabhssement est la propriété de huit actionnaires qui ne veulent reculer devant aucun sacrifice pour assurer définitivement la supériorité de Dieppe sur tous ses concurrents. Une nouvelle direction accorte , empressée et habile, a déjà prouvé qu*elle était résolue, ce qui est une con*
ditiou de succès pour elle, d'adopter toutes les amélioialions qui seraient de nature à plaire aux visiteurs de Dieppe et à répondre aux exigences du service. Qu'elle continue dans ses principes, et qu'ainsi qu'elle Ta fait, ses idées, ses goûts se maintiennent dans les fraîches allures de la jeunesse : jamais quarante ans, mais toujours deux fois vingt !
Iie« MalM h la lame.
A quelques pas de l'entrée de rétablissement des bains
est uu rond-point planté de petits arbres et coupé en angle droit parguatre ouvertures. Cette place est entourée de petites maisons en bois peint de même grandeur et d'architecture uniforme, c'est un bazar : chaque maison est une boutique; on lit au-dessus des portes : ici Tnodes , là nouveautés , tor bac^ coutellerie^ objets de fantaisie , curiosités tropicales*
Au milieu de cette place est un gazon enceint d*un treillage blanc. Un mât s'élève au centre. Il est pavoisé d'une flamme rouge : c'est un signal. Quand la flamme est hissée, elle annonce aux baigneurs que la mer est propice ; quand |a
DIEPPE DE NOS JOURS
flamme est amenée, la laine est houleuse, le bain est impraticable ! ^
On arrive à ce bazar , d'un côté par le vaste terrain qu*on appelle la plage , qui sera bientôt mélamorpliosé en une élégante et splendide promenade, dont les jardins ont été tracés par Tlmpératrice , et d'un autre côté par la vieille porte du Port-Ouest dont on aperçoit les deux tours pointues qui font face à la mer. Ce sont les seuls restes de Fenceinte murée. Le génie militaire a vendu ce débris monumental qu*on a converti en habitation particulière , mais h la condition de le conserver dans l'intégrité de sa forme originelle. Là fut autrefois un port ou plutôt une plage où Ton portait à bras les bateaux et où on les virait. Au xi*^ siècle, le port actuel n'était qu'un havre inaccessible aux navires.
Le spectacle des bains à Dieppe , c'est TOpéra à Paris, le Vésuve à Naples, les docks à Londres!
C'est à se croire d'abord Jeté inopinément sur le bord de quelque lie de Tocéan Pacifique , habitée par des Otaitiens lorsqu'on regarde du côté des hommes. Les sept âges de Shakespeare sont là^péle-méle. La vieillesse trembleuse : elle 86 tient sur les bords ; les jeunes hommes allant au large et déployant leur talent de natation aux yeux de tous. Ceux-ci comme les sauteurs de Franconi travaillent pour la galerie: ils font la planche, le plongeon, la carpe, les passes. Quelquesuns imitent le bateau à vapeur en frappant la mer de leurs pieds, comme d'une roue, et faisant jaillir l'eau de leur bouche , comme le panache de fumée de la cheminée; et tout c<'la à quelques pas de vous. Si la marée est haute, on les toucherait alors de la main. Us sont sous vos yeux, de même qu^un essaim de femmes qui, de leur côté, se livrent aux agitations du bain. On eiiLeiid leurs joyeux ébats, leurs éclats de rire. L'eau clapotte sous leurs mains, elle jaillit en Tair! Quelle animation parmi toutes ! c'est encore là comme au bal ! ! Beaucoup d'entre elles bout enlevées du rivage par les guides
GUIDE A DIEPPE
baigneurs officiels qui les emportent dans leurs bras jusqu*è Fendroit où Teau est proiuude, et là lis les plongent la téte la première. C'est une des précautions expressément recommandées par la docte médecine. Sans Timmersion préalable de la téte, disent gravemeut les gens de Tart, pas de salut ! Les unes se laissent balancer par les oscillations de la lame ; si quelques autres s^essayent à nager, c^est le bras du baigneur qui leur sert de point d'appui. Puis, quand la vague arrive en creusant un large sillon et menace de les couvrir, elles bon- dissent alors sur leurs pieds, et tombent dans les bras entr*ouverts du guide qui les protège contre la violence du choc.
Des moralistes puritains se sont élevés, dit-on, contre cette coutume qui veut, à Dieppe, que des hommes soient exclusivement cliargés des fonctions de guide baigneur. Il leur a été répondu que la mer sur cette plage est trop dure , les galets trop glissants à marée haute , pour que des femmes guides pussent être substituées sans danger aux hommes; mais, ripostant à Tobjection, ils auraient cité l'exemple de Boulogne, où la mer n'est pas moins brutale, et celui de Bi i^htun, où elle l'est })lus encore que dans la baie de Dieppe ; et cependant, dans Tune comme dans Tautre de ces villes de bains, il existe des femmes guides baigneuses auxquelles les raffinées en scrupules peuvent recourir en toute confiance. ■
Cette opinion s'est souvent produite, mais toujours impuissante et sans écho. Les guides mâles sont restés, preuve péremptoire de leur utilité. Il est de principe que luut ce qui existe, et dont l'existence se prolonge, a une raison d'être devant laquelle il est à propos de se courber et de faire taire son ap[)iéciation individuelle.
Pascal disait : vérité en deçà des PyrénéeÀ , mensonge au delà. Ici, vérité de ce côté de la Manche, vérité au delà. Que
Pascal devienne ce qu'il pourra.
L'administration, au surplus, apporte le plus grand soin dans le choix qu'elle fait des marins, tous excellents nageurs^
mËPP£ D£ NOS JOURS
qu'elle s'altache en qualité de guides : ils sont au nombre de dix-huit dans le grand établissement, et suffi sent pour le service de 200 tentes qui sont mises k la disposition du monde des baigneurs.
Il est délivré à la porte d'entrée du jardin, suivant les prix fixés par les tarifs, des caries qui s'échangent au bureau du contrôle à l'intérieur. Ces cartes donnent diuit aux tentes, aux guides et au linge dont on a besoin ^
M. le docteur Gaudet est le médecin inspecteur des bains de mer de Dieppe. Depuis bientôt vingt ans il occupe cette place dans laquelle il apporte toutes les lumières de la science et le savoir-vivre de i'homme du monde. Au visiteur desheuré en quête de Temploi récréatif de son temps, nous indiquerons, comme une bonne fortune, le cabinet du docteur Gaudet ; au malade qui veut et qui peut guérir, nous l'indiquerons encore comme le sanctuaire d'un oracle infaillible ; et aux incurables, comme un asile de consolation et d'espérance*
Il existe à Dieppe , outre ce grand et bel établissement de bain, une autre entreprise qui a été fondée en 183 4. Ces deux maisons sont contiguës et ne sauraient être rivales. Ici, le côté des hommes est à l'est , celui des dames à l'ouest ; un drapeau bleu et blanc indique les limites. Ce dernier établissement possède également ses bains chauds d'eau de mer et d'eau douce. Ils sont au centre de la ville, Grande-Rue, près de la poste aux lettres, où se trouvent aussi des appartements garnis à louer.
Le visiteur économe pourrait, au besoin, prendre son bain à la concurrence^ en profitant de la petite différence qu'offrent les deux tarifs, et se rendre, dans le courant de la journée ou le soir, au jardin et aux salons du premier établissement,
4; Loi gaUles baigneurs ont un nniforme qui les distingue des autres hom* mes de service : ils portent la Teste, le gilet et le pantalon en drap bleu , avec boulons de rélablissement; chapean rond elré , illustré de ces mots : Baims de meri enin, une ceinture en laine rouge.
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pour jouir de Taspect mobile, brillant, animé de rassemblée et de tous les plaisirs qu'on y a réunis. '
liC Rai à Dieppe.
Le bal à Dieppe a son caractère à lui. Il réunit des éléments physionomiques qu'il faudrait chercher épars dans vingt salons de Paris et de Londres.
L'administration des bains à Dieppe paraît avoir de tout temps parfaitement compris la théorie du bal. Comme son prestige est dû en partie à la fastueuse abondance du luminaire , elle le répand par torrent. Cette salle , coupée en
Salle de bal.
long parallélogramme , d'une décoration assez simple après tout avec ses tentures rouges à franges d'or, devient d'un effet merveilleux sitôt qu'il est donné au feu des bougies de se jouer sur les facettes taillées du verre des lustres. Là , les robes de soie , les mousselines de Tlnde , les ru-
DIEPPE DE NOS JOURS
bans de Lyon, la gaze de Chambéry , lo point d* iVnglelerre et de Bruxelles, les fleurs de Paris tourbillonuenl comme des feuilles détachées par un vent d'automne.
Au milieu de cette confusion, de ce pêle-mêle, de cette multitude hétérogène, l'œil exercé de l'observateur peut distinguer les groupes , les veines, les filons des divers types des classes que Tattrait du plaisir a réunies dans cette même enceinte.
Tandis que les uns danseiit ou causent, d'autres révent, car pour eux ces murs parlent, ils racontent.
Madame de Berry , le 7 septembre , venait à peine d'entrer au bal dans cette même enceinte. La nouvelle qu'une effroyable tempête menaçait d'engloutir un grand nombre de barques de pécheurs qui voulaient arriver au port, marée montante, se répandit dans l'assemblée. Le bal tut aussitôt^ interrompu ; elle le quitta, et à sa suite une foule de personnes. Madame se rendit sur la jetée là oh Ton pouvait être utile à ces embarcations en péril. Ni les vagues qui couvraient la pointe de la jetée, ni le froid du vent, ni la nuit qui doublait la tristesse de cette scène, ne la découragèrent. Elle se tenait cramponnée aux anneaux de fer d'un affût de canon planté sur la jetée et dirigeait les secours. Elle ne se retira du lieu qu'elle appelait son poste, qu'après la rentrée de tous les pécheurs. Un seul homme nommé Delien, capitaine de barque, avait péri. La princesse envoya 500 francs à sa veuve avant d'avoir changé de costume.
En 1 830 , la duchesse était attendue à Dieppe ; les équipages étaient partis de Paris. Les Dieppois désiraient son arrivée. Mais, vous le savez, la fortune avait décidé que cette année le convoi de la duchesse suivrait une autre route ; ce fut celle de Cherbourg. Les grandeurs humaines finissent par la confusion : Bossuet le dit, le bal de Dieppe le prouve.
On se réunit deux lois par semaine dans la salle de bal. Le mercredi est consacré aux petites réunions , à la conmr^ zmtUme^ aux concerts , et le samedi au grand bal.
GUIDE A DIEPPE
MM Setée»
Il faut B*effi»rcer de ne voir la jetée , pour la première fois, qu^à la nuit tombante , quand les rideaux sphéniques du crépuscule commencent à étendre le vague sur leâ points de rhorizon.
Il faut d'abord passer par l'impression qui vous attend à
cette heure vers l'extrémité de cette jetée, à Faspect de la gigantesque muraille de falaises blanches qui courent vers le Tréport, et dont les angles et les contours disparaissent, progressivement dévorés par l'ombre; puis il faut revenir à cet observatoire pendant toutes les heures du jour en plein soleil et à la mer montante.
Lajetéeestun point oîi les émotions abondent, où elles viennent à vous comme les vagues retombent en gerbes écumeuses sur la rotonde de pierre, garnie de bancs circulaires pour Taréopage maritime qui y tient ordinairement ses as^ sises. On est là comme sur un vaisseau à Tancre , moins le roulis et le tangage. Tout autour de vous est la mer ; tantôt son tranquille ressac est calme et dormeur, ses lames battent Tescarpement qui vous abrite, avec de lascifs et paresseux efforts; tantôt elle pousse sa grande ^voix si puissante de desli action dans ses jours de colère. Vous assistez au pittoresque spectacle de la rentrée au port de toutes ces voiles qui tout à rheure se montraient au loin, attendant le signal du pavillon qui leur annonce que la passe est praticable : c'est un brick, un sloop, un chasse-marée, un steamer, un lougre, qui arrivent. Puis , quand ce cortège a passé , c*est celui de la sortie du port qui commence.
Les eaux du chenal se ressentent rarement de Tagitation du large; aussi les embarcations s'avancent-elles, les voiles balantes, tirées lentement par des cordes, auxquelles tout le menu monde du port s'attelle. Pour beaucoup d'entre eux, cet emploi de leur temps est une industrie , un gagne-pain l
D1£PP£ DE NOS JOURS
Si la mer est forte, les embarcations encensent de plus en plus à mesure qu^elles approchent du goulet, la corde vient
La Jclée.
s'enrouler autour d'une grosse poulie placée fort avant sur le mùle; elle oiTre un point d* appui, à Taide duquel on peut continuer la traction dans un mouvement rétrograde.
Presque au bout de la jetée s'élève un phare de construction nouvelle dont la lumière, le soir, remplace le signal du pavillon, et pendant le jour avertit le bâtiment qui est au large, de Theure à laquelle le flux lui pennet, sans péril , d'entrer au port.
Mi€ Port*
En 4030, il n'existait qu'un port d'échoue, appelé tantôt du nom de port de Dieppe et tantôt du nom de port d'Âr^ ques. Quelques cabanes de pécheurs , semées sur le penchant de deux coteaux, se trouvaient seules dans son voisinage. La ville alors, c'était Arques. Mais , pour que Guillaume fit mouiller ses vaisseaux dans la baie de Dieppe, il fallait qu'il existât quelque ouvirage, soit en bois, soit en pierre qui protégeât les vaisseaux et les retint à la marée descendante.
Le lit de la rivièré traversait une plaine marécageuse , et venait se jeter dans la mer, presque au pied de la falaise où
GUIDE A DIEPPE
8*élève le château. De là, ainsi que nous l'avons dit, le nom de port de l'Ouest qui est resté à ce quartier. L'histoire est muette sur les accroissements successifs du
port jusqu'en 1380. Cependant sou iiiipoi tanct' , antérieurement à cette date y ne saurait être contestée , puisqu*en ii95 les chroniques nous disent que Philippe Auguste brûla tous les vaisseaux qui se trouvaient à Dieppe lorsqu'il enleva la ville aux Anglais.
Vers la fin du règne de Charles Y, on protégea la ville du côté de la mer par divers travaux de fortifications qui consistaient en une muraille flanquée de tours , de portes saillantes et de plates-formes. Sur Tune d'elles , qui était à l'embouchure du port , fut élevé le premier phare de Dieppe, afin de guider les bâtiments et les nefs qui naviguaient pendant la nuit dans les eaux de la rade. Sur le chemin qui conduisait au phare, on bfttit une grosse et haute tour carrée qui prit le nom de tour aux Crabes. Elle devait, non-seulement appuyer la défense de l'entrée du chenal, mais protéger tout le'quar— tier de la ville qui se trouvait séparé du Pollet par le port. Lapasse donnait alors au pied de celte tour qui tint vigoureusement contre rartillerie de Talbot, lorsque legénéral anglais vint placer son armée sur la falaise opposée. Aujourd*hui ce noble témoin de l'antique vaillance dieppoise est démoli : il faut la chercher, la demander, pour la trouver à Textrémité des quais. On se demande pourquoi Dieppe moderne ne se fait pas un point d'honneur d'exhumer ces ruines de 1 oubli où elles sont tombées. Ces nobles pièces , dont se composent ses antiques armoiries , relèveraient à coup sûr les grâces coquettes de sa physionomie moderne aux yeux des touristes toujours friands de blason archéologique.
En 1616, une formidable marée d*équinoxe enleva une partie de la falaise du Pollet. Le sol s'affaissa. Les eaux se firent jour le long de cette fala^e. Cet événement, qui était venu si miraculeusement déplacer le goulet du port, rendit
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un important service à la ville , car, dès 16i 3 , elle avait commencé des travaux considérables pour rompre la lame et Fempécher d'obstruer l'entrée du chenal oh s'amoncelaient les galets. Ces travaux furent discontinués; on s'occupa de creuser le nouveau passage pour le rendre navigable : c'est le même, à quelques changements près , qui existe actuellement, et Ton remblaya Taucien chenal qui ne pouvait plus servir.
Le galet* est le fléau du littoral normand. Il est produit par les éboulements des falaises dont la masse se compose de stratifications alternées de craie et de silex. La craie se dissout dans la mer, mais la pierre se broie en petits fragments que le roulement de la vague pousse sans cesse sur les grèves et vers Tembouchure des rivières.
Lorsque, après la paix de 1763, Dieppe voulut sortir de sa léthargie maritime, on s'aperçut que la passe n'était plus accessible qu'aux bâtiments du plus petit tonnage marchand. Les bourgeois écrivirent au roi pour supplier Sa Majesté de s'intéresser au sort de leur ville en détresse. Ils lui demandaient de mettre à exécution le projet favorable à leur port, qui avait été conçu par Colbert quatre-vingts ans auparavant.
Ce projet comprenait, entre autres travaux, l'ouverture d'un chenal , la création d'un vaste bassin destiné h tenir les vaisseaux à flots et la construction des écluses de chasse ;
on débuta par la construction des écluses qui devaient agir directement sur le cheuai à venir, et provisoirement améliorer l'ancien. Ces écluses étaient à peine terminées que la révolution de 1789 éclatait. Le nouveau chenal ne fut pas creusé, et c'est encore par leur action oblique et indirecte sur les galets de la passe que Dieppe est restée ouverte aux bâti ments de commerce d'un tonnage é^al à celui qu'admet le port du Havre. Le réservoir de ces écluses est un immense terrain encaissé, d'une capacité de 79000 toises superficielles sur 15 à 18 pieds de hauteur, et dans lequel, à ma-
GUIDE A DIEPPE
rée basse, on voit distinctement méandrer le lit de la petite rivière de Béthune.
En 1803, Napoléon, n'étant encore que premier consul, fit renouveler ces écluses qui ne fonctionnaient presque plus. En 1800, il ordonna de reprendre tous les travaux qu'indiquaient les plans de Colbert, et fit commencer le grand bassin à flots qui est situé au sud-est de la ville, à quelques pas seulement du débarcadère du chemin de fer. Ce bassin est d'une étendue de 40 000 mètres; c'est à son heureuse position, qui permet au charbon de New-Caslle et au bois de la Suède et de la Norwége de passer directement de la cale du navire dans le wagon qui se rend à Rouen ou à Paris ,
Vue (lu quai Henri IV. ,
que les tarifs de Dieppe devront de pouvoir lutter avec avantage, sur certains points, avec ceux du Havre.
DIEPPE DE NOS JOURS
Vers l'époque où Dieppe devint une ville de bain, Mme la duchesse de Berry prit intérêt k la rénovation de son p6rt.
Le projet d'une passe nouvelle ayant été définitivement abandonné , on s'est occupé de doubler la dimension de la jetée du PoUet y et Ton a diminué le goulet du chenal , afin que l'explosion des écluses ne fût pas neutralisée {)ar raction contraire de la vafgue et de la marée.
Pour les hommes compétents, ces travaux^très-coûteux^ne
pouvaient vive que provisoires, et la ville attendait avec impatience le moment où il lui serait possible d'en entreprendre de plus sérieux. La munificence impériale vient de réaliser ce vœu. L'Empereur a mis une somme de TiOO 000 francs h la disposition du conseil municipal pour l'amélioration du port. Cest un acheminement vers Texécution complète du plan de Colbert ratifié par le génie de iSapcléon 1 ^
l«e Parc mux Imilre»*
L'huitre pense! c'est une vérité qui vous paraîtra lumineuse le jour où vous prendrez la peine d'interroger à Dieppe le gardien ou plutôt Vamareilleur de l'un des cinq bassins d'eau de mer où sont parqués ces coquillages.
Ces bassins sont situés le long de la grande retenue dont les eaux balayent le port à marée basse, et k peu de distance du débarcadère du chemin de fer.
L'huitre, vous le savez sans doute, étant mangée sur les lieux mêmes où elle se pêche, ne saurait satisfaire un palais tant soit peu fin ou délicat. Elle est âcre de graisse quand on vient de l'enlever du fond souvent vaseux sur lequel on la trouve. Pour qu'elle soit avenante au goût, il faut qu'elle ait passé quelque temps dans un parc.
Par un étrange concours de circonstances, à Gancale et à Granville , dont les côtes sont les points les plus favorables à la pèche de l'huître, où la nature a placé d'abondants et d'intarissables bancs de ces mollusques, il est impossible
GUIDË A D1£PP£.
d'clablir des parcs réguliers; raclioii continuelle des venls , l'agitation brutale ei incessante de la mer sur ces plages s*y opposent
Il y a sur les côtes de la Manche un grand nombre de villes qui ont cherché une industrie dans la création de ces parcs artificiels. Ceux de Dieppe .sont devenus célèbres depuis quelques années , et cela sans doute à cause de la proximité de Paris. Autrefois Étretat était en renom; il a été abandonné. Mais Dieppe n*estqu*un entrepôt de seconde main* L'entrepôt immédiat , c*est Saint-Vaast. Les huttres tirées des baies de la Bretagne et de la basse Normandie y sont transportées. Elles restent là pendant trois mois k travailler^ comme ils disent techniquement, c'est-à-dire à souffrir : de temps à autre on les retire de leau à l'aide d'un râteau de fer; on rejette celles qui sont mortes ; parfois on les change de réservoir. Cette opération répétée ne tarde pas k les amaigrir, et alors seulement elles alTriandent.
Les parcs ont de 4 à 5 pieds de profondeur, et sont établis d'après divers systèmes : quelques-uns communiquent avec la mer qui s'y renouvelle sans cesse par de petits conduits. Mais ceux de Dieppe ne renouvellent leurs eaux qu aux jouis des grandes marées , deux , trois fois par mois ; ils sont en« caissés , de manière que le flux quotidien ne saurait dépasser la hauteur du mur qui les protège. Chaque parc ou bassin contient environ deux cent cinquante mille huîtres. Les bateaux qui les apportent de Saint-Vaast mettent de dix-huit à trente heures pour faire la traversée.
Ôn s'est aperçu que plus l'huître était travaillée ^ plus elle pouvait se conserver longtemps fraîche hors de Teau. On a donc multiplié ces sortes d'épreuves, à ce point que Dieppe , aujourd'hui, expédie ses cloyères jusqu'en Itahe avec certitude qu'elles y arrivent bonnes , saines et savoureuses.
Quelques heures après qu'elle a été retirée de la mer, pour la première fois, l'huître s'entr'ouvre et perd toute Teau salée
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qu'elle renfermail et qui sert à son alimentation. A peine s'est-elle vidée imprudemment, que, ne trouvant pas à se ravitailler, elle souffre. Si elle n'était pas rendue à la mer,
elle mourrait.
Ici commence à se manifester son intelligence si peu pro-> verbiale. La durée du temps qu'on la garde hors de l'eau est accrue graduellement. L'huître d'abord s'y laisse prendre : obéissant à quelque loi secrète, spontanée, instinctive, elle s'ouvre peut-être pour chercher sa nourriture; mais, avertie peu à peu par les privations qu'elle endure , à chaque épreuve nouvelle , on peut s'en apercevoir , elle met de plus en plus de retard à s'ouvrir. Elle se tient pour avertie, et économise ses provisions. L'expérience lui vient à ce })oint qu au bout d'un mois du pacage dieppois, si turbulent pour elle, elle reste jusqu'à dix ou douze jours hermétiquement et prudemment close dans ses valves. C'est alors qu*ellc peut être lancée avec sécurité, par la spéculation , vers les avides consommateurs qui^ont éloignés du littoral.
Les parcs de Dieppe sont exploités par M>I. Vasse et Benoist , qui ont des intérêts distincts. Deux pavillons , deux vide-bouteilles propres et champêtres sont construits au bord des bassins et ubiilent les nombreux amateurs qui viennent les visiter et s'en délecter. L'iiuitre qui leur est servie est retirée du bassin sous leurs yeux, mais ce n'est plus l'huitre inhospitalière du banc natal, c'est le mollusque façonne au profit des jouissances gastronomiques.
Un jour, une compagnie de joyeux Parisiens arrive au parc, haletants d'une fantaisie d'huîtres. Ils se mettent à table. Tout à coup on vient annoncer que l'huitre manque, c'est*à**dire l'huitre mangeable. La veille , la consommation avait été considérable , et il ne restait plus dans les bassins que les nouvelles débarquées qu'on voyait très-distinctement à travers la limpidité de l'eau. « Pour le coup , s'écria l'un des convives parmi les moins résignés , ceci est un véritable
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supplice. — Oui, répondit un autre à la mine tout à fait altérée, un supplice atroce, le supplice de Cancale! >»
lie Cours Bourbon.
Dieppe n'a pas voulu se contenter de son établissement des bains, de sa plage, de ses falaises, de sa jetée, pour promenades publiques; elle a complété ses richesses en ce genre par un délicieux petit boulevard, véritable oasis d'ombre, de fraîcheur et de silence. Le cours Bourbon se compose de
Cours Bourbon.
deux avenues de marronniers, d'acacias, de bouleaux et de peupliers de Virginie. Elles sont parallèles aux bassins salés du parc aux huîtres et situées entre deux canaux d'eau douce pris aux cours réunis de la Béthune, de l'Arques et de l'Eaulne. Des plantations d'osier, épaisses et drues, suivent
mËP?£ DE NOS JOURS.
la berge' en talus de ces canaux. Leurs nuances délicates, se mêlant aux reflets plus durs des grands arbres « répandent & profusion dans l'air des teintes moelleuses de verdure qui déteignent sur la lumière de ces longs pertuis et les assombrissent. A l'extrémité de ces allées y là oii les arbres s'arrêtent, on découvre dans toutes ses pompes la vaste coro1Ie.de la vallée d'Arqués, ses coteaux boisés, ses villas, ses ver^ gers et ses troupeaux immobiles comme des animaux d'é- ' mail qui paissent Fherbe savoureuse des prairies. Le Cours est un poétique lieu de recueillement. // is to be alone.
Saint-Remi est la plus ancienne paroisse de Dieppe; elle date de 1030, et en vertu de ce droit d'atnesse, ses bannières
autrefois avaient la préséance dans les cérémonies religieuses sur celles de Saint-Jacques, qui ne devint paroisse qu'en 1282.
11 y a i;u trois églises SOUS Tinvocation do saint Remi.
La première, qui fut la contemporaine de la ville primitive et le témoin de ses accroissements successifs , était bâtie en côte. l.Uc a dispaiu pour taire place au château, à qui elle a laissé cette grande tour carrée d*un dessin simple et sévère qu'on voit encore.
La seconde église de Saint-Remi était située, pense-t-on, tout près de l'emplacement qu'occupe maintenant rhûtel de ville. On ne trouve plus vestige de son existence.
La troisième est le Saint-Renii actuel. Cet édifice, d'un style italien bâtard, offre un mélange de Tordre gothique et romain. Il fut commencé en 1522 et achevé en 1640. Il a mis cent vingt ans pour devenir ce qu'il est : un salmigondis architectural. Le portail est 'une œuvre du temps . de Louis XIII; la chapelle de la Vierge est du règne de François I*'. On peut s'expliquer le défaut de concordance qui existe entre le caractère de Textérieur et celui de Tinté-
GLIDË A DIEPPE.
rieur, si Ton admet qu'dii ;i fait servir k la construction une partie du second Sainl-Remi.
Cette église, peut-être à cause de son style mixte outré, mais surtout à cause de ses belles dimensions, mérite un regard. Elle renferme les tombes des gouverneurs de Dieppe. Dans la chapelle de la Vierge, h gauche de Taulel, se trou-* vent, à droite, les restes de MM. de Sygogne père et fils; à gauche, la sépulture de M. de Montigny. Au pied de ce tombeau, on a transporté, en 1827, dans un caveau , la • dépouille du commandeur Aymar de Chastes, Tami, le compagnon d'armes de Henri IV. Elle était antérieurement dans la chœur de Féglise des Minimes, qui n*est plus consa* crée au culte. Au-dessous du buffet d'orgues, il existe un bénitier couvert de caractères qui font le désespoir des Chaïupollions contemporains. Le voyageur qui aime les émotions archéologiques, pourrait s'approcher de cette énigme pour mettre sa ba^acitû à Tépreuve.
Des deux paroisses de Dieppe, ce fut Samt-Remi qui souffrit le plus du bombardement de 1694. Le sommet de sa tour fut abattu; elle perdit ses cloches; le chœur, la sacristie et l'aile méridionale s'écroulèrent. On voit, à l'aspect de cette église, qu'elle ne s*est jamais relevée de ce désastre.
Aujourd'hui elle est presque en ruine; elle s'en va.... Le premier Saint-Remi , dit-on , est descendu du haut de la côte dans la vallée : si on n*y avise , le Saint-Remi actuel descendra plus bas encore.,. • Il s'écroulera.
Salut •Jacques.
Saint-Jacques est le joyau d'art de la ville.
Sur l'emplacement où cette éghse a été bâtie , s*élevait , en il9S, l'abbaye de moines de Sainte-Catherine.
Lorsque Philippe Auguste prit Dieppe et la saccagea , l'abbaye suivit le sort de la ville. Toutefois, deux de ses chapelles restèrent debout , et , selon un manuscrit de la Biblio^
DIEPPE DE NOS JOURS. 53
ihèque impériale, on s'en servit pour commencer à bâtir Saint-Jacques dès Tan 12o0,
En 1282, un décret de Tarcbeveque, Guillaume de Flavacourt, décida que la nouvelle église qui s'élevait serait consacrée à saint Jacques et érigée en paroisse indépendante, qui aurait son curé et ses revenus. Saint Jacques est le patron des pêcheurs.
En 4354, la construction de la chapelle était terminée; en 4400, celle de la nef et de tout l'intérieur; enfin, en 1443, les voûtes furent achevées, ainsi que les lours qui complétèrent l'édifice.
Eglise Sainl-Jacques.
M Le portail de cette église, dit M. de Marchangy, dans Tristan le Voyageur^ est composé de deux tours qui ont la
GUIDE A DIËPPË.
forme gracieuse de cand(5Uibres orieataux, et entre ces tours , 8*ëlèveun pignon dont Tarchitecturey percée à jour, semble avoir été copiée sur les fantaisies de la ])it>rre herborisée , ou sur les ramiiications du givre que Thiver a souillé sur le yitrage,ou sur les cristallisations pendantes que forment dans 4eurs grottes humides les fontaines de Falaise , de Harfleur, ou bien encore sur ces stalactites dont les jets capricieux tapissent en mille façons les parvis des carrières de Caumont. »
Cette tour est le plus bel ornement extérieur de l'église , de même que la chapelle de la Vierge est le diamant de Tinlérieur* On comprend, malgré tous ses malheurs et ses dévastations , que cette chapelle est un des plus élégants modèles de ce style architectur.al créé par les piemiers âges ^ de la civilisation chrétienne. Rien de plus admirable que les détails multiples du cordon qui règne au-dessus des ar* cades : branches de chêne, feuilles de choux frisés, enlacées de glands 9 de fruits, de monstres et d^oiseaux. Les niches saillantes en forme de tabernacle, les culs de lampes, les bal* daquins ou dais gothiques, tout cela est digne d'un regard admiratif. Peut-être que dans Téglise même vous rencontrerez quelque officieux cicérone qui vous dira que la petite fenêtre pratiquée au-dessus du grand bas-relief et prenant sa vue directement sur le maltre-autel, appartenait jadis à une tribune réservée soit au gouverneur de Dieppe, soit à Ango, pour assister au service divin. Ne croyez pas à cette tradition. Cette fenêtre était celle de la chambre du prédicateur, à qui elle permettait de suivre la messe et de savoir quand il devait descendre pour se montrer en chaife.
Vis-à-vis le Trésor, est la chapelle d^Ango, à droite du chœur. Le tombeau d*Ango , qui était recouvert jadis d'une grande pierre bleue sculptée, a disparu suus le pavé moderne.^
Autrefois Saint-Jacques était enveloppé d'une large cein- * ture d'ormes, aux trois quarts détruite aujourd'hui, etqu^on n*a pas songé à replanter : c est grand dommage. Peu d'efiets
DIËPPE DE NOS JOURS
pitlore&(][ues pouvaient être comparés à celui que produisait la masse de ce monument, vue à travers le branchage de ces arbres. Le mouvement des feuilles formait sur le sol et ses murailles des dentelles mobiles d'ombre et de lumière qui s*harmonisaient merveilleusement avec les arabesques , les ciselures architectoniques et les dentelures que les pluies et le vent d'ouest ont faites sur la pierre de cette église.
Un entourage d*arbres, de feuilles et de fleurs donne toujours à une église un caractère de simplicité et de mélancolie , dont Talliance est intime avec le recueillement religieux. Telle est la source des sentiments que nous inspire l'aspect des modestes églises de campagne.
Les Dieppois devraient se hâter de revenir à cette opimon, qui fut la leur, à en juger par les restes de plantations qui subsistent encore autour de Saint-Remi et de Saint-Jacques.
Napoléon, voulant faire croire à des projets d'invasion en Angleterre, était venu visiter Dieppe. Parfois il arrivait à Sa Majesté Impériale d'aller à la messe comme ses prédécesseurs les Majestés Royales. Le curé de Saint-Jacques sut que le lendemain son église devait être honorée de la pré* sence de l'Empereur et d'une partie de sa suite. Un homme ordinaire n'aurait songé, dans celte occurrence, qu'à déployer, dans une belle et longue cérémonie , les pompes et les richesses de sa fabrique. Ce ne fut pas la préoccupation de M. le curé (U Saint-Jacques. Il se rendit auprès du grand écuyer : « Sa Majesté aime-t-elle les messes longues ou courtes? demanda-t^il. — L'Empereur, répondit celui-ci, aime tout ce qui se fait bien et vite : il gagne une bataille en une heure. — Merci ^ monseigneur, répondit le curé , j*en ferai mon profit. » Le lendemain , l'Empereur n'attendit que vingt minutes, et la messe fut dite. Sa joie fut extrême. ' Cette appréciation de ses goûts lui révéla un homme d'esprit dans le curé de Saint-Jacques ; il le dit tout haut et ne tarda pas à lui donner des preuves de sa bienveillance.
GUIDE A DIEPPE
liC Château.
Les chroniques manuscrites qui sont aux archives de la bibholhèque de la ville comptent trois châteaux successivement construits avant celui qui se voit aujourd'hui : le premier, par Gharlemagne; le second par Rollon; le troisième, en 1188 , par Henri II d'Angleterre; c'est celui que Philippe Auguste détruisit en 1203.
Celui qui est resté si hardiment planté sur le penchant de la falaise, porte sur son front le millésinie de 1433. Il fut
lîfM'À'jfiff 1
Cliâleau de Dieppe.
bâti par les communes du pays de Caux , révoltées contre les Anglais, et successivement habité par Charles Desmarets, le vicomte Ango, M. de Sygogne, M. de Chastres, Henri IV momentanément et Mazarin. Là s'est retirée un jour (en 1650) la duchesse de Longueville, qui venait tenter
i^Lo i y GoOgI
DI£PP£ D£ NOS JOURS
de soulever Dieppe et la Normandie au profit de la Fronde. La tradition indique encore la fenêtre par où cette femme célèbre descendit dans le fossé pour se sauver à Pourville ,
et de là en Hollande. A force de restaurations, ce castel a été deshérité de son caractère primitif. Ce n*estplu8 qu'une forteresse dégénérée aujourd'hui en ctfseme.
L'artiste et le poète se complaisent dans la contemplation de ce bâtiment, dont les tours et les bastions, vus à distance, offrent un groupe d'un effet pittoresque; mais, aut yeux de Tantiquaire, il est stérile et sans intérêt, à moins qu'on ne tienne compte d'une ienétre , soutenue par deux colonnettes sculptées, qui se voit encore dans la cour dite du-Gouvemeur, et d'une porte qui ouvrait jadis sur la citadelle. Ce sont là ses sr nls vestiges des temps féodaux.
A l'époque sinistre du bombardement de la ville par les vaisseaux anglais , les batteries de la forteresse n'avaient que trente-huit canons de 36 et de 24 à leur opposer. Leur feu, d'abord bien nourri, jeta du trouble dans l'escadre. Il Contraignit une galiote à bombe de gagner le large et démftta plusieurs vaisseaux; mais, au bout de trois heures, les pièces étaient démontées, les batteries françaises se taisaient et laissaient la flotte ennemie s'embosser à son aise.
Ou voit dans le fossé du château une porte qui est l'entrée d'un souterrain. Ce souterrain soutient au-dessus de ses voûtes le faubourg de la Barre et toute la masse d'une haute montagne. 11 renferme des conduits d'eau qui viennent alimenter la ville après un parcours de trois quarts de heue. C'est un travail du xvi* siècle, non moins hardi que les mo« dernes tunnels de nos rails-routes , mais dont les titres de noblesse ont trois siècles d'antériorité sur les autres.
Le quartier où se trouve le théâtre était encore, en id25,
le plus hideux de la ville. Les mœurs élégantes qui, vers cette
époque, ont envahi Dieppe avec lès baigneurs accourus à la suite de Mme la duchesse de Berry, ruiit bousculé. C'était un entassement de masures : la place servait de marché aux porcs ; une prison existait là où sont les bains chauds , et sur ce terrain même où s*élève aujourd'hui le théâtre était le préau des détenus.
Ce petit édifice a été construit aux frais de la ville , qui a servi ses intérêts, en no cherchanl d'abord qu'à complaire aux goûts de son auguste visiteuse.... Pendant toute la saison des bains, chaque année, à dater de 1 826, époque oîi cette saUe fut achevée , elle devenait une succursale du Gymnase ou plutôt elle devenait le Gymnase même , qui , à Paris, n'offrait plus à ses habitués que des vaudevilles joués par des doublures. Les beaux jours de Gontier, de Jenny Yerpré, de Numa, de Perlet, de Mlles Fay et Déjazet, se lient aux souvenirs de ces représentations dont l'éclat se rehaussa toujours par la présence de Mme la duchesse de Berry et de sa brillante suite.
La façade offre un développement de 80 pieds. Le soubassement en pierre de taille couronné par une corniche est de l'ordre toscan de Serlio. Rien ne saisit dans l'effet que produit l'aspect de son ensemble. C'est suffisant, et rien de plus ; on regarde et Ton passe.
A l'intérieur en trouve un aménagement bien entendu. Le
vestibule est spacieux; la salle présente deux rangs de loges; elle est parfaitement ventilée. On voit que Farchitecte, M. Frissard, s'est surtout préoccupé de T approprier aux réu* nions d'été.
Les représentations scéniques du théâtre de Dieppe ont été pour nous, dans le temps , à différentes reprises, l'occasion
d'une remarque dont nous voulons vous faire part. Ni Arnal, ni Odry, ces enfants gâtés du public parisien, n'ont été appréciés du public dieppois, du moins à la hauteur de leur talent. Vemet, Bouffé, Lepeintre aîné lui ont mieux convenu. Vernet était consciencieusement un Jocrisse, un Carlin, une
DIËPPË DE NOS JOURS
Mme Gibou. Bouffé» c est le gamin de Paris dauô toute sa crudité : ni plus ni moins que la nature prise sur le fait. Amal , lut , ne procède pas ainsi et se moque bien , ma foi, d'être vrai. Il s'occupe d'être amusant, et il Test mille fois plus que s*il était dans la vérité. Aller au théâtre pour trouver le calque parfait de ce qui vous heurte k chaque pas dans la vie réelle, c'est perdre sa curiosité et ses études. Nous aimons mieux ces personnages excentriques, presque imaginaires, chargés, bigarrés, imprévus, tel qu'Arnal sait si bien les façonner et les créer. Mais la province n'est et ne peut pas être à la hauteur de ce type du comédien créateur et inspiré, qu'on ne saurait comprendre, peut-être, qu'à la condition d'être blasé sur le théâtre.
L*hôtel de ville, au point de vue monumental, n'a rien de particulièrement remarquable ; c'est un édifice moderne fort
simple, mais admirablement situé, d'une heureuse distribubution intérieure et dont les proportions sont suffisamment amples et grandes. Pour peu que vous vous avanciez dans le quartier de la mode, que vous approchiez de l'établissement des bains, l'hôtel de ville est sur votre chemin. Il viendrait à voûs alors même que vous ne le chercheriez pas.
La bibliothèque i)ublique de la ville se trouve provisoirement installée au-dessus de ses bureaux et de ses salies municipales; là est pour vous un délicieux emploi do quelques-unes des heures intermittentes du plaisir du bain et de la villégiature dieppoise.
La bibliothèque se compose de plus de huit mille volumes d*œuvres classiques, de voyages maritimes, d'histoire, de belles-lettres, de romans, d'ouvrages d'hydrographie et de cartes publiées par le dépôt de la marine, de quelques chroniques manuscrites sauvées par miracle des calamités de la guerre civile, du bombardement et de la révolution de 1789.
GUIDE A DIEPPE
Mais, pour le visiteur, le principal attrait de cette bibliothèque sera moins dans ses ressources spéciales que dans la personne de son conservateur, M. Féret, l'un des meilleurs ar>
chëologiies de France, esprit fin, modeste et channaiU, affable et docte, écrivain doué d*une facilité de style limpide et gra» eieuse. Il a réuni , dans plusieurs des verrines de sa vaste salle des objets antiques provenant de fouilles qu'il a faites sur plusieurs points du territoire de Dieppe et des environs, où il a interrogé le passé. Des poteries gauloises et romaines, des anneaux , des fitiules , des fragments de vases , des statuettes un Ici re cuite, une collection de médailles gauloises et romaines, d'autres épaves archéologiques du naufrage des civilisations expirées, composent cet intéressant petit musée, dont M. Féret se fait un plaisir hospitalier de vous dire l'historique, en ne négligeant aucun des détails techniques qui rehaussent la saveur de ces souvenirs.
C'est un délicieux Alh ambra pour l'étude que cette salle de bibliothèque d'où l'on voit la mer et cette pelouse, surnommée la plage, au gazon toujours vert, qui s'étend de l'é* tablissement des bains à la jetée du port. Là le silence plane au-dessus de vous et vous enveloppe de ses ailes déployées; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est parfois le roulement berceur des vagues qui avive le charme de la méditation*
Par suite d'aiiu délibération prise h runaiiinuié par le conseil municipal de Dieppe , riiùtei de ville a été offert à l'empereur Louis-Napoléon Bonaparte en toute et perpétuelle propriété , ainsi que la pelouse qui s'étend derrière ses grilles jusqu'à la mer et dont une partie est réservée aux bains particuliers qu'on se propose de construire pour l'Impératrice. Sa Majesté n'a pas cru devoir accepter ce riche présent.
IM célèbres 4e Dieppe*
On voit à gauche, à l'entrée de là jetée, une maison soli-
DIEPPE DE NOS JOURS. 6i
taire aux murailles blanches : c'est un temple consacré au génie de la bienfaisance. La famille Bouzard , dont le nom est classique à Dieppe, a occupé, par droit héréditaire d*in* trépiditéet de dévouenieni pendant plus de ceni ans, le poste de gardien du phare^ Le grand-père de celui que nous avons connu avait été nommé le brave homme par Louis XVI , à Versailles ; la cour et la ville avaient sanctionné ce titre. Napoléon , premier consul , fit plus : il envoya la croix de la Légion d'honneur à ce même Bouzard et fit bâtir cette maison que nous venons de vous indiquer. Elle portait des inscriptions qui rappelaient les actes de dévouement de la famille Bouzard, titres de noblesse , parchemins de pierre que le temps a oblitérés, comme il a fait de tant d'autres, et il la donna comme une récompense nationale k ce brave marin. Bouzard avait sauvé onze personnes dans divers naufrages.
Ses descendants furent non-seulement guetteurs de la jetée, mais habiles pilotes, et, comme leur aïeul, toujours vigilants , debout à leur poste et Tœil braqué sur la mer^ qu'ils interrogeaient sans cesse.
Cette maison est entrée aujourd'hui dans le domaine commun (^e la spéculation. Son propriétaire actuel en a fait une habitation, meublée avec une certaine originalité.
Napoléon, nous Tayons dit, est venu deux fois à Dieppe. La première, c'était quand la République, lasse de vivre avec le Directoire, qui l'entretenait piteusement, s'était tuée et lui avait remis son testament olographe par les mains de Siéyès et de je ne sais quels autres Brutus fatigués de leurs rôles. La seconde, lorsque l'empire l'entourait de toutes ses pompes, que TEurope était à ses pieds, et que Marie-Louise, la fille des Césars, partageait son trône. Cette dernière ibis, en* le couple impérial logea à rHôtel de ville : c'était le moins que la ville elle-même hébergeât le maître du monde. On simula sous les yeux de l'impératrice un petit combat
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naval que se livrèrent deux corsaires qui alors couraient la
Manche contre les Anglais.
En 1803, ce fut rue des Minimes, aujourd'hui rue des Tribunaux, chez M. Duval, négociant et maire de la ville,
n*» 44, que desceridit et s'arrêta le premier Consul, Cette maison est la dernière à droite lorsqu'on sort de la ville pour aller vers le chemin de fer; elle est grande, mais elle n*a rien d'extraordinaire, rien qui soit extérieurement à la hauteur de sa renommée.
A droite de l'Hôtel de ville, quand on est du c6té de la ville, et
au fond d'une grande et jolie cour, est une maison qui n'a rien de ce caractère semi-villageois de la grande rue boutiquière de Dieppe. Elle est bâtie en brique jaune ; ses persiennes sont vertes; des lianes verdoyantes tapissent en les égayant quelques parties de sa façade : c'est la maison Quenouille , ainsi désignée du nom de son propriétaire, l'un des principaux fondateurs de l'établissement des bains. Elle fut la résidence favorite de Mme la duchesse deBerry, pendant toutes ces saisons brillantes des dernières années de la restauration qui firent à Dieppe son renom et sa vogue. Il y a une petite porte ^sur la plage par laquelle la princesse sortait souvent, soit pour aller au bain , soit pour faire de petites promenades à pied. Ëlle se tenait de préférence en petit comité, dans des chambres k Tuuest, au second étage, et d'où l'on découvre la mer. C'était là qu'elle avait un petit atelier de peinture* En face de la porte d'entrée, du côté de la ville, est une porte du corps de logis, où l'on arrive par trois marches. Sur la plus basse marche est gravé le contour d'un petit pied avec cette inscription :
SON PREMIER PAS FUT TOUR DIEFFE, £T POm DIEPPE UN BIENFAIT.
Mademoiselle^ 4 septembre 1S27.
D1£PF£ D£ NOS JOURS. 63
A cette époque, on avait joint, par une galerie au rez-dechaussée , la maison Quenouille à Thotel de ville, où la duchesse faisait ordinairement sa réception d'arrivée et parfois aussi quelques autres réceptions officielles»
La maison d*Ango, si célèbre en 1530, où Thospitalité la plus fastueuse fut offerte au roi François P', qui l'accepta, ce palais, à la façade de beau bois de chêne sculpté, qui regardait sur le port, sur la mer, sur la vallée d'Arqués, aux fastueux jardins , aux fontaines jaillissantes, dont les décorations intérieures se composaient des richesses manufacturières de rinde, où la vaisselle d'urgent ciselée par le burin italien surchargeait les étagères des buffets d'ébène, cette maison, palais et comptoir tout à la fois, rendez-^vous de marchands et d'ambassadeurs , n'est plus qu'un souvenir historique. Elle fut incendiée pendant le bombardement. En 1667, elle était encâte assez bien conservée pour exciter Tadmiration extatique des étrangers. Ses restes sont devenus le collège communal de la ville, ancien'coUége des oratoriens, qui fut bâti sur l'emplacement qu'elle occupait autrefois. Peu ou point, parmi ceux qui passent chaque jour sur le quai Henri IV, connaissent la tradiûon de cette métamorphose.
L'hôtel de la sous-préfecture est une assez ancienne maison bâtie en brique ci en pierre; elle est antérieure au bombardement, qui n'a laissé debout aucun souvenir de ce genre. On dit qu'elle a été habitée par une des dames célèbres du gratnd siècle pendant quelque temps; mais les traditions làdessus ne sont pas précises.
I^ii Pliice Royale*
La place Royale s'ouvre sur la Grande*Rue, et, vers son centre , s*élève la statue en pied de Duquesne , qu'on doit au
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ciseau de Dantan l'aîné. C'est un vaste parallélogramme qui pourrait devenir Tun des plus beaux quartiers de la ville si deux lignes de maisons élégantes complétaient l'effet monumental de réglise Saint- Jacques, qui en occupe Fan des
côtés.
C'est l'emplacement sur lequel, le mardi et le samedi , un grand marché se tient. Il est envahi ce jour-lk dès le lever du feoloil parla foule des acheteurs et des vendeurs. Pendant le reste de la semaine, une petite partie seule de la place est assignée aux marchands de légumes pour débiter leurs marchandises.
La place Royale est également le lieu où s'établit la foire de Notre-Dame d'août, qui est la fête populaire et patronale de la ville. Pendant un mois environ , elle est encombrée de tous les traditionnels auxiliaires des réunions foraines : saltimbanques, tréteaux , boutiques ambulantes de rouenneries et marchands de pain d'épice.
Il vous est impossible d* avoir feuilleté une collection de paysages de France, sans rencontrer un tableau dont le premier plan est une vaste place où se tient un marché qu'anime l'aspect des populations campagnardes avec leurs costumes pittoresques et caractéristiques; au fond s'élèvent quelques ormes dont les feuilles se détachent sur Tabside d*une église qui est Tobjet capital du paysage; on aperçoit une portion de la grosse tour de cette église, qui la domine et qui s'élance dans les airs.
Cette église, c'est Saint-Jacques ; ce marché, celui dont je viens de vous parler; cette place, celle de la cité d Angu.
Statue de Daqae«iie«
L'inauguration de la statue de Uuquesne à Dieppe s'est fabte le 22 septembre i844.
La veille, des troupes étaient arrivées dans la ville et une
DIEPPE DE ^OS JOURS
escadrille sons les ordres du coplre-amiral La Susse avait mouillé dans la baie. La place d'armes ou place royale était disposée et toute pavoisée. Des estrades et des tentes avaient été construites pour recevoir le public et les spectateurs officiels.
Au lever du soleil les batteries de la plage annoncèrent par une salve d* artillerie, à laquelle les vaisseaux répondirent par un salut amiral, que la fête commençait. A ce mo^ menty la ville offrait le coup d'œii d'une étraiiuti et pittores que animation* Les tambours battaient la générale, les troupes se rendaient sur la plage, les populations campagnardes, bravant une atmosphère froide et imbibée d'eau, affluaient par toutes les routes. Le cortège parti de la plage derrière rbôtêl de ville vint se masser sur la place : les divers groupes se composaient de cavalerie et de troupes de ligiie, de garde nationale , de marins de FÉtat , d'une garde d'honneur de répoque de Duquesne avec sa bannière , de pécheurs poletais en costume , de pécheurs dieppois , de patrons de barque, de novices et de mousses, de charpentiers de navire, de voiliers, de calfats , tous avec leur bannière , de musiciens delà ligne, des autorités municipales, d'un état-major des armées de terre et de mer, de membres de la Légion d'honneur , de douaniers , et d^artillerie avec des pièces de campagne.
La statue fut découverte en présence de celte foule compacte, recueillie, et aux sons éclatants des orchestres, aux encensements des bannières. Dès que le voile tomba , on entendit le cri de vive Duquesne l Les batteries de la plage, celles du château et des navires éclatèrent simultanément.
Le soir, la place Royale fut brillamment illuminée. Le programme de la fête indiquait un feu d'artitice qui devait simuler le bombardement d'Alger, l'un des beaux faits de la^ vie de Duquesne ; mais l'état de la mer n*ayant pas permis aux petites embarcations disposées pour cela, de prendre la
GG GUIDl:- A DIEPPE.
iher, le feu ne fut tiré que partiellement au bruit des détonations de toutes les batteries de terre et de mer.
Ikintan, Tainé , Fauteur de la statue, a représenté son héros dans Tattitude du commandement, un pied sur un affût, la main gauche sur son épée, portant dans sa laaiii droite le porte- voix, et paraissant provoquer au combat ses redoutables adversaires. C'est une œuvre de talent, dont le iiiérite consiste particulièrement dans la noblesse et la vérité de la pose, dans la puissance d'action, dans l'expression physionomique que Tartîste a su communiquer à son travail et que le bronze a reproduit avec une admirable exactitude.
lie Pollel*
Le Pollet est cet ensemble de maisons k pignons et lézardées qu'on voit de Tautre côté du port : aujourd'hui un faubourg de la ville, autrefois une ville à part et distincte, dont les habit;ints étaient constamment en état d'hostilité avec ceux deUieppe. lis étaient non-seulement différents par les mœurs , par le costume ; mais leur dialecte offrait aussi des locutions que n* avait pas le dialecte des autres. Les Polletais ► s'habillaient d'une manière caractéinstique et h demi grotesqiie : leur costume consistait en une toque de velours noir ornée d*une vignette de verre filé, une casaque de drap bleu avec un galon bleu clair sur toutes les coulures, cravate d'où pendaient des glands d'argent , veste k grandes fleurs bro^ dées ; ils portaient des culottes in-folio également passementées, bas de soie et souliers de drap avec boucles d'argent. Le costume des femmes avait moins d'excentricité ; il se rapprochait des modes générales de cette partie de la Normandie.
On ne retrouve guère maintenant de différences , bien accusées à l'extérieur, entre le peuple du Pollet et celui de Dieppe. Toùs deux mettent quelquefois encore par-dessns leurs culottes un cotillon de toile grise ou blanche qui descend jusqu'aux genoux, très-semblable à celui dont se ser-
DIEPPE DE NOS JOURS
vent les brasseurs et quelques autres camionneurs de Paris. Leur veste , ordinairement en drap bleu , très - ample et courte, est ornée de deux rangs de gros boutons. C'est évidemment à sa forme que nous devons le paletot, ce perfectionnement de l'annihilation du costume , le nec plus ultra du vêtement égalitaire, véritable uniforme du phalanstère. Pour coiffure ils ont, tantôt le chapeau ciré, tantôt un bonnet de laine, ou bleue, ou blanche, ou même rouge. Polletais etDieppois vivent aujourd'hui de la même vie , parlent la même langue sous des habits de formes et de couleurs similaires : la pêche est leur ocxîupation favorite, mais les Polletais se don-
Vuc générale de Dioppi* (prise du Pollel).
nent volontiers leur ancien titre de lovps de wer, c'est-k-dire, comme on l'a fort spirituellement observé , qu'ils se comparent à des phoques, et ils ont des droits à cette prétention.. Si l'habitant du Pollet est aujourd'hui habillé comme son
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frère de Dieppe, s'ils ne peuvent plus être distingués Tun de
Vautre à première vue, le quartier des Pelletais et Tintérieur de leurs habitations ont une physionomie primitive qui ne se retrouve pas au même degré chez les Dieppois. On voit
que ces derniers sont plus immédiakiueiil en contact avec la civilisation qu'apportent avec eux les visiteurs de la grande existence.
Le Pollet maintient ses mceurs et ses coutumes dans leur intégrité des temps passés. Si vous parcourez ses rues étroites & la tombée de la nuit, vous les voyez encombrées de femmes assises sur leurs escabeaux, le rouet ou le tricot à la main, d'enfants prenant leurs ébats, et d'hommes assemblés * par groupes qui causent en attendant que l'heuredu couvre-feu ait sonné pour rentrer à la prière et au repas du soir. Dans la seule chambre qu'occupent tous les menibres d'une famille, les lits en fond de bois, comme des cabines de bord , sont placés les uns au-dessus des autres et attenant aux parois de la muraille. Parfois la flamme un peu fumeuse d'une lampe brille sourdement pour la veillée à travers les petites vitres des basses fenêtres du rez-de-chaussée. Quand la nuit est très-close et qu*il se fait tard , il arrive encore qu*au détour d'une ruelle isolée vous trouvez une chandelle jaune que de pieuses femmes, en souvenir du lils oudeTépoux qui voyage, ont placée aux pieds d'une bonne vierge cachée dans une niche. Dévote coutume qui , pendant le moyen âge et longtemps après, tenait lieu, dans bien des endroits, de Téclairage de plus en plus perfectionné dont nous jouissons tous k notre' époque , sans en excepter le Pollet même.
Tout cela renferme un parfum de vieille ^sormandie, dont le charme s*accroit de Tobscurité poétique qui règne sur l'origine de ces Pollelais, que d'ingénieuses opinions expliquent de trois manières différentes.
Dom Duplessis et beaucoup d'autres , d'après lui , pensent que le nom de Pollet dérive de Port d'Est qui fut donné à ce
DIEPPE DE NOS JOURS
quartier par opposition à celui de Taneien port situé à Touest
de la ville. Port d'Est serait devenu Pui Jest puis Pordet et enfin Pollet.
M« Vitet suppose que cette population polletaise est une colonie vénitienne. L'ancien costume que nous indiquions
tout à rheure lui semble Vimpliquer. Il est prouvé, dit-il, qu'aux XII" et xiii* siècles , à Tépoque oii la colonie du Pollet s*est formée 9 les Vénitiens entretenaient avec les Normands des rapports fréquents , et même ils avaient coutume de relâcher à Dieppe quand ils allaient en Hollande ou dans la Baltique. A cette première considération se joint un fait curieux qui est la prononciation molle , elïéminée et pour ainsi dire toute vénitienne de ces rustiques Pollelais. Us suppripriment toutes les doubles consonnes, modifient et adoucissent tous les sons durs ; enfin ils blèsent , comme certains enfants : le j et le g sont prononcés par eux comme des s, et tels sont précisément les caractères de Tidiome vénitien.
Hais M. Féret voit en eux tout simplement des descendants des Gallo-Romains qui étaient établis au pied du coteau de Neuville et qui étaient fort adonnés à la pêche. 11 pense avec Noël de La Marinière que le mot Pollet est un composé du mot normand pol, polc qui signifie marais ^ lieu marécageux.
Le dimanche , quand les cloches lancent leurs volées au ciel pour appeler les fidèles aux ofiices, le Pollet offre un aspect de recueillement profond. Â Téglise, ces hommes à la rude écorce s'agenouillent humblement sur les dalles et disent leurs chapelets avec la foi, la ferveur, la siinplicité d'une communiante de village. L'enterrement de l'un d'eux est une cérémonie calme et digne ; Taffliction , qui se résigne mais qui dure, se lit sur leurs traits altérés. Les femmes enveloppées d'une mante noire et la téte couverte d'un capuchon suivent le cortège. Pas un ami du défunt ne manquerait & ce triste devoir.
GUIDE A DIEPPE
Quand on a vu les mélancoliques funérailles d*un habitant du Pollet et qu'on se rappelle tout le luxe mondain , les
pompes musicales que les grandes villes déploient dans leurs cérémonies funèbres, on sait la différence qui sépare les émotions de l'esprit et de Timagination d'avec celles de l'âme et
du cœur.
C'est sur la falaise du Pollet que vint se poser Talbot, lorsqu'au xv« siècle il fit le siège de Dieppe. Il sortait de Gaudebec, sur les bords de la Seine, où il avait équipé son armée d'expédition. Cette côte porte le nom de la baatUle ^ parce que le général anglais avait fait élever sur cet emplacement un ouvrage en bois fortement armé de canons et de bombardes. Il comptait de là foudroyer la ville après avoir démantelé la tour aux Crabes^ qui était de T autre côté du port ; mais les bourgeois se défendirent si bien , que Tal* bot fut obligé d'aller chercher en Angleterre de nouvelles troupes et une force navale indispensables pour qu'il pût en finir avec les assiégés.
Dieppe était alors commandée par le brave Charles Desmaretà qui l'avait enlevée dix ans auparavant des mains des Anglais par un coup de main des plus hardis.
A la nouvelle de Dieppe menacée, cet héroïque dauphin de France qui s'appela le roi Louis XI accourut avec iêOO hommes et suivi des Dunois , des Saint-Pot » des Gommercy , des Graincourt , des Laval , des Chàtillon : il allait faire ses premières armes.
Après trois jours qui furent employés aux apprêts de Tat» taque qu'il voulait diriger contre la forteresse anglaise , le clairon sonna : c'était le signal de l'assaut. Le premier choc fut meurtrier pour les Français; tout était perdu sans l'intrépidilé du prince. Mais il s'est saisi d'une échelle et s^é* lance sur le pont, montrant le chemin aux plus courageux. L'armée est électrisée , chefs et soldats se précipitent à sa suite. La bastille est enlevée, et, dans la méléOi lesliommea
DiËPPË D£ KOS JOURS.
qui la défendaient tombent sans pitié ni merci sous le fer du vainqueur.
Sur la falaise da Follet subsistent encore des restes d'une petite forteresse que les Fi ançais, avertis de Fimportance de cette position , avaient fait construire longtemps après pour couvrir la ville de ce coté.
Le quartier du Follet a pour paroisse Sainte-Marie des Grèves où s'exerce le culte depuis quatre ans, mais qui n'est pas encore achevée. Cette église est bâtie en pierre et en brique, d'une architecture simple et sévère. Elle rappelle par son style la plupart des églises modernes et catholiques de l'Angleterre.
A l'extrémité du faubourg et sur la route de MartinrËglise est l'école gratuite d'hydrographie et de pilotage ouverte au profit des enfants des matelots et des pécheurs de la ville. Cette institution contribue à mûrir de bonne heure Texpérience de cette jeunesse dont presque toute la vie est destinée à s'écouler sur la mer. « Quand le fils d'un pécheur , dit M. Vitet, a suivi le cours d'hydrographie et qu'il est en état de naviguer, sa mère et sa sœur lui font un filet : ce filet c'est . sa dot; sa famille l'accompagne ensuite jusqu'à la barque; on l'embrasse, puis le voilà lancé sur l'Océan: il va terminer en péchant son cours de pilotage. »
Si jamais vous vous sentez l'esprit engourdi, la poitrine oppressée , allez à Gaudecote , petit point placé sur la falaise où s'adosse le château. Quand on se promène sur le sable ou sur les galets de la grève, on aperçoit près de la ligne supérieure de l'escarpement une vieille chapelle qui est là posée et oubliée : c'est Gaudecote. Pour y arriver on suit le chemin onduleux du faubourg de la Barre.
Ce qu'il faut aller chercher à Gaudecote, c'est la pleine mer, c'est l'image de l'immensité. Il faut aller aussi demander àces
GUIDE A BIfiPPË.
hauteurs Tadmiration du coucher du soleil, car nulle partpeuiêtre ce spectacle ne s'offre avec plus de majesté , avec une pompe plus solennellement variée. N i Cadix avec ses mers phos*
phorescentes, ni Naples avec sa haie helle comme la mythologie et Tantiquité ne peuvent lutter avec Gaudecote; car làbas le soleil s'immerge toujours avec son éclat métallique ; rhorizon est toujours tout en feu, le ciel toujours bleu indigo , et cette admiration une fois perçue par Tâme, comme elle se répète uniformément, cesse de la remuer. Il n'en est pas ainsi du haut de ces dunes de Gaudecote : aujourd'hui le ciel apparaît sous un aspect; demain ce sera un nouveau ciel 9 et toujours ainsi. Les nuages sont blancs, gris , noirs; rhorizon moutonne comme la va^ue ; il esl orangé , il est vermillon: c'est merveilleux de variété. Puis toujours, pour contraste à ces nuances , vous possédez à droite les vastes profondeurs des vallées d'Ar(|acb et de Martin-rÉ«:îlise, les ombrages frais de l'Eaulue et lès toits rouillés de Dieppe.
Que de fois l'étranger ou le Dieppois , en parcourant ces falaises de Gaudecote, s'est-il rencontré avec un homme de moyenne taille dont les regards étincelaient aux derniers rayons du soleil comme les facettes d'un diamant, et qui restait immobile, les bras croisés sur la poitrine! Gel homme, auquel il ne donnait qu'un regard indifférent, c'était Gbateaubrland.
Chateaubriand a dit souvent, dans ses causeries familières, qu*il aimait surtout Dieppe à cause de cet aspect exceptionnel du coucher du soleil à Gaudecote.
El^lise de Varangeville.
ENVIRONS DE DIEPPE
lA Cité de Iilme*
Il se trouve dans les opulentes campagnes des environs de Dieppe trois jolies, émeraudes lombëes des doigts de Dieu : la vallée d* Arques , la vallée de la Scie et la vallée de la Saane. Avant de nous lancer dans Texploration de ces campagnes, il faut aller voir ce plateau célèbre et presque vénéré qu'on désigne tantôt sous le nom de cité de Lime, tantôt sous celui de camp de César. Mais peut-être serait-il à propos de dire préalablement que cette cité de Lime n'est pas un monument , ni un accident pittoresque , ni un amas de ruines qui rehaussent quelque effet de paysage. Cette cité de Lime n'a ni forme artielle, ni couleur : tout l'intérêt qu'elle inspire dérive du charme de la rêverie et du scintillement
G(JID£ A DIËPP£,
de rimagination aux prises avec une énigme que le temps a faite en effaçant de son aile les caractères que des peuples anciens avaient laissés sur le sol.
On s'y rend par le faubourg du Pollel et par la falaise où était assise la bastille de Talbot : — c'est un trajet qui se fait à pied en une demi-heure à peu près. — Il faut suivre le sentier qui accompagne Tout le L Je ces hautes falaises jusqu'au ravin au bas duquel se trouvent comme tombées et oubliées des cabanes de douaniers garde-côtes. La fumée bleuâtre qui s'échappe k droite d'un massif d'arbres rabouji^ris plantés sur ie tlanc opposé de ce ravin, vous annonce le hameau du Puy. A très-petite distance de ce point , si vous avancez toujours en vous maintenant en vue de la mer qui est à gauche, vous ne tardez pas à découvrir un long remblai de circonvallation tout gazonné dont le pied est bordé de chaque côté par un fossé : des monticules, des tertres, des exostoses de ten aiii qui ont l'apparence de tombeaux sont semés sur ce plateau d'une étendue qui frappe en éveillant la curiosité.
Beaucoup de conjectures se sont produites pour donner une interprétation plaubible h l'origine et à la destination des travaux grandioses de ce champ.
Les unes voulaient que la cité de Lime ne fût qu'un camp romain. Louis Xlll étant à Dieppe vint visiter ce plateau. Les gentilshommes qui l'accompagnaient, tous hommes de guerre, i après avoir parcouru cette enceinte, décidèrent d'une corn mune voix que c'était un camp dont l'exécution ne pouvait être attribuée qu'aux Romains. De là la déâigaatiou de camp de César qui lui resta depuis cette époque.
D'autres chroniqueurs disent que ce fut le siège d'un élabUssement fondé par Chariemagne.
Quelques-uns ont prétendu que c'était le camp de Philippe qui avait pris le nom de camp de César par suite d'une erreur de dénomination provenant du surnom d'Auguste donné r,u piinca franc^U*
£?iVlRONS DE DIËPPË,
£nfin il en est qui voient dans la cité de Lime tout sim-» plement le lieu oii s'était retranchée l'armée anglaise corn*
mandée par Talbot.
Or, il s'est trouvé que toutes ces suppositions avaient leur raison d*étre, parce que les hommes de ces diverses époques
s'étaient en elïet successivement posés sur le sol de cette vaste enceinte ; mais le mystère de la primordiale existence de la cité de liime restait enfoui dans les archives que recélaient
les entrailles de la terre.
M. Féret un jour eut la pensée heureuse d'interroger ces ar* chives négligées jusque-là par ses prédécesseurs, et la terre à laquelle il s'adressait lui répondit par des révélations précises.
Il exhuma tous ces fragments, tous ces débris, toutes ces médailles dont nous avons déjà paj^lé et qui se rapportent identiquement avec ce que raconte Jules César des usages particuliers aux Gaulois habitants de cette côte.
Dans un des tuguria déblayés en 1827, il a rencontré entre autres objets deux médailles qui portent les irrécusables marques de la fabrication gauloise, antérieure au temps de l'invasion romaine.
Ces preuves corroborées par des textes nombreux établis- . sent aujourd hui que le vaste emplacement de la cité de Lime était un de ces oppida , un de ces refuges fortifiés où les populations gatlo-belges se retiraient ou campaient aussi longtemps qu'une force ennemie venue de l'intérieur et supérieure à la leur ne les en chassait pas* L'oppidum était toujours situé, ainsi que la cité de Lime en offre Texemple, à proximité d'une gorge , d'une anse , d'une baie , où des barques légères et portatives, pouvaient rester en sûreté. Quand le sort des armes leur était contraire, les habitants se réfugiaient sur leurs flottilles et prenaient la mer pour gagner quelque rivage hospitalier et voisin* Tout porte à croire c^ue ceux de la cité de Lime pouvaient passer en Angleterre dont les cùles étaient également peuplées de
70' GUIDE A DIEPPE
gallo-belges , leurs frères , avec lesquels ils se trouvaient en communication fréquente.
n est certain, selon Tingénieuse remarque, inédite encore, de M. Fërel, que plusieurs des aventuriers qui passèrent des cités gauloises en Angleterre donnèrent aux lieux où ils s'établirent les noms des cités d*ob ils étaient partis. César le dit pusiLivement et la géographie antique de la Grande-Bretagne nous rapprend aussi. Mais non-seulement ilo donnèrent le nom des cités, mais même de groupes plus restreints auxquels ils avaient appartenu , du canton et même de Thabitation d'où ils étaient venus.
' Ainsi Ton trouve au nord de Dieppe, en Angleterre , et en allant toujours au nord : Lime , Dmvres , Londres (Londi-
nium ), el l'on trouve en France à partir de Dieppe et en allant du nord au sud, par conséquent en remontant le courant des migrations : Limne^ Douvrend, Londinières.
La cité gallo-belge présente aujourd'hui une superficie de 55 hectares , ce qui laisse supposer qu'elle occupait tin tiers de plus en étendue au temps de son établissement primitif. Chaque jour cet espace s* amuiud rit par suite de l'éboulement des falaises dont les ilancs crayeux s'exfolient ou se rongent sans cesse sous les efforts de la mer et du vent.
« Partout en France, du M. Yitet, où il existe des monuments gaulois, les traditions populaires placent des souvenirs de fées. Ces divinités des anciens peuples septentrionaux semblent encore faire la garde autour des anciens débris que nous ont laissés les siècles témoins de leur mystérieuse puissance. Ainsi pas un dolmen^ pas un menhir qui n*ait sa fée ou son génie; ainsi dans les plaines de Carnac, les fées dansent même en rond chaque nuit, au dire des paysans qui les voient au clair de la lune. Il en est de même dans la cité de Lime t tous les ans , à la pleine lune de septembre, les fées viennent s'installer dans son enceinte pour tenir une grande foire ; elle^ étalent sur le ga^on de précieuses mar<*
ENVIRONS DE DIEPPE
chandiscs : bijoux , riches vêtements, étoffes brodées d'or et de soie» Malheur à vous si, traversant la cité , vous laissez vos yeux se fixer sur ces marchandises : Téclat en est si doux que vous voudrez, en vain continuer votre chemin. Ces belles fées à la taille légère , vêtues de blanches robes, vous entoureront , vous caresseront de leurs paroles ; les heures 8*envoleront et sans vous en apercevoir vous aurez été peu k peu entraîné à l'autre bout de la cité. Prenez garde, vous êtes au bord de la falaise : la fée perfide va vous pousser et vous précipiter en riant dans la mer. »
Qui pourrait affirmer que cette légende ne soit fondée sur quelques-uns de ces phénomènes physiques et météorologiques semblables aux prestigieux mirages des mers de rinde et des sables du désert ? Peut-être qu'en effet ces vastes campagnes de la cité de Lime, éclairées pendant leur sommeil près de Tourlet de la falaise par les rayons de la lune qm miroitent sous les rafales humides d'un vent de mer, ont-elles produit , une fois dans la nuit , des apparitions dont le jeu aurait trompé des yeux, et des intelligences naïfs. Peut-être même qu'alors un des témoins de cette scène fantasmagorique, fasciné et poussé par la convoitise d'un riche butin dont il croyait se saisir à tout instant» se sera-t-il avancé toujours et toujours jusqu'à l'escarpement delà falaise où il aura disparu t »ut à coup.
L'imagination des habitants de toute cette contrée diep* poise est très-rêveuse. Leurs annales inexplorées contiennent des légendes en grand npmbre. Celle du jour des morts est très-populaire. £lle prétend que le jour des morts , le guetteur de la jetée voit au milieu de la nuit arriver un bateau h la coque et aux voiles noires , semblables à ceux du port. Il le hèle, il s*empresse de lui jeter le grelin; mais à ce mo* ment même le bateau disparaît; on entend des cris plaintifs qui font frissonner , car on les reconnaît : c'est la voix des marins qui ont naufragé dans l'année.
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GUIDE Â DIEPPE
Les gens de la campagne disent et croient què le Roitelet
de la dernière couvée retourne la nuit à son nid, chanter NoéL Voici une traduction inédite de cette légende par M* Férel.
L» Passani^ U Rùitekê,
« Le soir étend ses pâles voiles :
Où vas-tu, petit roitelet?
Est-ce à la lueur des étoiles Que va s*ébatlre Toiselet?
-~ Je retourne au nid solitaire
Où ce printemps je vis le jour, Je vais où me couva ma mère, De î^oèi chanter le retour.
— Mais la' nature est désolée ,
La bise effeuille le verger :
Tu n'as contre l'âpre gelée Qu'un petit manteau bien léger.
— Je retourne au nid solitaire Où ce printemps je vis le jour, Je vais où me couva ma mère, De Noël chanter le retour.
— N*entendâ-tu pas les cris funèbres Qui partent de ce vieux beffroi?
Prends garde, Toiseau des ténèbres
Est peut-être déjà sur loi ?
— Je retourne au nid solitaire.
Où ce printemps je vis le jour, Je vais où me couva ma mère, De Noël chanter le retour,
— Et puis voici bruire l'orage, La neige accourt sur ton chemin, Que Dieu protège ton voyage!
Va vite , gentil pèlerin. .
— Je retourne au nid solitaire
Où ce printemps je vis le jour, Je vais où me couva nui mère, De Noël cbauter le retour. »
ENVIRONS DE DIEPPE
Arènes*
Trois chemins mènent de Dieppe à Arques :
L'un par le hameau de Saint-Pierre ; Le second, par le Poliet;
Le troisième , par la rivière sur laquelle on peut naviguer
en canot, à voile ou à la rame. Quand on veut prendre la voie d'eau y il faut se rendre au cours Bourbon, ou se trouvent toujours des bateliers qui ne vous offrent que l'embarras du choix entre les charmantes embarcations dont ils vantent à qui mieux mieux la marche et la commodité.
Nous dirons à Famateur de la chasse que la rivière d*Arques parcourue doucement en bateau lui offrira de fréquentes occasions de se récréer le fusil à la main. C'est un parage aimé des sauvagines : Talouette de mer, la bécassine, le halbran, le courlis, le chevalier, la poule d'eau se montrent dans les cryptes plantureuses de ses berges.
Les canots qui descendent le cours de la rivière en trois quarts d'heure, mettent une heure un quart pour la remonter. Le lieu où ils s'arrêtent borde des prairies ombragées d*arbres dont le sol est sec et résistant. Là souvent se réunissent de joyeuses compagnies qui viennent gaiement s'ébattre sur l'herbe autour d'un festin en pique-nique.
Celte champêtre localité se partage le privilège des rendezvous de ce genre avec la forêt d'Arqués, et parfois le vieux château en ruine.
Des deux routes qui vont à Arques, celle qui fait suite au hameau de Saint-Pierre est la plus fréquentée; c'est la plus rapprochée de la ville. Les chevaux de louage de Dieppe, dès qu'ils ont la bride sur le cou , et qu'ils sont hors de l'écurie, la prennent d'instinct.
La route de Saint -Pierre est totit à la fois la promenade favorite des paisibles habitants de la ville et l'avenue que parcourent les nombreux équipages des touristes. On
GUIDE A DIEPPE
y arrive au pied de la grande cdte que suit rancienne route
de Rouen, k gauche, après avoir passé l'octroi de Dieppe et laissé le faubourg de la Barre à droite.
Cette route est gaie. A travers les percées qui interrompent de temps à autre la masse compacte des feuilles et des arbres qui la bordent, apparaissent des prairies et leurs vaches dignes de Paul Potter ; des ioiaisonnettes avec leur encadrement de fleurs et de vergers. Un mond*' d'oiseaux peuple ce défilé : le verdier va sautillant d'une branche à l'autre; la manthe, oiseau pécheur, les blancs phalènes a la robe et aux ailes d'argent, bourdonnent sous la feuillée. Et le soir, quand la nuit est close, tout ce monde disparaît pour laisser la place au ver luisant, dont la lumière métallique brille çk et Ik comme le feu des pierres précieuses dans la demi-obscurité des loges d'un théâtre.
11 n'y a pas une demi-heure que nous cheminons, et voici les premières maisons d'Arqués.
Ce calvaire à l'angle formé par ces deux routes est placé sur le territoire du bourg. La route de gauche mène dans la partie basse, à la rivière, à la forêt; l'autre conduit aux ruines.
L'hôtel de la descente du château d'Arffties , tenu par Bataille , est dans la rue principale, avant d'arriver à la place communale. C'est le caravansérail obligé des visiteurs à cheval ou en voiture qui vont aux ruines.
Le bourg est d'un aspect charmant : l'air et la lumière enveloppent toutes ses maisons , qui , bâties sur un terrain en pente, se groupent avec un bonheur de hasard très-pittoresque. Parmi ces maisons , quelques-unes sont à pignons avec fenêtres à meneaux de pierre. La brique des façades, ici jaune, la rouge, ailleurs disposée en marqueterie et tapissée de vigne ou de clématite, offre une sorte de diversité kaléidoscopique.
On retrouve partout dans Arques des vestiges .qui aunon-
ENVIRONS DE DIEPPE. 81
cent son ancienne iitiportance. On reconnaît aisément qu'on
est dans une ville déchue. Arques fut la capitale de Tancien comté de ïalou. On ne sait rien de son existence avant Tannée 944. ËLle a donc un siècle d'antériorité sur Dieppe, qui relevait d'elle. Son nom dérive du latin arcœ. Le voisinage d'un pont formant autrefois une communication importante entre deux places voisines a motivé cette déno* mination, dont on a fait Arques. Des circonstances pareilles ont fait désigner de la même manière la ville du Pont-del'Arcbe*
Guillaume le Conquérant fit don du comté de Talou et de la ville d'Arqués à son oncle Guillaume, frère de Robert. Guillaume, qui méditait une rébellion contre son neveu, dans le but de le dépouiller de ses États, fut le premier qui con- ^^iniisit un château sur la montagne. La rébellion du comte éclata; mais, battu par Guillaume le Conquérant, il fut contraint de s'enfermer d'abord dans sa forteresse, capitula malgré les tentatives que fit le roi de France pour appuyer les révoltés, et alla mourir misérable chez Ëustache, comte de Boulogne, qui Tavait accueilli.
En 4203 , le roi Henri II fit rebâtir le château et le fortifia par l'annexe d'une tour et par de nouveaux remparts.
Dès cette même année, toute la Normandie était conquise par Philippe, et la ville d'Arqués resta au pouvoir de la France jusqu'en 1419, où Talbot et Warwik s'en emparèrentmais elle fut rendue à Charles VII par un des articles de la capitulation de Rouen.
A cette époque , Arques avait déjà perdu de son importance. Dieppe l'avait éclipsée : dès le xv» siècle, ce n'était plus qu*un gros bourg, et cependant son bailliage étendit encore jusqu'en 1789 sa juridiction sur les faubourgs du PoUet, sur çelui de la Barre , sur deux cents paroisses et six bourgs*
La route qui conduit aux ruines^est impraticable aux cheyaux. Dès qu'on a laissé son équipage à l'auberge, on se so f
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82 GUIDE A DIEPPE
dirige en montant la rue. Sur le chemin , et à Feutrée de la place de la Mairie, est une maison de brique rouge, qui date
de la renaissance par deux jolies petites colonnes artistemenl travaillées et supportant un fronton. Dans la cour occupée par un maréchal ferrant, on trouve une tourelle, un vieux puits et quelques autres fragments du xvi* siècle. A Tintërieur, on voit quelques cheminées contemporaines de ce petit portail. Cette maison ne dépare pas Tentourage historique qu'on vient chercher ici.
En traversant la place par une diagonale à gauche, on arrive tout près d*un petit sentier étroit et montueux ; au bout de ce sentier apparaît le monument.
Ruines Uu chàlcau d'Arqués.
L*impression que jette sa première vue est celle d'une de ces montagnes chauves des Pyrénées, bizarrement déchi- | quetées par les pluies , les neiges et les ouragans*. Ce n*est ! qu'en approchant que l'œil peut discerner les masses uni-
ENVIRONS DE DIEPPE. 83
formes d'une forteresse flanquée de ses tours et de ses
bastions.
Pour arriver à. la porte d'entrée du château , il fallait descendre un fossé et gravir le flanc opposé. On sonne une cloche, qui sert à dire au gardien de ces ruiues que des étrangers demandent à les visiter.
L'enceinte intérieure est divisée en deux cours, qui sont séparées par une grande porte en plein cintre; kroxtrémité de la seconde , s'élève le vieux donjon que le roi iienri il d'Angleterre fit édifier.
Un sol crevassé, incertain , accidenté, recouvre païUnit de vastes souterrains, à l'aide desquels le château descendait clandestinement jusqu'au bord de la rivière, qui passe au bas du pays; une porte en fer fermait celte issue imperceptible et débouchait dans des champs éloignés, quelques traditions disent jusqu'à Dieppe même....
Des pans de muraille s^élancent vers le ciel avec leurs pierres déchaussées de leurs interstices, sans forme précise, sans caractère, sans profils, sans style, sans date. Quelques fleurs poussent çà et là au milieu des ronces. Du haut des lignes supérieures et brisées de ces iiuirailles, le lierre laisse tomber ses lianes parasites; de noirs sureaux, avec leurs bou(|uets blancs, s^élaucent des crevasses; des frênes aux feuilles durées s'agitent et brillent au milieu de ces masses de briques et de pierres abattues comme pour établir l'empire de la nature sur la puissance détruite de l'homme. Tel est le tableau qui frappe votre vue.... On a beau étudier ces ruines pour découvrir l'ancienneté relative de chaque fragment , on se perd dans un travail stérile ; tout est en confusion; c'est un péle-mêle de voûtes à plein cintre , à ogives , de parties revêtues ou mêlées de brique ; d'autres construites de pierres et de çailloux. Ici le xi* siècle et le XVI*, là le xv* et le xii* : c'est le chaos pour l'archéologue lui-ménie.
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GLIDE A DIEPPE.
Pour jouir du coup d'œil de la vallée, il faut monter kla
plate- forme du dunjon : c est une ascension que tous les visiteurs quelque peu hardis aiment à entreprendre. Une partie du trajet se fait sut des degrés en ruines; Tautre, sur des talus presque à pic, ])roduit des éboulements qui ont eu lieu. Arrivé aux deux tiers de cette ascension, plus de degrés, plus de talus : un pan de muraille s*élève perpendiculaire; au-dessus de votre tête est la plate-formel On n'y peut parvenir qu'au moyen d'une échelle appliquée contre ces parois dégradées; au-dessous de vous, un abîme.
C'est du haut de ce pic que se déroule sous les yeux le plus étrangement beau des ]>ay sages.
Voyez-le pour que le souvenir ne s'en efface jamais de votre mémoire à Fheure où les derniers rayons du soleil couchant viennent dorer les lignes supérieures du donjon, quand la vallée commence à prendre une teinte plus pâle et plus mélancolique , et que déjà la vapeur du soir fume en dessinant de longues traînées blanches sur le triple cours des petites rivières d'Eaulne, d'Arqués et de Bé thune.
Le petit obélisque que nous apercevons de l'autre côté de la vallée , sur la lisière de la Torét dont l'orée est couverte de buissons, fut érigé en commémoration de la bataille d'Arqués que le roi Henri remporta sur Mayenne. Ce fut là que se passa le plus fort de T action. Un peu au-dessous, remarquez ces deux maisons , à la toiture de chaume, entourées de pommiers et encadrées carrément d'une haie; aujourd'hui ce sont des fermes, c'était alors la chapelle et la maladrerie de Saint-Etienne. Là, le maréchal de Biron avait établi un camp retranclié, où l'on avait élevé une plate-forme pour recevoir du canon.
Le duc de Mayenne, après avoir songé un moment à attaquer le Pollet et Dieppe, s éiait décidé à concentrer ses
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ENVIRONS DE DIEPPE
forces sur Markin-rËglise , le village qui fait face à Saint- Ëtienne de l'autre côté de la Béthune.
Voici quelles étaient les positions réciproques des deux armées ; le château d'Arqués tenait pour Henri lY; rarmée du roi occupait depuis les prairies jusqu'au sommet de la colline; la partie supérieure du lorrain, à cause de sa déclivité , était réservée à l'infanterie. La cavalerie s'étendait de la maladrerie au creux de la vallée.
Les lignes de Mayenne , h. gauche , sur le coteau opposé , étaient rangées daui le même ordre; seulement l'armée du roi comptait à peine six mille hommes, et Mayenne, lui , en avait plus de trente mille.
Quelques instants avant que l'action commençât, le roi, nous dit l'histoire, se fit apporter à déjeuner, tous les officiers rangés autour de lui. Ils mangeaient de bon appétit , lorsque le sieur de Belin, gentilhomme ligueur, qui s'était trop avancé en voulant faire une reconnaissance, lui fut amené prisonnier. «Bonjour, Belin , dit le roi d'un air riant, emhrassez-nioi pour votre bienvenue. » Belin , l'ayant embrassé , se prit à nre à son tour, et l'assura qu'il allait avoir sur les bras trente mille hommes de pied et dix mille chevaux. « Où sont vos forces ? ajouta-t-il eu regardant autour de lui. — Vous ne les vojez pas toutes, monsieur de Belin, dit le roi, car vous ne comptez pas Dieu et le bon droit qui m'assistent. »
On sait quel fut le résultat de la bataille. Mayenne , ayant perdu toutes ses positions et une partie de sa cavalerie , fit sonner la retraite , rentra dans ses quartiers par le tournant du vallon qui le mettait à couvert des bastions de la forteresse, et gagna le lendemain la plaine de Gruchet^ tout près de Dieppe , où il se posta.
Ciui croirait que ce château était encore debout, il y a cent quarante ans (i708) , et en assez bon état de conservation pour qu'on en pût étudier tous les détails archéologiques ?
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Malheureusement il fut reconnu qu*il était inutile au service du roi. Quelques habitants demandèrent qu'il leur fât
permis de le démolir. La requête, d*abord rejetëe , fui admise en 1775. Deux ans auparavant^ les religieuses d* Arques avaient été autorisées à enlever les matériaux dont elles avaient besoin pour bâlir leur couvent. La même autorisation fut accordée à une foule de demandeurs. Elle devint générale. En 1780 , une ordonnance porta autorisation d'enlever le peu de matériaux restant au château d'Arqués. Ainsi fut consommée celle œuvre de vandalisme à laquelle plusieurs époques prirent part.
Aujourd'hui ces ruines appartiennent à M. de Reizel, fils de l'ancien receveur général du déparlement, en qui se réunit le sentiment le plus exquis de l'artiste à l'esprit positif d'une époque sérieuse. Plein d*un docte respect pour ces ruines, il semble ne les posséder que pour les garder avec soin au profit des plaisirs du public , auquel il en laisse le libre et complet accès. Mais jusqu'à quel point le propriétaire qui succédera k un homme d'imagination et de gont portera-t-il le culte des arts et de Tantiquité? Ne se pourrait-il pas qu'après lui , -un terrible industriel s'avisât d'élever sur l'emplacement de ces ruines une fdature de coton ou un moulin à presser l'huile de colza? £t ne serait-ce pas au gouvernement actuel de la France , si plein de sollicitude pour les gloires monuuientales du ]>ays , à éviter qu'une pareille profanation ne soit ajoutée à toutes celles de ce genre qui ont été commises en France ?
Le château d'Arqués a été visité par une foule d'ilhistra- " tiens historiques. Quelques-unes sont comme les diamants d'un long chapelet de gemmes : Louis XIV, qui» passant à Dieppe avec sa mère, s'en retourna par la vallée d'Arqués; Napoléon Bonaparte, qui était accompagné de Talleyrand , son grand chambellan; et tout récemment Leurs Majestés Impériales.
ENVIRONS , DE DIEPPE
On raconte que Napoléon P', qai 8*était bien fatigué à voir et à courir, témoigna la fantaisie de déjeuner dans une
maigre auberge dont la tradition n'a gardé aucune désignation précise. L*Empereur, n'ayant trouvé que des œufs , demanda du vin ; il n'y avait que du cidre. II fit un signe physionomique qui témoignait qu'il eût préféré le plus mauvais vin de Suresnes.
« Eh bien ! dit l'Empereur à Talleyrand après une demiminute d'incertitude sur le paru (|u il devait ptuiuhe, ou de rester, ou de s'en aller déjeuner ailleurs, vous qui faites de l'esprit sur tout, faites-en sur cette déconvenue^ •
Talleyrand se mit aussitôt à improviser :
Le bon roi I)a2;obert Aimait le bon vin nu dessert.
Le grand saint Éioi Lui dit : 0 mon roi.
Le droit réuni L'a bien renchéri.
Eh bien 1 lui dit le roi....
Talleyrand s'étant arrêté là dans son improvisation, cherchait la fin de son couplet et répétait :
Eh Wen ! lui dit le roi....
« C'est tout simple, dit alors Napoléon en contiuuaiU la chanson :
Eh bien î lui dit le roi Je boirai du cidre avec toi !
En achevant, il posa son chapeau sur une chaise et prit
place k la table qui avait été dressée pour lui.
Le grand homme et le courtisan rirent de bon cœur de ce petit incident; ci c u*on ne s'en étonne pas! Il est des moments oîi les esprits les plus grands échappent k la tension
Digitizeo Ly ^
88 GUIDE A DIEPPE
de leurs pensées. On trouva, le jour de la mort de Socrate, un recueil de facéties sous le chevet de son lit !
Eglise (l'Arques.
On ne va pas h Arques sans voir son église, que beaucoup flattent en la comparant k la cathédrale de Lincoln. C'est un monument joli et coquet, mais sans grandiose ni antiquité. Le chœur est la partie la plus remarquable. Le jubé est d'une élégante légèreté. Les fenêtres offrent de beaux spécimens de vitraux peints, mais qui ont rudement souffert. La construction de cet édifice est généralement attribuée à Nicolas Bé-
Gopgle
ËNVIRONS DE DIËPPË
diou, mort en 1572, et enterré au pied des marches de l'auteL
L'extérieur de cette église est très-travaillé ; on y a multiplié des ornements d'un goût parfait : ce sont des rosaces, des feuilles, des figurines, des gargouilles. L'une d'elles porte le collier de Ferdre de Saint- Michel, et, par conséquent, elle ne peut avoir été placée antérieurement au xv* siècle. La construction de la tour s*est faite plus d'un siècle après celle de Téglise ; car, sur une des pierres de sa corniche supérieure, on voit gravé le chiffre de l(j:28.
AMiielle**
'Pour gagner la forêt d*Àrques ou se diriger vers Martin-
l'Église quand on sort du bourg, on passe deux ponts et plusieurs petits ruisseaux en suivant une charmante route bordée de maisonnettes : c'est le village et la chaussée d'Archelles. Ce village était Tancien faubourg de la ville d'Arqués; cette chaussée est une voie romaine.
Là-has, sur le flanc de la montagne, est le château avec sa masse imposante, son front décharné, ses sombres souvenirs. Ici c'est le bruit d'une eau transparente qui coule et qui mousse ; des bouquets d'arbres, des jardins, des vergers, des prairies d'un vert toujours vif; un paysage gracieux et frais comme une espérance.
«artln-rfisllse.
La route de la chaussée d'Archelles à Marti n-l'Égli se contourne la lisière de la forêt qui coiffe la partie supérieure du coteau; mais une route conduit droit dans le bois, d'oii l'on ' peut regagner Mur lin-l' Église par un autre chemin moins direct.
Le village est enfoui sous les impénétrables ombraies d'une
vallée qui déboucle dans celle d'Arqués. C'est une sorte de
biyilizûu by GoOglc
GUIDE A DlËPPË.
pistil entre deux pélales diaprées. Il se compose d'un éparpiilement peu nombreux de petites maisons rustiques sépa*
rées les unes des autres par des plantations d'arbres, des bosquets et des cours d'eau. On est au beau milieu du pays qu*on ne s'en doute pas. On se croit dans une gorge aban* donnée ; tout est solitude autour de vous ; rien de plus agreste, et Ton se dit, si Ton porte un aïoour au cœur, que c'est dans un pareil lieu qu'on voudrait vivre à deux loin du monde. La rivière de FËaulne (jadis Heldom^ Helm^ O/na) traverse le village en suzeraine; elle envahit et couvre selon son caprice, et cela souvent, presque toute la voie carrossable, si bien que cbevaux et équipages passent à gué et sous un dôme de verdure. Un sentier, pratiqué sur un exhaussement de la chaussée, met ie piéton à l'abri des eaux par des temps ordinaires ; mais si le torrent est dans un jour de malice et donne, son niveau dépasse cette voie étroite.
L'église ne se voit pas; elle se trouve, après qu'on l'a cherchée, à travers des massifs d'arbres. On la trouve d'autant moins facilement que, semblable aux humbles habitations qui l'entourent, son toil est de chaume. Sur la pierre tumulaire qui sert de table au maître-autel, on lit ces mots en caractères gothiques :
ME88IIIB BBCTTAULT YIEL ( 017 OREL ) ,
EN SON VIVANT CCRÉ DE LIMMES .ET DOIEN DE ENVABBfEir, LEQUEL TBÉPASSi
l'an D£ GiUCE 1466.
On s*est perdu en conjectures sur la qualification donnée au défunt par cette tombe. Quelques-uns allaient vite en conclure que Foppidum gaulois était encore habité du xv* siècle; mais M. le docteur Lecat , dans un racmoire à l'Académie de Rouen , et après lui M. Auguste Le Prévost , ont arrêté le cours de ces suppositions par une supposition plus
ENVIRONS DË DIEPPE.
Spécieuse* Ils ont rappelé Texistence en Angleterre de la ville de Limmes, dont la paroisse pouvait bien avoir eu pour chef
messire Reguaull Yiel.
tLm JForét d'jtr^ues* " MlBt-lilcoliis d'Allbermoiil. — Aneoarl*
Cette forêt d'Arqués, qui s'aperçoit de presque tous les
points élevés qui entourent Dieppe, est certainement Tune des plus charmantes séductions de sa villégiature. Tous les trésors de la nature agreste et sylvatique s'y trouvent à profusion : solitude, ombrage, clairières, points de vue, lu 1res séculaires, gaulis de chênes, broussailles, végétations vigoureuses et écheveléesy bruyères, joncs marins, oseraies fleuries, églantiers, chèvrefeuilles et lierres acrobatiques. Le sol tourmenté offre tantôt des pentes abruptes, tantôt des routes planes; ici des accidents sauvages, âpres ; ailleurs des dômes de feuillages idylliques et impénétrables aux rayons du soleil. L'air qu'on respire dans ce bois, veau souvent de la mer après avoir caressé la prairie en fleurs , jette à bouffée la vie au fond des poumons. Si vous faites halte au pied de quelque chêne au tronc noueux, il n'est pas rare que, au milieu de ce silence que vous écoutez, il vous arrive d'entendre le cri ou le chant inconnu d'un oiseau voyageur. L'aigle se montre parfois dans ces parages ; le héron y passe.
Dans plusieurs des cantons de la forêt, il y a des emplacements oii l'herbe pousse rase et drue; ce sont des lieux aimés des visiteurs fashionables de la ville; le programme de leurs plaisirs les y amène et ils campent là souvent pendant toute une journée d'été. On y déjeune, on y dine avec les provendes que le char-à-banes ou le bât de Tftnè a transportées. On y danse et on s'en éloigne lorsque la nuit descend du ciel et fait penser aux loups, qui, pourtant, ne sortent des inextricables fourrés de ces bois que pendant la rude saison des neiges et des frimas.
GUIDE A DIEPPE
Quelque chemin que vous suiviez dans la forét,.il vous conduit à un paysage ou à une intéressante bourgade, ainsi du village de Saint -Nicolas crAlihunnorit , situé au cœur de ces bois : c'est une ruche d'abeilles, une agglomération de travailleurs qui habitent des maisons à toit d'ardoise, à grands vitrages, d'un aspect insolite et propre. Elles ne ressemblent à aucune autre parmi celles que vous avez vues en Normandie. * Saint-Nicolas d'Alihermont est une colonie d'artisans qui s'occupent et vivent de la fabrication de mouvements d'horlogerie. Quand vous serez reveau de Saint- Nicolas d'Âlihermont, vous aurez vu le coin d'un canton industrieux de la Suisse.
Si vous débouchez de la forêt, du côté de Martin-rÉglîse, vous apercevrez à droite, en remontant la vallée, un village qui étale librement ses maisons. La flèche de son église poin* tille avec grâce et nonchalance au milieu d'un encadrement de pommiers et d'une pelouse de gazon : c'est Ancourt , que beaucoup vont visiter, d'abord parce que la route est charmante à travers la campagne variée, ensuite à cause de cette église, dont les sept verrières sont belles et très-estimées. C'est aussi contre un des piliers de sa nef que se trouve un bénitier tout à fait analogue à celui de l'église de Saint-Remi, qui servit de texte h une foule de dissertations et de conjectures savantes, mais stériles.
irallée de 1* Scie.
f a vallée de la Scie est la moins importante et la moins i
riche en sites variés des trois qui sont aux environs de Dieppe.
Elle débute près de Saint- Victor l'Abbaye.
A LongiicviUe, les arbres se pressent; les peupliers, les aunes, les saules sont tellement cùte à cote, que c'est à peine si le soleil peut filer à travers leur feuillage. Us masquent et
ENVIRONS biù DIEPPE
cachent les maisons aux regards des passants, si bien qu'il faut deviner que Ik derrière il existe un village.
Longueviile est un assez gros bourg , plus long que carré, aplati par le resserrement de deux coteaux. Il doit son nom
k sa forme,
G*est la première station du chemin de fer en partant de Dieppe.
Les ruines de son ancien château, dont la fondation, comme celle d'Arqués, remontait au xi* siècle , ont eu quelque célébrité. Chateaubriand les visitait encore un an avant sa mort, quoiqu'elles n'eussent plus alors le beau caractère qu'elles montraient vingt-cinq ans auparavant. Mais elles ont eu le triste sort dont nous parlions à propos du château d*Arques; elles sont tombées dans des mains qui les ont profanées en convertissant, une grande partie de leurs matériaux en granges et en moulins.
Il y avait aussi une ancienne et belle abbaye à Longueville, qui fut saccagée h l'époque de la révolution et dont le monastère a été prostitué en filature. L'embarcadère du railroute occupe remplacement de Téglise. Quelques-uns des muiiUMicnts îninulaires de ce monastère ont trouvé un refuge dans l'église paroissiale du bourg; d'autres ont été transportés au musée de Rouen; le plus grand nombre disséminés à tort et à travers dans le pays. On en rencontre à chaque pas sur le seuil des portes. On voit, devant des cafés et des boutiques , des pierres ou des fragments de pierres tombales. Au-dessus d'une pharmacie , on Usait naguère :