‹ Dietrich BuxtehudeChapitre 1 sur 70 · IMPRIMERIE ALSACIENNE ANCT G. FISCHBACH, STRASBOURG · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE ALSACIENNE ANCT G. FISCHBACH, STRASBOURG

« Patriam agnoscit Daniam, unde in nostras delatus oras septuaginta circiter vivendo annos implevit », lisons-nous dans les Nova literaria Maris Balthici et Septentrionis du mois de juillet 1707, où la mort de Dietrich Buxtehude est annoncée1. Dans le second volume de la Cimbria titerata, Johann Moller (fi725) donne de Buxtehude une courte biographie qui commence ainsi : « Dieiericus Buxtehude, Helsingorae in Zeelandia Danica, pâtre Johanne, t empli urbani organoedo, A.lôjy nattes ....» -. Johann Gottfried Walther écrit seulement, dans son Mnsicalisches Lexicon (1732), que Dietrich Buxtehude était le fils de Johann Buxtehude qui fut 32 ans organiste de l'église Saint-Olaus à Elseneur3. Seul Moller propose une date précise; mais il semble, d'ailleurs, qu'il se trompe, en désignant Helsingôr (Elseneur) pour le lieu de la naissance de Buxtehude, car son père ne devint organiste dans cette ville qu'après 1640. Dietrich Buxtehude nous apprend lui-même, dans le titre d'une œuvre qu'il publie pour honorer la mémoire paternelle, que Johann Buxtehude

1 Nova literaria Maris Balthici et Septentrionis, collecta Lubecae, 1707. Lubecae et Hamburgi, Literis et Sumptibus Reumannianis . P. 224.

* Johannis Molleri Flensburgensis Cimbria literata. Tomus secundus adoptivos seu exteros, in ducaiit utroque Slesvicensi et Holsatico vel officiis functos publicis, vel diutius commoratos, complectens. Copenhague, 1744,

3 Mnsicalisches Lexicon, oder Musicalische Bibliothec . . . von Johann Gottfried Walthern. Leipzig, 1732, p. 123.

fut « pendant 32 ans organiste à l'église Saint-Olaus, dans la ville royale d'Elseneur » ' ; nous savons d'ailleurs que, en mai 1671, ce musicien, vieilli et affaibli, avait abandonné son office à Esaias Hasse2. En calculant d'après cela, on aurait 1639 pour l'année de son entrée en charge. Mais il serait imprudent d'accepter comme absolument exact le nombre d'années que son fils assigne à la durée de ses fonctions. Il paraît, en effet, que, vers 1640, Johann Buxtehude ne résidait pas encore en Seeland, province où est la ville d'Elseneur, mais de l'autre côté du Sund, en Scanie, où, d'après Hulphers, il était alors bien connu3. Dans une inscription, qui fut placée près de l'orgue de Helsingborg, pour rappeler qu'en 1641 cet instrument fut * réparé et embelli », figurait le nom de Johann Buxtehude, désigné comme organiste de l'église4. Il est

1 Voyez dans le Bach-Jahrbuch de 1909, l'article de M. Reinhard Oppel, Buxtehudes mus ik al i s cher Nachruf beim Tode seines Vaters et le supplément musical joint à cette publication.

2 M. S. A. E. Hagen, dans l'exposé très précis des sources danoises de la biographie de Dietrich Buxtehude, qu'il a bien voulu me communiquer, complète cette indication, déjà publiée par J. Boite [Das Stammbuch Joli.

Val. Meder's, dans la Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft, Ville année, 1892 p. 5o3).

3 A. A. Hulphers, Historisk Afhandling om Musik och Instrumenter. Westerfis 1773 = « Johan Buxtehude var bekant i Skàne pâ 1640 talet» (p. 180, en note). Et : «Johan Buxtehude reparerade 1641 det 1628 byggade Orgel i Helsingborg Maria Kyrkai» (p. 223). Communiqué par M. S, A. E. Hagen.

* « Anno Christiano MDCXLI / Praeside Regio Domino Christophoro Ulfeldt de / Rabelôf Equité Aurat. Magno / Regni Consiliario. / Pastore et Praeposito / Magistro Andréa Gam^aeo. / Consulibus Casparo Petraeo W. / et Jano Christiano. / Sénat. Jacobo Werber. j Andréa Haggaei. Mathia j Mathiae. Thoma Jacobi Gleg. / Tutoribus Christophoro / Frederici et Nicolao Laurentii. / Organ. Johan Buxtehude. In Laudem Jehovae / et Ecclesiae ornamentum Reparatum et / expolitum est hoc organum. » Cette inscription est publiée dans l'ouvrage d'E. Follin, Hclsingborgs Historia, édité et complété par Wieselgreen (Upsala, i85i). M. S. A. E. Hagen, qui me l'a transmise, observe que le mot abrégé organ. doit être vraisemblablement organista, bien que Hulphers, sans doute d'après cette inscription, paraisse considérer J. Buxtehude comme le facteur d'orgues qui répara l'instrument (voy. la note qui précède). M. Hagen ajoute que, dans les archives de Helsingôr où il habita si longtemps, J. Buxtehude n'est jamais désigné comme facteur d'orgues. Observons que le mot organ(arius) correspond à joueur et faiseur d'instruments.

LA JEUNESSE DE DIETRICH BUXTEHUDE à

probable, ainsi, que Dietrich Buxtehude naquit à Helsingborg *.

Cependant une famille Buxtehude résidait à Elseneur longtemps auparavant. En 1619, un certain Franz Buxtehude y est cité en justice, pour avoir, illicitement, vendu de l'eaude-vie aux buveurs, dans sa maison, et, à propos de cette affaire, paraît aussi le nom d'un Johan (Hans) Buxtehude2. Aucun de ces deux personnages n'est le grand-père de Dietrich. Nous savons que le père de Johann Buxtehude portait le prénom de Jens puisque, dans les comptes de l'église Saint-Olaus pour i65o, i65i et i652, l'organiste est nommé Hans Jenssen Buxtehude3.

Ce nom, que les actes d'archives présentent sous des formes bien diverses l, dénonce l'origine allemande des Buxtehude. Entre Brème et Hambourg est la petite ville de Buxtehude5 et, depuis des siècles, il y a, dans cette région, des personnages qui s'appellent Buxtehude : dans la seconde moitié du XIIIe siècle, vivait à Hambourg Bernard de Buxstehude6; en 1285, dans la même ville, Johannes Buxtehude était boulanger 7; en i3oo, Johann von Buxtehude,

1 Je n'ai pu trouver de document qui témoigne que Buxtehude soit né en i635. Voyez l'article de M. le prof. Stiehl, dans les Miitheilungen de la librairie Breitkopf et Hârtel, n° 2729 (10,02).

1 Communiqué par M. S. A. E. Hagen.

3 Id.

* Par exemple, d'après M. S. A. E. Hagen, Buxstehude, Buchstehude, Buchstehaed, et même Buchstahaffuedt. En Allemagne, D. Buxtehude est aussi •nommé Boxdehude {Mittheilungen der Gesellschaft fur Lûbeckische Geschichtc II. 1887, p. n5) et Boxtehude (Mattheson, Grundlage einer Ehren-P forte, 1740, table alphabétique des noms propres).

5 Ein schlechter, doch lustiger Ort dit Joh. Hûbner au sujet de Boxtehude (lat. Boxtehuda), dans ses Kurje Fragen ans der neuen und alten Geographie. Le Laboureur écrit le nom de la ville comme il l'entend prononcer : Bouxtehouden {Histoire et Relation du Voyage de la Royne de Pologne, 1648, p. 100). Huet adopte la forme Boxtehude, dans son Iter Svecicum (ib:>2, p. 8). Galeazzo Gualdo Priorato aussi (Boxtehuda) dans ses Relationi de' Governi, e Stati... di Colonia, Lubecca, Bremen & Amburgo, etc., 1674, p. 71.

8 Necrologium capituli hamburgensis} publ. par le Dr Karl Koppmann, dans la Zeitschrift des Vereins fur Hamburgische Geschichte, neue Folgc, Jter Band, 187D, p. 35 et p. 64.

7 Zur Geschichte der Bàcker in Hamburg, de H. Nirrnheim (Mitth. des Vereins fur Hamb. Gesch., Ville vol., p. 519).

bourgeois de Hambourg, reçoit du comte Adolf V un arpent de terre sur le ban de Hamm1; en i52o, une religieuse du couvent de Sainte-Anne à Lùbeck, Magdalena Buxtehuden, est nommée sur la première page d'un Antiphonaire qu'elle a copié2. On pourrait assez facilement prolonger cette énumération3.

S'il n'est pas né à Elseneur, Dietrich Buxtehude y vint,, du moins, très jeune encore. Nous avons déjà vu qu'il était impossible de déterminer l'année où Johann Buxtehude fut élu organiste de YOlai-Rirke. Les comptes de cette église, du Ier mai 1640 au Ier avril 1648 ont disparu. Mais on croit que Ciaus Feiter, organiste depuis i63o, vivait encore en 1642 ; d'autre part, sa femme (Inger Lauritsdatter) figure avec la qualité de veuve dans un acte du 24 avril 1645 v- Au commencement de cette année, Johann Buxtehude habitait déjà à Elseneur : le vendredi qui suivit le dimanche après l'Epiphanie, son fils Peiter fut baptisé à l'église Saint- Olaus 3. Par l'acte de baptême, nous apprenons que sa femme s'appelait Helle Jespersdaatter. Elle est désignée, ici, selon la coutume populaire6, par le nom de son père, et dite fille de Jesper (Gaspard), comme son mari, nous l'avons vu, était dit fils de Jens. Il ne faut pas nécessairement croire,, d'après cela, que cette famille fût des moindres, car le même usage est observé par les bourgeois de bonne

1 Die Strassen làngs des Strohhauses von der Stadt bis nacli Hamm, par H. W. C. Hûbbe (Mittheilungen des Vereins fur Hamburgische Geschichte^ Ville vol. p. 3Ô2, iqo5).

2 Katalog der Musik-Sammlung auf der Stadtbibliothek zu Lûbeck, pub!. par M. le prof. Cari Stiehl, p. 5.

3 Cf. l'article de W. Jens Aarsbo dans Kult och Konst (Dietrich Buxtehude, Stockholm, 1907, p. 212).

4 Succession de Jens Pedersen (communiqué par M. Hagen).

5 Cf. l'article Diderih Buxtehude, écrit par V. C. Ravn dans le 3« voF. du Dansk biografisk Lexikon ^Copenhague, 1889, p. 270), et l'ouvrage der W. Hastrup-Schultz, Helsingôrs Embeds og Bestillingsmœnd, Copenhague^. 1904-06, p. 98.

6 «Pour ceux de basse étoffe ils n'ont que les noms de l'Eglise, ils ei> prennent deux, et les enfans, avec celuy qu ils reçoivent du baptesme, ils prennent encores le premier des deux noms de leur père, et le second se perd », écrit Louis Deshayes de Courmenin, qui voyage en Danemark en 1629 (Les Voyages de Monsievr Des Hayes, Baron de Covrmesvin, en Danne— marc. Enrichis d'Annotations Par le Sieur P. M. L, Paris, 1064, p. 259).

souche ' ; d'ailleurs, les organistes sont alors bien considérés en Danemark -.

A Saint-Olaus, Johann recevait chaque année ioo Kurantdaler, payables par quartier3. Dans les premières années de son séjour à Elseneur, ce revenu ne suffisait pas à lui assurer le renom d'un homme parfaitement solvable, puisque, dans un procès-verbal de succession, le 19 juin 1646 (1645?), Johannes Orgillist est noté parmi les débiteurs peu sûrs. Le 6 mars i65i, dans l'acte de partage que l'on dresse après la mort de Dorothée, veuve de Jacob Meier, c'est une dette de Helle Jespersdatter [den danske Organistes Hustrii) qui figure dans les créances douteuses, et cependant la somme est assez faible (1 daler '/2).

Plus tard, au contraire, les parents de Dietrich Buxtehude sont regardés comme de bons payeurs : il arrive même que sa mère, dans l'état de succession rédigé le -24 mai i653, après la mort de Peter Brockmand, soit tenue pour capable de s'acquitter d'une dette assez importante qu'elle a contractée personnellement, et sans que son mari en répondît. Cependant, le musicien a, lui-même, des débiteurs inexacts: après la mort de Mogen Haagensen Pancke, il reçoit, au lieu des 6 mark auxquels il avait droit, trois vieilles garnitures de banc, estimées au même prix (2 décembre 1654). L'année suivante, dans une affaire du même genre, il est traité avec moins de justice, et ne se voit attribuer que 2 daler, 3 mark et 7 shilling, au lieu des quatre daler et demi qu'il attendait, lorsque furent partagés les biens

1 Ainsi Morten Madsen, qui devint évêque d'Aarhus, épouse en ib23 Kirstine Hansdatter, fille du bourgmestre d'Elseneur, Hans Villumsen, et d'Ingeborg Frederiksdatter Leiel, qui est de famille patricienne. En iGoS, la femme du bourgmestre d'Elseneur, Spormand, est désignée sous le nom de ÎVlarg. Davidsdatter. Hans Hansen Seidelin, né en iô32, fils du bourgmestre d'Elseneur, épouse Sophie Davidsdatter, fille du pasteur David Christensen.

2 Ainsi, en i632, l'évêque Hans Michelsen reçoit volontiers des organistes à sa table, et assiste aux noces que célèbre l'organiste Lucas {Samlinger til Fyens Historié og Topographie, Vile vol. 1878, Biskop Hans Michelsen's Dagbog, pub!, par le pasteur Hoier Môller, p. 53 et p. 60.

3 Cent Kurantdaler valaient 12b Daler simples (slette Daler). Ce sont les Daler simples que l'on désigne, lorsque l'on écrit Daler, sans autre indication. Cette monnaie valait 4 Mark, et le Mark iô Shilling. Le Rigsdaler valait un Daler ordinaire [slette Daler) et demi.

qu'avaient possédés le capitaine Alexander Arrat et sa veuve, Johanne Ross (2 octobre i655). En compensation de l'argent qu'il perdait, on lui abandonna un livre de pieté, Christi Stjerne (l'étoile du Christ), évalué à 8 skilling. Restaient 2 dater, 3 mark et 7 skilling, que l'organiste tâcha d'obtenir d'un autre créancier de la succession, Peter Fransen, qui avait été vraiment favorisé, ayant reçu pour un loyer de 63 daler qui lui était dû, des objets de literie, des hardes, un sabre courbe et de vieilles pièces d'armure.

Payé de 125 daler par la ville, comme nous l'avons dit, l'organiste d'Elseneur était encore logé gratuitement: près du cimetière se trouvait sa demeure {Organùtens Residenîs), entretenue aux frais de l'église. De plus, on lui rendait leprix du charbon qu'il brûlait, pendant l'hiver, dans un réchaud placé près de l'orgue. Enfin, il gagnait quelque argent à jouer de l'orgue aux mariages et aux baptêmes1.

Telle était la vie de Hans Buxtehude, modeste serviteur de YOlai-Kirke, lorsque son fils Dietrich passait avec lui ses premières années, tout près des murailles rouges de l'église faite de briques. Pour devenir un musicien, l'enfant ne manquait d'exemples ni de préceptes; peut-être sut-il aussi accepter, des choses mêmes qui l'environnaient, les plus décisives exhortations. Il lui suffisait de pénétrer dans l'église pour voir en quel honneur était restée la mémoire d'un prédécesseur de son père, Christian Hunnius, dont la sépulture était ornée d'un tableau fort ingénieusement peint2, et il n'avait qu'à lever les yeux au-dessus de la chaire pour distinguer, sur les panneaux de l'orgue construit en 1625, encadrées en des versets de psaumes, les figures des sept sciences capitales que l'on enseignait dans les écoles de

1 Je dois ces renseignements à M. S. A. E. Hagen.

2 Christian Hunnius avait été organiste de l'église depuis 1609 jusqu'à sa mort (27 avril i63o. Cf. Inscriptiones in Templo S. Olai coll. a Petro Orslef. ms, bibl. roy. de Copenhague, Ny kgl. Saml. n° 647). Le tableau se trouvedans le vestibule de l'église, du côté droit.

Danemark, et les neuf Muses l. Sans réfléchir beaucoup à ce que tout cela signifiait, il lui était aisé de comprendre que la musique était un art très élevé qui plaît à Dieu, et que les hommes tiennent en grande estime. Il voyait en même temps que, comme le disait l'organiste de Copenhague, Laurentz Schrôder, l'orgue était bien alors le premier des instruments'2. Beaucoup de vocations ont de moins forts encouragements.

Ce Christian Hunnius, qui mourut en i63o, devait être un musicien de mérite: en 1624, il avait dédié ses compositions à Frédéric-Ulrich de Brunswick-Lunebourg, qui n'en aurait sans doute point accepté l'hommage, si l'œuvre avait été sans valeur3. Né vers i58o, dans la partie saxonne de Thuringe, à Herbsleben, sur l'Unstrutt, non loin de Tennstedt, il avait écrit, vraisemblablement dans le style des motets à plusieurs voix, les Cantiones sacrae à 5, 8 et 10 parties annoncées par le titre de sa Trias melodiarurn sacrarum. Comme beaucoup de compositeurs de la fin du XVIe siècle et du commencement du XVIIe siècle, il admet que ces pièces soient chantées ou jouées sur des instruments de toute espèce ; il laisse entendre que le contrepoint en est subtil, mais il ne paraît point, d'après ce que nous savons de cette œuvre probablement perdue, que le bassus ad organum y serve de soutien incessant à la polyphonie. Ainsi, rien, dans ce que nous connaissons de ces Cantiones, ne donne à croire que la musique en ait été édifiée ou même arrangée à la manière nouvelle1.

Den ved Ôresund I Beliggendel Anseelige Stadl Helsingoers / Beskrivelse. Aalborg, 1757, p. 107. Quelques versets du ps. b~ étaient inscrits autour de ces figures (Paratum cor meum, Deus, etc.).

2 Ein nût^liches Tractâtlein vom Lobe Gottes, oder der Hert^frewenden Musica... durch Laurent ^ Schrôdern, den àltern, Organisten an der H. Geisteskirchen in der Kônigl. Résident 7 und Hauptstadt Kopenhagen, i63q. [Kong. Bibl. de Copenhague, 17, 67). Il écrit, p. 37, « Unter allen musicalischen Instrumenten aber, wird heutiges Tages die Orgel am hôchsten gekalten». L'ouvrage est dédié au roi Christian IV.

3 En 1612, Mien. Praetorius lui avait dédié sa Terpsichore ; en 162b, Dan. Se'.ichius lui dédia son Opus novum. Ce prince somnolent, mauvais administrateur, était le neveu du roi de Danemark, Christian IV.

* Voyez le Musicalisckes Lexicon de Joh. Gottfried Walther, 1732, p. 221, et le Nettes historisch-biographisches Lexikon der Tonkûnstler, d'Ernst Ludwig Gerber, 2e partie, 1812, col. 747.

Il est probable que l'on chantait encore à l'église Saint- Olaus, pendant la jeunesse de Dietrich Buxtehude, les motets de Hunnius1. Nous ignorons, d'ailleurs, comment le service du chœur y était organisé, et quel en était le Cantor; nous savons seulement que, au XVIe siècle, d'après les volontés de Herluf Trolle, qui avait donné, en i555, une somme élevée et des maisons pour l'école latine, le Rccior devait, chaque jour, venir à l'église Saint-Olaus pour y diriger les élèves quand ils chantaient O store Gnd vi love dig^. En 1577, quatre ans après que le roi eût assuré à l'école un développement complet, on renouvela au Rector l'ordre de gouverner le chant à l'église, comme cela était prescrit par la fondation de Herluf Trolle 3-

On connaît un peu mieux quel était le sort de la musique dans l'autre église de la ville, la Marie-Kirke. Avant la Réforme, cette église appartenait au couvent des « Frères noirs » (Sortebroder) ; longtemps abandonnée, elle fut ouverte, en 1576, aux étrangers nombreux qui s'étaient établis à Elseneur, chassés de leur patrie à cause de leur religion, ou appelés à travailler à la construction du château de Kronborg. Un pasteur allemand y fut installé, et on

1 Un musicien de même nom, Detlef Hunnius, né dans le Holstein en iôi5, élève de Hasse, l'organiste de Lûbeck, fut organiste à Wiborg, en Finlande, de 1637 à iôôi. Il faisait l'important, était beau parleur, épousa l'une des filles les plus riches du pays, Anna Mums, devint conseiller de la ville, et Rigsdagsman (1649). En outre, il vendait du tabac. La multiplicité de ses occupations lui paraissait le signe certain de la multiplicité de ses talents, et il s'en glorifiait. A tort, sans doute, car on disait de lui : « Otez le musicien, il ne reste qu'un gros bœuf de Holstein ». Il paraît que l'orgue de Wiborg contenait alors un jeu de « chant d'oiseaux » (fâgelsâng) fort agréable. Sur D. Hunnius, voyez Gab. Lagus, Ur Wiborgs stads hisioria, I., Wiborg, 1893, pp. i32-i33; J. W. Ruuth, Viborgs stads historia, Helsingfors 19O3- 1906, p. 447 et p. iio3; le discours funèbre que prononça, en l'honneur de D. Hunnius, Andréas Heinricius (6 déc. 1664) fut publié à Stockholm en 1666 (Tabernacula Domini, Fôrfattade uthi een Lijk-Predijkan, vidh then Fordom Ehrebome, Wàlachtade och Wâlfôrstândige — Nu mehra hoos Gudh Salige — Herr Detleff Hunnii . . . Anseelige Lijk och Begrafning^ Process...). Je dois cette communication à M. le prof. Yrjô Hirn et à M. le Dr A. Lângfors, de Helsingfors.

2 Den... Stad Helsingôers Beskrivelse, p. 233. (Cf. l'art, consacré à Herluf Trolle dans le Dansk biografîsk Lexikon, vol. XVII, 1903).

3 Ibid., p. 235.

nomma communément la Marie-Kirke l'église allemande l. Lorsque, en 1634, le Français Charles Ogier passa quelques jours à Elseneur, il assista au service religieux à l'église allemande, où, après le sermon, furent chantées les litanies, en langue vulgaire, les musiciens et toute l'assemblée répondant aux enfants de chœur, et sans que ce chant ne fût désagréable ni discordant (11 août). Le pasteur a une voix claire et distincte, mais Ogier ne semble juger sa voix que d'après son sermon ; il observe seulement qu'il récite quelques versets et quelques oraisons, et il omet de nous dire s'il les module agréablement2. Il devait, du moins, en exprimer les intonations avec justesse, car avant d'administrer l'église allemande d'Elseneur, ce pasteur, Thomas Lundius, avait été cantor à l'école de Flensbourg, sa ville natale3. En accomplissant la tâche de maître de chœur, où tant de musiciens se perdent, il avait su garder l'amour de la musique: du moins il est permis de le croire, et de supposer qu'il inspira au « patron de la Marie-Kirke », Frederik Urne, gouverneur de Kronborg et de Frederiksborg, d'établir un règlement pour la musique. On y commande au cantor et à l'organiste d'exécuter de la musique vocale et instrumentale à l'église, chaque jour de fête, et quand le pasteur le désirera, si cela est possible. Un article de cette ordonnance, datée du 24 novembre i63o, oblige particulièrement l'organiste. Il fallait que, «chaque jour où l'on joue de l'orgue, il jouât un motet, pendant le temps que le pasteur revêt ses ornements », et il devait s'appliquer à jouer «les pièces maintenant en usage dans les autres villes et églises de ce royaume ;» .

1 Den... Stad Helsingbers Beskrivelse, p. 23g. (Cf. l'art consacré à Herluf Trolle dans le Dansk biografisk Lexikon, vol. XVII, iqo3.

2 Caroli Ogerii Ephemerides, sive Iter / Danicvm / Svecicvm Polonicvm. Paris, i656, p. 32.

:i Johannis Molleri, Flensburgensis, Cimbria literata, i« vol., p. 368 (Copenhague, 174^).

4 « Der Organist aber soll aile Tage, wenn sonsten die Orgel geschlagen wird, eine Motelam schlagen, unterdetsen dass der Pastor angekleiJet wird, und sich befleissigen die Stùcken ju schlagen, die in anderen Stâdten und Kirchen dièses Reichs itjo gebràuchlich sind ». Communiqué par M. S. A. E. Hagen. Au sujet de cette coutume de jouer des motets à l'orgue, voyez C. von Rommel, Gesch. von Hessen, Vie vol. Cassel, 1837, p. 612 ; voyez aussi le

Compatriote de Thomas Schattenberg l , qui fut organiste à l'église Saint-Nicolas de Copenhague, Thomas Lund ne manqua pas, sans doute, de recommander au

Leichensennon de Joh. Heller, organiste à Schmôlln, mort en i6i5 (Monatshefte d'Eitner, VII, p. i83); Mattheson {Grundlage einer Ehren-P forte, p. 397) rapporte que Schûtz avait appris à Weckmann à traiter en variation un motet, sur deux claviers, d'après la seule basse continue. Plusieurs motets arrangés pour l'orgue par Scheidemann sont conservés dans les livres de tablature de Lûneburg (Stadt-Archiv, K. N. 20S et K. N. 209).

1 En 1620, Thomas Schattenberg fit paraître, à Copenhague, 3q motets, sous ce titre : Jubilus S. Bernhardi / De Nomine / Jesv Christi / Salvatoris / nostri, I Id Est, / Cantiones sacrae in honorent mediatoris j Domini nostri Jesu Christi, quatuor [ vocibus compositae, / Per / Thomam Schattenbergium j Flensb. Hols. Organist. ad Div. Nicol. 11 était assez avancé en âge quand il donna cette œuvre (per multos jam annos organistae officium sustinui); il la dédie aux deux premiers magistrats de Copenhague, Canutus Marci et Michel Wibe, aux pasteurs et au consistoire de Saint-Nicolas. Beaucoup de pièces sont fort courtes; Schattenberg sait mêler, aux phrases traitées symétriquement en contrepoint, des accords dont l'éloquence est immédiate, et il connaît la puissance expressive des suites chromatiques,

N° 5. 0 Je-su mi dul -cis-si-me,

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ne manque pas d'animation (voyez le début du motet Quid admiramini, n» 38), déploie de grandes tirades mélodiques (p. ex. quand le ténor chante me dignare te laudare carminé jucundo), n'ignore pas les recettes à la mode spes su — spivaniis animas, dans Jesu decus angelicum, n° 20), aime les vocalises au rythme cadencé (j^ Cf. inebriat, à la basse, dans Jesu tua diiectio,

n° 4), les accompagne volontiers d'harmonies soutenues comme le font les organistes qui, transcrivant un motet, fleurissent une partie, et laissent les autres procéder gravement (voyez, dans O beatum inccndium, n° i3, le passage et ardens desiderium). Il lui arrive aussi de rechercher une sonorité claire; dans Jésus auctor clementiae (n° 17) il réunit deux soprani, l'alto et le ténor; dans Jesu, mi bone (n» 21), il écrit pour trois soprani et un ténor. (J'exprime ici mes remerciements à M. le Musikdirektor Rasenberger, qui a bien voulu me communiquer cette œuvre de Schattenberg, que l'on conserve dans la bibliothèque de la Marienkirche d'Elbing.) Eitner signale encore, en son Quellen-Lexikon, une autre œuvre du même musicien, Flores amoris, à 3 voix (1622).

cantor de la Marie-Kirke de faire entendre les motets de ce compositeur. Il est probable aussi qu'il invita l'organiste à les mettre en tablature, et à les orner de ces alertes «diminutions» qui faisaient, en ce temps là, une pièce d'orgue animée et chatoyante, du plus calme des motets, ou du madrigal le plus uni '. Melchior Schildt, organiste de la cour, de 1626 à 1629 2, pouvait lui offrir des modèles: il s'était rendu fameux, dans les pays du Nord, par des transcriptions pour le clavecin, dont nous trouvons des spécimens, venant de lui, dans les bibliothèques de Danemark et de Suède3.

Il n'y avait alors qu'un positif à la Marie-Kirke. En 1634 seulement, Friderik Urne fit un contrat avec Johan Lorentz, facteur d'orgues à Copenhague, qui s'engageait à construire un orgue neuf, pour 1200 rixdales (1800 daler), et à reprendre l'ancien positif pour 240 rixdales. On paya d'abord 3io rixdales; le péager royal Jonas Heinemark avança 5oo rixdales, le pasteur Thomas Lund i5o, et l'on put s'acquitter entièrement (comptes de i635— 36) envers Lorentz, en attendant que l'argent économisé par l'église ou offert par diverses personnes suffît à rembourser ce prêt de Heinemark et de Lund. L'organiste du roi, le vieux Michael Cracowiti, vint examiner l'orgue, lorsqu'il fut achevé, après

1 Cf. A. G. Ritter, Zur Geschichte des Orgehpiels, 1884, p. m, et M. Seiftèrt, Geschichte der Klaviermusik (3e éd. de l'ouvrage de Weitzmann, 1899, P- 12).

2 Je renvoie, pour Schildt, à l'ouvrage déjà cité de M. Seifiert (p. 116), à son étude sur J. P. Sweelinck und seine direkten deutschen Schûler (Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft, 1891) ; à l'ouvrage de M. Angul Hammerich, Musiken ved Christian den Fjerdes Hof, Copenhague, 1892, et au résumé qui en est donné dans la Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft de 1893, p. 62. (Die Musik am Hofe Christians IV. von Danemark, nach Angul Hammerich, par Catharinus Elling); à l'étude de M. S. A. E. Hagen, Bemaerkninger og Tilfojelser til Dr. Angul Hammerichs Skrift : Musiken ved Christian den Fjerdes Hof, Copenhague, i8g3, p. 14; enfin à la transcription de Mad. H. Panum {Monatshefte fur Musikgeschichte, 1888, p. 27 et p. 35).

3 Dans le recueil manuscrit J. Mus. 108 de la bibl. de l'Université d'Upsal, se trouve (fol. 28 b.) la Paduan lachrime, intavolata da Melchior Schildt. Ce recueil est daté de 1641.

* Voyez au sujet du Polonais Cracowit, l'étude déjà citée de M. Hammerich.

plusieurs années (comptes de 1641 — 1642)1. Le buffet, qui subsiste encore, avait été orné, comme à Saint-Olaus, de figures peintes et de versets de psaumes : mais la musique seule y est évoquée, par l'image des joueurs de luth et de flûte, et par les versets du psaume 33e2.

En ces années-là, vers 1640, Elseneur était une des villes les plus riches du royaume. Quand il y séjourna, en 1634, Charles Ogier fut émerveillé de l'état de prospérité où il la voyait. « Elle est parmi les médiocres, écrit-il, et, à vrai dire, petite : au dedans comme au dehors, les maisons resplendissent de propreté; presque toutes sont faites de briques rouges. Des fenêtres d'un verre très pur que l'on nettoie chaque semaine, les éclairent: on 3^ pénètre par un vestibule qui avance dans la rue, et on trouve dans ces vestibules des statues et des bancs » 3. Tout est éclatant de propreté et plein de lumière. Ogier décrit avec minutie la grande salle du logis où habitent les envoyés du roi de France, et il assure que toutes les demeures de la ville sont construites et ordonnées de même : il y a cinq grandes fenêtres, qui s'ouvrent sur la mer, dans cette salle; des peintures l'ornent de tous côtés ; contre les murs, et joints aux lambris, sont fixés de longs bancs, garni de coussins remplis de plumes et couverts de draperies. Deux tables, dont les nappes sont d'une toile très fine, supportent, l'une un bassin et un pot à eau, l'autre, deux vases d'argent, pour la bière et pour le vin. Dans la chambre à coucher,

"' Cracowit reçut 3o rixdales (45 daler) de gratification. (Je dois ces renseignements à M. S. A. E. Hagen).

2 En i636-37, Joh. Lorentz refit l'orgue de Kronborg ; le premier avait été construit par Hans Bierbusch, en i582 (communiqué par M. le prof. Angul Hammerich, à qui j'adresse mes remerciements). — Dans les Kieler Schlossrechnungen des 77. Jahrhunderts, publ. par J. Biernatzki, est cité (p. 99) un certain Joh. Lorenz, facteur de Flensbourg, gendre de «Joh. Henrichsen Hollandern, à qui il achète une maison en 16 1 5 (cf. p. 8 et p. 9). Johan Lorentz de Copenhague fit l'orgue de Saint-Knud à Odense, vers 1620 {Samîinger til Fyens Historié og Topographie, V, Odense, 1S71, p i58).

3 Ephemerides... p. 25 et p. 26.

LA JEUNESSE DE DIETRICH BUXTEHUDE l3

les trois lits, superposés et très courts, sont pourvus de draps extrêmement blancs, et ils sont bourrés de plumes. Les autres maisons qu'il visite ont le même lustre de netteté, des peintures les décorent, on y voit des coffres et des armoires admirablement polis'. Chez Thomas Lund, il remarque l'image de la Vierge, des anges gardiens, les portraits du roi, de Melanchthon et de Luther, et une représentation du Christ chassant les vendeurs du temple. Il discute avec Lund, assis à sa table, et devant un pot de bière, dont le couvercle est sanctifié par une devise pieuse. Comme on parle de l'Ecriture, la fille du pasteur, chaque fois que l'on en veut aux sources, prend dans la bibliothèque paternelle le livre qu'il faut, qu'il soit en langue vulgaire, en latin ou en grec. Et l'on devine qu'Ogier admire beaucoup cette petite savante, qui n'est point laide. Pour lui, d'ailleurs, les femmes d'Elseneur sont belles, toutes, ou peu s'en faut, de même que les hommes sont grands et élancés; elles ont l'air modeste, et une telle gravité, qu'elles ressemblent à des moniales; elles portent des guimpes et cachent leurs cheveux; elles ne sortent qu'enveloppées d'un grand manteau, elles ignorent la ruse des œillades, et leur retenue, un peu hautaine, ne favorise aucun espoir de galanterie et ne tolère aucune occasion de familiarité. Mais elles n'affectent point de déplaire, et n'ont pas l'orgueil de mépriser les beaux ajustements : leurs robes sont de soie, il y a des perles sur l'or ou l'argent de leurs ceintures, et leurs coiffures sont parsemées de pierres précieuses. Aussi Ogier avoue-t-il qu'il vit rarement, par la suite, bien qu'elles ne fussent pas de la noblesse, femmes aussi élégantes que les cinq invitées de Peder Vibe: c'étaient les trois filles de «David Lou»2, et une parente par alliance de Vibe; la cinquième, qui n'est pas nommée, aurait été belle en perfection, si l'âge ne l'avait un peu alourdie. On leur fit entendre le chanteur français qui était venu de Paris

1 Voyez pour compléter la description d'Ogier, l'étude publiée par Mr Georg Brôchner dans The Studio du i5 août 191 1 , p, 196 (Old Danish carved furniture).

2 David Lucht était administrateur de la douane; une de ses filles, Karen, épousa Xiels Tôlier {Dansk biogr. Lex. XVII).

avec le comte d'Avaux, ambassadeur de Louis XIII, et on leur joua du luth l.

Cette richesse dont Ogier aperçoit tant de marques diverses provenait, pour une grande part, de la situation privilégiée d'Elseneur. La forteresse quadrangulaire de Kronborg, qui tenait presque à la ville, commandait le détroit, le Sund. Nul vaisseau ne pouvait y passer, qu'il n'acquittât un droit de péage: c'était «la Toile du roy de Dannemarc, d'où il tire plus de trois millions de livres, pris seulement sur les étrangers », lit-on dans la relation d'un voyage fait en 1629 par un Français 2. Ogier n'évaluait ce revenu qu'à deux millions de livres. Ces appréciations, que nous n'avons pas à vérifier ici, témoignent de l'importance que l'on attribuait au péage d'Elseneur3. Bien des avantages découlaient de là pour la ville; cette douane la rendait fameuse, y maintenait des administrateurs, y retenait des étrangers, et la forteresse qui gardait le détroit, était une belle résidence, où l'on recevait parfois des personnages de rang royal4.

En ce temps d'heureux négoce, qui permettait aux marchands de bien vivre5, l'école d'Elseneur était florissante6. Les maîtres devaient être des hommes d'un certain mérite ', en 1646, après trois années de séjour, le recteur Niels Jôrgensen Seerup avait quitté cette école latine pour aller gouverner l'école célèbre de Sorô7, cette petite université où enseignaient des professeurs tels que le poète Johan

1 Ephemerides, p. 34. et p. 35. Des Hayes décrit les vêtements noirs des femmes ; elles ont de grands manteaux qui leur viennent jusqu'aux talons (Les Voyages de Monsieur Des Hayes, p. 44).

2 Les Voyages de Monsieur Des Hayes, p. 33.

3 Voyez dans le ms. fr. 17190 de la Bibl. nat. (fol. 24.1 b, Du Royaume de Danemarc) au fol. 343 a.

* Jacques d'Ecosse avait séjourné à Kronborg au commencement de i5qo ; en i635, le roi y donnait audience (Den... Stad Helsingoers Beskriveïse, ijb~, p. 248 et p. 252).

5 La ville « est peuplée de marchands qui entretiennent le commerce. Ils font leurs marchez le matin, et boivent le vin du marché le reste de la journée » (Les Voyages de Des Hayes, p. 33^.

6 Voyez l'ouvrage de Jens Lauritson Wolf, Encomion Regni Daniae, 1654,

7 Dansk biograjisk Lexikon, XV» vol., 1901, p. 85.

LA JEUNESSE DE DIETRICH BUXTEHUDE l5

Lauremberg i. . En 1645, étudaient, à l'école d'Elseneur, Christen Pedersen Skjoldborg '2 et Thorkil Thuesen3, qui eurent quelque célébrité. En 1647, le rector était Nicolaus Christierni, qui prit, cette année là, le grade de Magister philosophiae à l'université de Copenhague4, où nous voyons, d'autre part, que de nombreux élèves d'Elseneur sont admis5.

C'est sans doute dans cette Latinske Skole que Dietrich Buxtehude fit ses études. Comme dans toutes les écoles latines du royaume, on y apprenait la musique. Un règlement ancien prescrivait de lire, après le repas, un chapitre de la Bible6; ensuite, les exercices de chant commençaient7. Johannes Michael Corvinus (Ravn) rapporte, dans son Heptachordum danicum (1646), que, à l'école Notre-Dame, à Copenhague ( Vor Frite Kirke), on avait observé une ordonnance analogue : « Quotidie canendum erit choraliter, et figurative in Schola a duodecima ad primant iisque». Pendant la première demi-heure, on devait apprendre l'office et Y Alléluia ; pendant la seconde, une composition à plusieurs voix8.

Cette leçon de chant quotidienne, qui était dans les usages, non-seulement des écoles latines de Danemark, mais des écoles d'Allemagne et de Suède9, était donnée,

1 Cf. L. Daae, Om Humanisten og Satirikercn J. Lauremberg, Christiania,

2 Dansk biografisk Lexikon, XVI« vol., 1902.

3 Ibid. XVII- vol., ioo3.

* Kjobenhavns Universitets Matrikel, udgivet af S. Birket Smith, 1er vol., 1889, p. 203.

5 En i65i, 17 élèves d'Elseneur sont inscrits à l'université : plusieurs sont admis en i653, 1654, 16 en i656 (Kjob. Univ. Matrikel, p. 234, p. 242, p. 25o, p. 266). En i665, Jens Colstrup passe de l'école d'Elseneur à l'université de Copenhague (Dansk biogr. Lex. IVe vol., 1890, p. 73).

6 Art. 6 du règlement, on ajoute cette recommandation og ikke smuske Bogen til (Den... Stad Helsingoers Beskrivelse, p. 236).

7 Art. 7 du règlement (Ibid., p. 236). Dans l'a état» de l'école, que nous trouvons en ce même ouvrage (1757), sont énumérés un Cantor et un Musicantor, pour instruire les élèves qui en ont le désir, dans la musique nstrumentale (p. 161).

9 Voyez, dans les Slesvigske Provindsial-Efterretninger, éd. par Fr. Knudsen (mars 18D9), l'étude d'E. Manicus (Efterretninger om Husum Latinskole i det 16, 17 og, 18 Aarhundrede), p. 143; voyez aussi l'ouvrage de

l6 DIETRICH BUXTEHUDE

sans doute, avec le plus grand soin, à Elseneur, puisque en 1640, l'inspecteur de l'école était l'évêque Jesper Brochmand, qui aimait beaucoup la musique, et correspondait assidûment avec Hans Mikkelsen Ravn (Corvinus)1.

La pratique du chant n'était pas limitée à ces heures d'étude, pour les écoliers danois. Ils formaient le chœur des églises, et accompagnaient de leurs psaumes les cortèges de funérailles2; ils se faisaient aussi entendre dans les rues à la Saint-Martin et à Noël, quand ils quémandaient à la porte des maisons3, et au jour de Saint-Philippe et Saint- Jacques, le Ier mai [Valborgs-Dag], quand ils promenaient en ville celui d'entre eux qu'ils avaient élu Maigreve'*. Nul doute que cette fête du printemps n'admît, avec le cantique latin de Morten Bôrup f*|- 1526) In vernalis temporis ortu laetabundoh, quelque ancienne chanson populaire. Corvinus, dans le livre déjà cité de 1646, assure qu'il reste encore beaucoup de vestiges des poèmes danois qui racontaient les guerres des rois, les combats des géants, les luttes et les hauts faits des héros, les amours et les deuils des personnes illustres, disaient les métamorphoses et les infortunes insignes, et décrivaient les peines des errants; «cnjusmodi est Ma de Signe et Hagbur vulgo decantatissima »ù.

M. Johannes Rautenstrauch (Luther und die Pflege der kirchlichen Musik in Sachsen, 1907), et le travail très instructif de M. Tohias Norlind, Latinska Skolsanger i Sverige och Finland, 1909 (chap. 1" Skolsângen i Sverige). Les écoles latines formaient d'assez bons chanteurs pour que, en 1618, le roi prît des chanteurs pour sa chapelle à l'école d'Aarhus. (Cf. A. Hammerich, ouvr. cité, p. 54). Dans les écoles du peuple, les enfants apprennent à chanter les psaumes danois; beaucoup de pasteurs et de maîtres d'école sont de bons musiciens {Biskop Hans Mikkelsens Dagbog, dans les Samlinger til Fyens Historié og Topographie, Vile vol., 1878, p. 47, p. 04, p. go, p. 189). On exigeait d'ailleurs que les maîtres fussent capables de bien chanter (Den Danske Landsbyskoles Historié, par L. Koch, Copenhague, 1882, p. 3).

1 Dansk biografisk Lexikon, 111e vol., 1889, p. ;3.

2 Les Voyages de Monsieur Des Hayes, p. 67; Den... Stad Helsingoers Beskriveise, p. 237.

3 Cf. H. M. Ravn, Heptachordum Danicum, p. 202.

* Latinskoleliv og Studenterliv, par Vilhelm Bang, Copenhague, 1892, p. 121 et p. 122.

5 Voyez l'ouvr. cité de M. Tobias Norlind, p. i34.

6 Cité dans la préface des Udvalgte Danske Viser fra Middelalderen; efler A. S. Vedels og P. Syvs trykte Udgaver og efter haandskrevne Samlinger udgivne af Xyerup og Rahbek, 5e vol. Cop., 1814.

Dès la fin du XVIe siècle, l'historien Anders Vedel avait publié un recueil de ces Danske Viser qui, dit-il, chassent de la tête la dangereuse mélancolie, ce vrai balneum diaboli. Plusieurs manuscrits des bibliothèques de Copenhague ou de Stockholm sont un témoignage du goût que, même hors du peuple, on gardait pour les anciens chants danois : ainsi, en i63i, le frère de Henrik Ranzov acquiert un petit livre de chansons pour «s'amuser et passer le temps»1; en 1660, Christiane, fille de Christian IV et de Christine Munk, possédait un volume où se trouvent Axel Thordscn, Signe og Habor, Skjôn Anna, et plusieurs autres pièces2. Dans le pays d'Elseneur, patrie des légendes, ces chants fabuleux devaient garder un renom vivace3.

Les mélodies qui étaient associées à ces vieux poèmes étaient si aimées des Danois, qu'elles avaient été adaptées à des cantiques. Dans la préface des cent Viser qu'il édite en 1695*, Peder Syv assure que la musique en est si délicieuse, que beaucoup de psaumes, et des plus admirés, sont chantés sur les mêmes tons5.

Préparé, par cela même qu'il était le fils d'un organiste, à profiter de tout ce que la vie, dans ce pays, lui offrait de musique, Dietrich Buxtehude avait bien des facilités pour devenir un bon musicien. Mais, quoiqu'il fût instruit, certainement, par son père, il manquait d'un véritable maître. Sans qu'il soit permis de le prouver par quelque document, on a des raisons de croire qu'il trouva ce maître à Copenhague. Johan Buxtehude y connaissait l'excellent organiste Johan Lorentz. C'était le fils de Johan Lorentz, le facteur d'orgues, qui avait construit l'orgue de la Marie- Kir ke

1 Même volume, commentaire du n° 21.

2 Jbid. n° 25. Rappelons que Melchior Schild avait été chargé d'enseigner la musique aux enfants de Christine Munk. Cf. A. Hammerich, ouvr. cité, p. 82.

3 Henrik Holck, né à Kronborg, mais élevé chez sa grand-mère maternelle, prenait son plus grand plaisir aux chansons de bataille et aux histoires de Holger Danske (Ogier le Danois). Voyez le Dansk biogr. Lex., vol. VII, i8g3.

* Voyez cette préface, dans! le 3e vol. des Udvalgte Danske Viser, 1814, P. I.

5 Laurids Jensen écrit un cantique sur la mélodie d'un chant populaire [Dansk biogr. Lex., Ville vol.).

l8 DIETRICH BUXTEHUDE

d'Elseneur. En 1649, il avait été chargé de réparer l'orgue de YOlai-Kirke, dont on se plaignait depuis longtemps. Il se mit à l'œuvre avec son «compagnon», Gregorius Mûlich, mais mourut avant d'avoir achevé son travail. Le 18 juin, il y eut une sonnerie solennelle de toutes les cloches de la Marie-Kirke, en son honneur, et ce fut probablement ce jour là qu'il fut enterré à YOlai-Kirke. On enregistra, le lendemain, l'inventaire de ses biens et de ses outils, en présence de son fils, Mester Johan Lorentz, organiste de la Nicolai-Kirke de Copenhague, de Mester Hans Buxtehude, organiste de l'église danoise d'Elseneur, et du menuisier Johan Rader1. Il n'est pas invraisemblable que, par la suite, Johan Buxtehude ait prié Lorentz de prendre son fils comme élève, à Copenhague.

Johan Lorentz était renommé. Sur le désir du roi, on l'avait élu, en 1629, organiste de Notre-Dame (Frue-Kîrke) à Copenhague. En i63i, on l'avait envoyé en Italie, où il étudia pendant deux années2. A son retour, il devint organiste de la Nicolai-Kirke. L'orgue en était excellent : il eût été incomparable, en Danemark, si le fameux orgue de Frederiksborg n'avait pas existé3. Le poste était ainsi fort honorable, et il semble que Lorentz s'illustra dès le début, car c'est à lui, sans doute, que s'applique l'éloge d'Ogier, venant d'entendre «eximium organisten, qui nobis non aures

1 Communiqué par M. S. A. K. Hagen.

2 Voy. A. Hammerich, ouvr. cité, p. 121, et l'article de V. C. Ravn sur Lorentz (Dansk biogr. Lex., Xe vol,, 1896, p. 374.).

3 Voyez la description de Frederiksborg par Joh. Adam Berg (Kurtje uni eigentliche Beschreibung des fùrtrejjlicken und iveitberùlunten kôniglichen Hauses Friederichsburg, in Seeland gelegen, Copenhague, 1646); voyez aussi Wolf, Encomion Regni Daniae, 1654, p. 491. Dans une Relation en forme de journal d'un voyage fait en Danemarc, etc. (1706), on observe que les orgues de Frederiksborg «ont un son très doux et fort agréable, qui remplit très bien le lieu» (journ. de 1701, p. 142). Une description de cet instrument a été publiée par M. C. Philbert dans Le Monde Musical du i5 sept. 1891. Il avait été donné au roi de Danemark en 1616 (Syntagmatis musici Michaelis Praetorii, Tomus secundus, de Organographia, 1618, p. 189). Un orgue «d'argent et de cristal » fut pris par les Suédois, pendant la guerre de i658.

modo, sed animum quoque ipsum inclinais simis modulis implevit» (n octobre 1634). En i635, il épousa la fille de Jacob Praetorius, organiste de Saint- Jacques de Hambourg, élève de Jan Pieterszn Sweelinck, le maître d'Amsterdam. Lorentz avait peut-être reçu des leçons de Praetorius et gagné son affection par son talent. Il fallait d'ailleurs beaucoup de mérites pour conquérir la bienveillance du musicien hambourgeois. C'était, écrit Mattheson, un homme grave, un peu original, qui avait pris l'air hautain de Sweelinck, et recherchait, en tout, une extrême netteté, à la manière des Hollandais. Son caractère sérieux apparaissait dans son art travaillé, dans ses pièces d'orgue, difficiles à jouer. En somme, un personnage, que les gens de bien estimaient beaucoup, et qui ne hantait qu'eux l. L'éloge du gendre qu'il accepta se trouve déjà dans le portrait de Praetorius. Il serait imprudent, au surplus, d'en tirer quelque conjecture, quant au style même de l'organiste danois. Si la phrase d'Ogier s'applique à lui, comme on peut le croire, sa musique n'avait rien de bien sévère, et Praetorius n'y eût point reconnu sa propre austérité; mais, comme Ogier paraît l'indiquer, son jeu devait être fort alerte, et, par conséquent, plaire à Praetorius, épris de virtuosité. Enfin, il est probable que, de Hambourg, on encouragea Lorentz dans une entreprise agréable aux disciples de Sweelinck, l'institution de concerts d'orgue à l'église Saint-Nicolas. Dans son livre, publié en 1654, Wolf nous apprend que la coutume était alors établie de jouer de l'orgue, en cette église, nonseulement le dimanche et les jours de fête, mais le lundi, le mercredi et le vendredi de chaque semaine, de 4 à 5 heures, entre Pâques et la Saint-Michel, et de 3 à 4 heures, entre la Saint-Michel et Pâques. L'organiste faisait entendre « maintes belles pièces et maints psaumes » et, hiver comme été, un grand nombre de gens de qualité allaient l'écouter avec plaisir2.

Vers i65o, au moment où Dietrich Buxtehude aurait été assez âgé déjà pour profiter de l'enseignement de Lorentz,

1 Grundlage einer Ehren-Pforte, p. 32Q.

2 Encomion Regni Daniae, p. 382.

ces concerts avaient, sans doute, l'organisation que Wolf nous décrit. La chapelle du roi, d'autre part, comprenait encore d'excellents artistes. Certes, la splendeur où Heinrich Schutz l'avait mise, pendant le règne de Christian IV, était bien amoindrie, mais le Polonais Michael Cracowit, l'ancien organiste, que ses infirmités éloignaient du service actif, vivait encore à Copenhague, et pouvait parler d'un passé fameux1. Jôrgen-Frederik Hoyoul était aussi un vétéran de la glorieuse époque. Dès 1622, il était entré au service de Christian IV, comme joueur de cornet; sous Frédéric III, il collabora aux ballets qui devinrent alors à la mode2; on cite, de lui, des motets à 3, 4 et 5 parties, pour les instruments à vent (lituis, tubis et buccinis canendas)'6. Quant au maître de chapelle, c'était Agostino Fontana, reçu en i638, pour chanter l'alto, et admis au premier rang le i5 décembre iÔ47i. On a conservé une œuvre de ce musicien, que Schutz paraît avoir protégé5: un motet a voce sola, dont le style nous révèle surtout l'habileté du chanteur à la voix souple,, à la respiration admirablement réglée6. Le compositeur a de bien moindres mérites. Quelques phrases montrent, cependant, qu'il appréciait les belles lignes, et savait choisir ses modèles:

1 II appartenait à la chapelle depuis la Pentecôte de 1 633 : il recevait alors- 400 Rigsdaler. il avait été le maître de musique des enfants du roi. Depuis 1642, il était chargé d'inspecter les orgues du royaume (voyez plus haut, p. 11)- Goutteux, il avait Lorentz pour suppléant: en iô53, on le désigne comme ayant définitivement quitté sa charge. Il mourut le 26 octobre 1657. Voyez l'ouvrage déjà cité de M. Hammerich, l'étude de M. S. A. E. Hagen sur cet ouvrage (Historisk Tidsskrift, VIe série, 5° vol., p. 438), l'article de V. C. Ravn sur Johan Lorentz (Dansk biografisk Lexikon de C. F. Bricka, Xe vol.r p. 374), le livre de M. Cari Thrane (Fra Hofviolonernes Tid, 1908, pp. 14, 16et 406). G. Dôring cite un certain David Crakovita qui vivait au commencement du 17e siècle (Zur Gesch. der Mus. in Preussen, iS52, p. 196).

2 Dansk biogr. Lexikon, vol. VIII. Hoyoul mourut le 28 juillet i652, par accident.

3 M. Schacht, Musicus Danicus, 1687: Bibliotheca musica, p. 40; mâché par M. S. A. E. Hagen (Hist. Tidsskrift, VI, 5, p. 21)-

* Hammerich, ouvrage cité, p. 127 et p. i36.

5 S. A. E. Hagen, ouvr. cité p. 20.

6 Lunebourg, Stadtarchiv, K. N. 206, fol. 63 a.

E-xur-gat, e-xur-gat Deus, et dis-si - pentur i - ni - mi - ci e-jus Ténor k. i i ^ k. !si I I v v N k

âte^

(e-jus) et jus - ti e -pu-len - tur et e-xul - tent, etc.

Il connaît bien, d'ailleurs, les recettes expressives, il sait employer, à propos, un rythme véhément {sic pereant peccatores), il n'ignore pas l'effet des progressions montantes, ni des octaves qui jaillissent, et il excelle à placer en bon lieu la note élevée qui va colorer toute une cadence:

s s s h * h h I MLM

tr

sic pe-re-;mt pec-ca - to-res, sic pe-re-ant pec-ca - to-res a fa-ci-e e

jus

Mais sa pauvreté d'invention se trahit dans les vocalises: -ce ne sont que des exercices d'agilité, où la gamme lui offre un thème inépuisable, à peine varié et, bien souvent, pas même fleuri. D'où ces formules vides :

-f+y—f-s-f-f IJ-ÏJ—]

a fa

jgjggFg^Sfgg

C)= — iT H- ~ — *

ci e e - ju<

t>-"trf't^"H^:rl

fr -

Mentionné pour la dernière fois dans les comptes de la chapelle au mois d'octobre i65o, Fontana mourut avant la fin de cette année. En i65i, Benedetto Bonaglia, qui avait été accepté parmi les chanteurs en i638, comme Fontana, abandonna sa charge de basse-contre l. Il advint ainsi que, pour quelque temps, la chapelle manquât d'artistes italiens notoires. Elle était provisoirement dirigée, sans doute, par un musicien danois. Jusqu'en 1649, Jacob Orn avait été second maître de chapelle. Au couronnement de Frédéric IIJ, il avait fait chanter le Te Deum par les Davidici, élèves de l'école de Notre-Dame (Vor Frite Sko/e)2, qui prenaient part aux offices du château, quand le roi n'y assistait pas, et que ses musiciens n'étaient pas de service :i.

Vers la fin de i652, le compositeur allemand Caspar

1 Hammerich, ouvr. cité, p. 223.

2 Ibid., p. i38. Ôrn mourut en 1654 {Dansk biogr. Lex., vol. XIX); sa prébende (vicariat) de Rôskilde fut transmise à Joh. Lorentz.

3 Les Davidici, ou Davids Degne, au nombre de 12, étaient entretenus aux frais du roi (J. L. Wolf, Encomion Regni Daniae, iob\, p. 340).

Fôrster fut appelé à diriger la chapelle royale. Fôrster était «né pour la musique en 1617, à Danzig», écrit Mattheson1. Fils d'un libraire, il avait appris musique, latin, grec, et mainte science, d'autant mieux que les livres ne lui avaient jamais fait défaut. De plus, un de ses parents était bon musicien, et, il y avait alors, à Danzig, des maîtres renommés2. Tout jeune encore, il va en Pologne, où il est reçu chanteur du roi, et où il étudie avec Marco Scacchi, venu de Rome3, qui commande aux musiciens du roi. Il reste là quelques années, et acquiert près de Scacchi une ferme doctrine de compositeur, tandis que grandit la réputation où on le tient à cause de sa voix, admirée déjà quand il avait quitté Danzig, et vraiment rare, puisque, aux notes élevées du ténor, il avait su, par un exercice constant, ajouter de belles notes graves, tout en gardant une charmante sonorité. De Pologne, il passe en Italie, travaille à Rome, et revient en Allemagne par Venise, ayant gagné l'estime des Italiens.

C'est alors que Frédéric III l'appelle à son service. On eût difficilement trouvé un maître capable de gouverner mieux que lui, et avec plus de fidélité aux traditions, la chapelle royale de Danemark, illustrée par la musique italienne et par les musiciens allemands4. Il amène d'Italie un alto, Gioseppo5, et prend sous ses ordres Bandino Bandini0, qui chante aussi l'alto, et le ténor Giuseppe Amadei7. En outre, il forme deux jeunes soprani, dont l'un,

1 Grundlage einer Ehren-P forte, p. 73.

* Voyez la Viertelj, f. Musikwiss. Vil.

3 Haberl Jahrbuch 1890, p. 77.

4 Je renvoie à Pouvr. cité de M. Hammerich. A Nykjôbing, le prince Christian avait à son service trois musiciens qui venaient de la chapelle électorale de Dresde, M. Weckmann, Stolle et Werner (Hammerich, p. 180).

5 Cari Thrane, Fra Hofviolonern.es Tid., Cop. 1908, pp. 20, 22 et 25-2Ô. Ce personnage, Gioseppo Petrucci, est souvent nommé, à la française, et sans nom de famille, Joseph.

8 En i65i, Bandini, chanteur à la cour de Dresde, fut accusé par l'électeur de Bavière d'avoir attiré les musiciens de sa chapelle dans la chapelle de l'électeur de Saxe. Il est cité encore en 16.Î2 (Eitner Quel. -Le x., I, p. 328).

7 Un ténor de la chapelle de la cour à Munich, nommé Amadei, désirait quitter le service en 1640 (4 décembre); il resta cependant encore (Eitner, Quellen-Lexikon, I, 1900, p. 122).

Frantz de Minde, originaire du Brabant, devait être célèbre quelques années plus tard.

Quant Fôrster arrive à Copenhague, les ballets sont à la mode dans les cours du Nord. La reine de Danemark raffolait de ces représentations où les premiers du royaume pouvaient paraître sur la scène. En 1649, au mois d'août, on avait dansé un ballet à l'occasion du baptême de la princesse Frédérique-Amélie1; le 14 octobre i65o, on avait donné, pour le baptême de la princesse Vilhelmine-Ernestine, Les Contents et les Mécontents du Siècle* ; en i65i, les noces d'Ernst-Gunther, duc de Sleswig-Holstein-Sonderburg et d'Augusta de Sleswig-Holstein-Glucksbourg avaient été l'occasion d'un ballet. Le 17 juillet i653, peu de mois après l'installation du maître de chapelle, on joue le Ballet des quatre Elémens, sur l'heureuse naissance de Georges, second fils du roi3. Il est peu probable que Fôrster soit resté entièrement étranger à l'organisation et à l'exécution de ces ballets qui, en Danemark, comme dans les autres pays de l'Europe, préparent l'avènement de l'opéra italien.

Il est moins vraisemblable encore que tous ces spectacles en musique aient été inconnus du jeune Dietrich Buxtehude : même retenu dans la petite ville d'Elseneur, il aurait eu bien des moyens d'en apprendre quelque chose. Et si les nouvelles de la cour danoise lui avaient manqué, il aurait pu, au récit de ce qui se passait à la cour de Stockholm, se former une idée très vive de ce qu'étaient ces pièces, où se mélangent la danse et le chant, la symphonie et l'action. Elseneur était, en effet, sur le chemin de Stockholm à Hambourg, que le courrier de la couronne suédoise avait le privilège de suivre, au travers du Danemark4; un résident

1 Guude Rosenkrantj, et bidrag til Danmarks historié under Frederik den Tredie, par Ghr. Bruun, Cop. iS85, p. 56. La même année, au mois de septembre, il y eut ballet aux noces de Joh. d'Anhalt, au château de Gottorp, en présence du roi de Danemark (Rob. Schmidt, Schloss Gottorp, 1887, p. 43).

2 Texte allemand d'Ad. Fried. Werner (Om Dramets Udvikling i Danmark mellem Skolekomedien og Holberg, art. de J. Paludan, publ. dans le Hist. Tidsskrift, Ve série, 2e vol., 1880, p. 52).

3 Art. de J. Paludan, p. 52.

4 G. L. Baden, Faedrelandets Historié, II, p. 410.

suédois y habitait, ainsi qu'un maître de poste. A ce moment où la magnificence de Christine est admirée partout, nul doute que, dans un pays où ses sujets voyagent et séjournent pour le service de sa cour, on ne parle, et avec détails, de ses fêtes. En 1647, Magnus Durel, résident suédois à Elseneur, avait été chargé d'engager, pour la reine, des musiciens anglais qui avaient servi le roi de Danemark l, raison de plus pour que l'on eût quelque curiosité, de ce côté là, pour les divertissements de Christine.

Ces divertissements étaient fréquents et somptueux. En 1649, Descartes avait consenti à écrire des vers pour La Naissance de la Paix'1, que l'on dansa le jour anniversaire de la reine, et, assure Baillet, « il s'en acquitta d'une manière assez enjouée pour plaire à une cour qui se picquoit déjà de vouloir imiter la politesse de celle de France3». La même année, on eut Les Passions victorieuses et vaincues'* , et Le Vaincu de Diane 5. Au couronnement, on ordonna un carrousel, ce qui n'alla point sans musique. Nous voyons, par le livret de Charles de Beys, que le « second appareil » représente l'Amour, et que, devant son char, trois nymphes « font concert d'instrumens » ; dans le quatrième appareil «qui représente l'applaudissement», Apollon paraît avec les Muses, sur le Parnasse, et il y a un « concert des Muses»0. La cour vit encore, en i65o, Les Boutades ou Proverbes1 ; on assista, pendant les fêtes de l'anniversaire

1 Voyez l'ouvrage de M. Tobias Norlind, Svensk Musikhtstoria (1901, p. 71Ï.

2 J. Paludan, Om Dramets Udvikling i Danmark mellem Skolekomedien og Holberg (Historisk Tidsskrift, Ve série, 2e vol., 1880, p. 49).

3 Ad. Baillet. La Vie de Monsieur Descartes, 1691, 2e partie, p. 3g5.

4 Les Passions victorieuses et vaincues, ballet dancé en présence de leurs Majesté^ à Stockholm le 4 d'avril... 1649 (bibl. de l'université de Leyde).

5 Voyez Tobias Norlind, Die Musikgeschichte Schwedens in den Jahren 1 63o — ij3o (Sammelbânde der 1. M. G., 1, p. 169).

0 Les œvvres poetiqves de Beys, i65i, p. 2i5, p. 224, p. 228, p. 229. 7 Tobias Norlind, art. cité

de la reine, au ballet du Bœuf rotti, où Clas Tott tenait le rôle d'Alexandre le Grand1; enfin, pendant le même mois de décembre, on s'amusa, dans une improvisation générale qui fut peut-être accompagnée de danses, à représenter «une hostellerie hollandoise», où la reine se montra « en servante de Nort Hollande, dont l'habit est fort crotesque», et où figurèrent charlatans, coupeurs de bourse, « filoux et saltenbanques»2. Le ier janvier suivant, fut dansé devant Christine, les princes et les princesses, qui «parurent dans un pompeux appareil », Le Parnasse triomphant divisé en trois Ouvertures différentes* . Ainsi commença l'année où Messenius, l'historiographe, fut décapité, et où le bourreau trancha le poing à son fils, qui avait à peine dix-sept ans, avant de lui couper la tête, parceque cet enfant était convaincu d'avoir, dans un libelle adressé au prince royal, raillé la reine, prodigue pour les ballets, et toujours prête à gaspiller les deniers de l'Etat, si Beaulieu, son maître de danse4, lui demandait de l'argent5. Pour la fête de Christine, le 25 juillet, on dansa une Bergerie**. En i652, on représenta Les Libéralités des

1 Lettre de Johan Ekeblad à son père, le colonel Christopher-Johansson Ekeblad (10 décembre i65o). Cyrus, Numa Pompilius et Jules César paraissaient dans ce ballet. Ekeblad était Fortiludo, portant une colonne sur l'épaule (Utdrag af 22 Bref till ôfversten Christophe)- Johansson Ekeblad, frân dess Son Johan Ekeblad, rôrande tilldragelser vid Drottning Christinas Hof. Publ. par J. Carlmark dans les Handligar rôrande Skandinaviens Historia, 20e vol., Stockholm, i835, p. 3i2 et p. 3i3).

2 Mémoires de ce qui s'est passé en Suéde, et aux provinces voisines... tire\ des Depesches de Monsieur Chanitt, 2e vol., 1677, p. i58, et lettre de Ghanut, du 24 décembre i65o (Bibl. nat. ms. fr. 17966, fol. 681 b). Voyez aussi le poème de Saint-Amant, Stances à la Serenissime Reine de Suéde, sur ce quelle s'estoit travestie en fille de Northolande, en un jeu où toute sa cour représentait une hostellerie hollandoise (Œuvres complètes de Saint-Amant, tome 2, i855, p. 37).

3 Voyez la Svensk Musikhistoria de M. Tobias Norlind, p. 70, et l'article déjà signalé du même auteur.

1 Antoine de Beaulieu est mentionné par M. Norlind (ouvr. cité, p. 71). Cf. De la Gardiska Archivet, publ. par Wieselgren, VIII, 1837, p. 209.

5 Mémoires de ce qui s'est passé en Suéde, etc., 2e vol., p. 371, p. 378 et p. 396. Les quartiers du corps de Jean Messenius restèrent exposés pendant 3 ans à la porte du nord de Stockholm (Arckenholz, Mémoires pour servir à l'Histoire de Christine, reine de Suède, III, 1759, p. 166).

6 Bidrag til Dronning Christinas, det svenske Hofs og Corfit\ Ulfeldts Historié, i Aarene i65i — i655, af Peder Juuls utrykte Brève til Charisius,

Dieux* et, cette année-là, on inscrivit dans les comptes de la couronne, les huit Fiolister français qui devaient accompagner les ballets, pour une somme de 4800 daler specie. Huit autres Instrumentister figurent dans le même état de paiement, pour 4000 daler specie et huit Vocalister italiens reçoivent 4800 daler specie comme les Français"2.

Une troupe d'Italiens était venue en Suède à la fin de i652. Le 27 juin, Bourdelot écrivait de « Nicopin » (Nykôping) à Saumaise: «Les musiciens italiens sont arrivés à Marseille au nombre de six, on en attend d'autres avec Alexandre pour Stokolm»3: une lettre de Peder Juel, ambassadeur de Danemark nous apprend qu'ils arrivèrent au terme du voyage le 27 novembre4. Il semble que cet Alexandre, nommé par Bourdelot, est le valet de chambre italien de la reine5, qui la servait depuis 1647; on l'avait admis dans l'orchestre, avec son frère Bertold6, et il était peu estimé des menus officiers de la maison royale, et dénigré7. Les musiciens

publ. par G. Molbech (Historisk Tidsskrift, V, 1844, p. 3u). Ekeblad mentionne «en liten ballet» pour ce jour (rec. cité, i833, p. 3i6). Dans une lettre de cette année à Joh. Adolph, frère de Charles-Gustave, qui devait succéder à Christine, la reine réclame que le « ballet soit dansé et appris le plus tôt qu'il sera possible » (Arckenholtz, Historische Merkwùrdigkeiten, die Kônigin Christine von Schweden betreffend, 17DI, p. 210).

1 T. Norlind, Die Musikgeschichte Schwedens, p. 169.

2 Je dois ces renseignements à M. Tobias Norlind, que je remercie pour ses généreuses communications.

* Lettres de divers princes, seigneurs et hommes doctes, écrites à Monsieur de Saumaise (Bibl. nat. ms. fr. 3o,3o, fol. 202 b).

4 Utdrag ur registret ôfver Danska residenten i Stockholm Peder Juels bref till sin regering, dans les Handligar, rôrande Sverges Historia, ur Utrikes Arkiver samlade och utgifna af And. Fryxell, I, Stockholm, i836, p. 94. Dans une lettre datée du 17 novembre i652, J. Ekeblad écrivait à son père que l'on se préparait au ballet du jour anniversaire de la reine, et il ajoutait qu'une vingtaine d'Italiens {en tjugu stycken Ilaliennare) étaient enroute, venant de Danemark, et attendus pour le lendemain : parmi eux se trouvent quelques comédiens, mais la plus grande partie est formée de musiciens et de chanteurs (reeueil cité, p. 322).

5 Brieve relation de la vie de Christine, reyne de Suéde, jusques à la démission de sa couronne et son arrivcment à Bruxelles, i655, p. 16. Voyez aussi la relation de voyage en Suède, de Ph. Boudon de la Salle, publ. dans le tome 112 du Correspondant, p. 467.

6 Tob. Norlind, Svensk Musikhistorie, p. 85.

7 Brieve relation, p. 16.

italiens qu'il avait engagés, formaient une véritable troupe, et leur chef était un homme de valeur, Vincenzo Albrici. Christine se passionna tout de suite pour leurs concerts: elle avait déjà montré combien elle était curieuse de chant italien, s'il est vrai qu'elle négocia pour que le roi de Pologne lui prêtât, quinze jours seulement, son sopraniste Baldassare Ferri, qui fut conduit à Stockholm, dit-on, « sovra una nave appositamente spedita » l. Elle n'a bientôt plus d'intérêt que pour la musique de ses Italiens : dès le n janvier i653, Naudé assure que maintenant ils «ont leur tour», et contribuent plus que les gens de lettres « au divertissement de Sa Majesté » ; le peintre Bourdon en pâtit aussi, il était «des bons auparavant l'arrivée desdits musiciens», à présent, la reine, qui le faisait travailler tous les jours, le laisse de côté 2.

Pendant que la faveur qu'elle leur accorde, est encore très vive, la reine sait pourtant prouver aux musiciens italiens que son goût n'est pas exclusif. Elle n'oublie pas qu'elle a, depuis des années3, invité la fille de l'organiste

i Notifie biografiche di Baldassare Ferri, Musico celebratissimo, compilate da Giancarlo Conestabile. Perugia, 1840, p. n. Dans son Historia musica (1695), Giov. Andr. Angel. Bontempi parle avec de grands éloges de Ferri, et signale ce voyage de Suède (p. 110). Alessandro Ademollo reproduit la notice de Bontempi (/ teatri di Roma nel secolo decimo-settimo, Rome, 1888, appendice n° 3). Il considère d'ailleurs Ferri comme le plus grand chanteur italien qui ait jamais existé (p. 69). Observons que Peder Juel note le 14 août i652, le départ des musiciens polonais (Fryxell, ouvr. cité, p. 93).

- Lettres... à M. de Saumaise (Bibl. nat. ms. fr. ?93o, fol. 340 a). Le 8 déc. i652, il y eut ballet pour l'anniversaire de la reine (lettre de Peder Juel Hist. Tidsskr., V, 1844, P- 342). J. Ekeblad écrit, le 26 janv. i653 « De Italienske musicanterne hajva nu spelt âtskilliga comedier baie pâ Siottet och Iws Enkedrottningen » (Delà Gardiska Archivet, publ. par Wieselgren, VIII, 1837, p. 199). Le vendredi-saint de i653, il y eut comédie italienne à Jakobsdal (Fryxell, Handl., p. 96). Le jour de noël i652, on avait dansé un ballet où esprits et lutins (Gasten, Necken och Tomtegubben) furent parfaitement représentés (Wieselgren, p. 197). Citons, de la même époque, le ballet mythologique où la reine fut Diana, Ebba Sparre Venus, le duc Adolphe Bacchus, le page de la reine Apelgren Cupido, etc. (ibid.). Quelques autres représentations sont encore signalées par Ekeblad et P. Juel dans les différents recueils de Fryxell, Wieselgren et Molbech, où nous avons puisé.

3 II est déjà question d'un voyage en Suède dans la lettre que Constantin Huygens écrit à Mlle de la Barre, le 21 juillet 1648 {Correspondance et œuvre musicales de Const. Huygens, publ. parW. J. A. Jonckbloet et J. P. N. Land, Leyde, 1882, p. 17).

de Louis XIV, la chanteuse Anne de La Barre, à

« Porter dans la Suède »,

« Ce beau talent qu'elle possède » l.

Décidé à la fin de l'été de i652, le voyage de la musicienne se fait par la Hollande. Constantin Huygens admire la «belle fille de Paris», reconnaît qu'elle est une « aggreable chanteuse», et déclare que le «jeusne garçon de frère », dont elle est accompagnée, se distingue par sa science en musique2; et il trouve l'occasion bonne pour composer des vers, «un esquadron de versifications», assure Chanut, chargé par lui de faire passer «jusques à la reine de Suède » ces poésies. « La principale des pièces est françoise à la louange de Mdlle de la Barre»3 et on dut trouver aussi dans le paquet, sans doute, une des épigrammes sur le portrait de Christine, qui sont publiées dans les Momenta desaltoria'*. Le 20 juin, Chanut annonce de Lûbeck à Christine, que MIle de La Barre partira dans deux jours et qu'il a transmis à « Monsieur Sperling, capitaine de vaisseau suédois», qui attend à Wismar, l'ordre de conduire «la dite Damoiselle à Stokolm»5. Quelques semaines plus tard, Peder Juel, résident de Danemark à la Cour de Suède, écrit à Charisius, résident danois à la Haye, que « Mademoiselle La Barre est là, mais sans doute restera peu, et n'a point l'estime (en français) qu'elle eût gagnée, si elle était venue un an plus tôt » a. Evidemment, les Italiens sont, à ce

1 La Muje historique, de J. Loret, éd. J. Ravenl et de la Pelouze, I, 1837, p. 292, lettre du 29 septembre i652.

2 Lettre du 12 février i653 (Correspondance, etc., p. 20).

3 Lettres... à Monsieur de Saumaise (Bibl. nat. fr. 393o, fol. 26a); lettre du 21 février i653, envoyée de Lûbeck.

* Constantini Hugenii Momenta desultoria, La Haye, i655, p. 390 et p. 3gt. — Au commencement de i633, Christine dansa dans un ballet à Jakobsdal (Wieselgren, De la Gardiska Archivet, VIII, p. 200, lettre d'Ekeblad, écrite le 21 mars).

5 Mémoires de ce qui s'est passé en Suéde..., 3e vol., 1677, p. 196.

8 Bidrag til Dronning Chrisiinas. det svenske Hofs og Corfit\ Ulfeldts Historié, i Aarene iô5i-55, af Peder Juuls utrykte Brève til Charisius, meddeelte ved C. Molbech dans le Historik Tidsskrift, udgivet af den dànske historiske Forening, Ve vol., Cop. 1844, p. 353, lettre du 16 juillet (Mademoiselle La Barre er lier, men bliver neppelig gammel, etc.) Cf. Fryxell, recueil cité, p. 97.

30 DIETR1CH BUXTEHUDE

moment, maîtres de l'opinion, et la chanteuse française ne peut rivaliser avec eux. La cour, d'ailleurs, commence à se lasser de l'influence des Français l, et les douceurs de leur chant apprêté n'ont plus rien que l'on ne connaisse. Quand il visite les pays Scandinaves, en 1634 et en i635, le comte d'Avaux est, sans doute, le premier à y propager la connaissance de l'art français, par la voix de son musicien Varenne2. Mais, en i653, les Suédois n'ignorent plus les finesses de cette musique, dont la coquette langueur est presque l'unique charme. Munie, fransk vocalist, et Jean de Beaumont, avaient, depuis quelques années3, habitué les hôtes de Christine à la grâce monotone des « tons mourants » et des cadences pâmées. Lors de sa mission en Suède, l'ambassadeur anglais Whitelocke, dont l'intérêt pour la musique se manifeste bien souvent4, n'a plus rien à dire de «la voix divine» de Mlle de La Barre : cependant, un mot, dans une lettre au

1 Voyez Arckenholtz, Historische Merkwùrdigkeiten, die Kônigin Christina von Schweden betreffend, 17DI, p. 25g et p. 68 de l'appendice. Au sujet des Français en Suède, voyez l'ouvr. de M. Gunnar Castrèn, Norden in den franska litteraturen, Helsingfors, 1910.

2 Caroli Ogerii Ephemerides, i656, p. 35 et p. 226. Cf. la Riemann-Festschrift, 1909, p. 32^.

3 Ils avaient de fort beaux gages. En i63o, Munie (Mounier ou Meunier?) reçut 1000 dater specie; il est encore cité en i65i. Jean de Beaumont eut 1000 dater specie en i65o ; 730 en i65i, autant en 1652 ; de plus, en i652, 3oo dater de gratification. Ces états de paiements m'ont été communiqués par M. Tobias Norlind, à qui j'exprime toute ma reconnaissance. — Observons que Loret cite un certain Meusnier, chanteur (lettre du 21 août i655), et ■un musicien nommé Beaumont (lettre du 16 février i658). Voyez le 2e vol. de la Mu\e historique, éd. par Ch. L. Livet, 1877, p. 87 et p. 445.

4 A Journal of the swedish Ambassy in the Years M DC LUI and MDCLIV, \Tj-2.. A Scara, il observe que les écoliers, avec leurs maîtres, chantent les anthems dans les tribunes, to the organ and sackbutts, et il note que beaucoup d'écoliers sont choristes a and did in the school make the same vocall musick as in the church, lowder than ordinary, butt not sweeter or more skilfull» (I, p. 190)- Le 23 décembre i653, il assiste à un long souper pendant lequel la musique de la reine chante et joue excelientiy (I, p. 243): le 25, il aime [à entendre la musique dans les églises, et à la chapelle royale (I, p. 249) ; il a d'ailleurs amené des musiciens, dirigés par Nath. Ingelo, son chapelain (I, p. 290) qui présenta des compositions de Benjamin Rogers à la reine de Suède ; parmi les Gentlemen and Servants of the second rank qui l'accompagnent, se trouvent John Smith, qui est very skilful in ail kinds of musick, et Thomas Maylard, bon musicien (II, p. 464). Son premier trompette, Edw. Simpson, est l'un des meilleurs d'Angleterre (II, p. 465).

LA JEUNESSE DE DIETRICH BUXTEHUDE 3l

secrétaire Thurloe, se rapporte aux musiciens français, lorsqu'il est question de ce concert & «excellent musique and voyces», donné le 10 février i653 (1654) dans la chambre à coucher de la reine, « both front the French and Italian eunuchs » l. La chanteuse avait peut-être déjà quitté le pays. Dans son journal, Whitelocke ne distingue même pas entre les artistes qui parurent ce jour-là, et cite seulement « the queens niusick»'1. Il emploie la même expression collective, dans la relation du bal qui eut lieu au mois de janvier précédent, mais il décrit la composition de l'orchestre : « seven or eight violins, ivith base violes, flûtes, and cittems, perfecte masters»*. Lorsqu'il est plus explicite, c'est pour faire l'éloge d"es musiciens italiens, qu'il reçoit dans sa maison (janvier et mars 1654) '*, et qui lui donnent un concert avec les musiciens allemands (avril 1654) 5.

Par cette dénomination de « musiciens allemands », Whitelocke prétend désigner, semble-t-il, les musiciens de la chapelle proprement dite, que dirigeait Anders Duben, fils de l'organiste de Saint-Thomas de Leipzig, Andréas

1 A Collection of the State papers of John Thurloe, esj. ; vol. II, London, 1742, p. 83, et A Journal of the swedish Ambassy, I p. 481 . — C'est le temps où l'on applaudissait, à Paris, Berthod «et sa voix de demoiselle» Loret, La Muje historique IIe vol. de la re'édition, p. 24.

2 A Journal, etc., I p. 481. Her majesly would often corne to Whitelocke and discourse ivith kim of her musicke, wherof he loas able to make some judgement, which the queen found,and liked ivell ; butt Whitelocke would not interrupt her delight with one word of serions matters, unies her tnajestyjîrst propounded them unto him.

3 A Journal, I p. 304.

4 Ibid. I, p. 3o8 et II, p. 3.

5 Ibid. II, p. 78. Mr Tobias Norlind a eu l'obligeance de m'envoyer la liste des musiciens italiens de Christine, d'après l'État de la cour pour i653 (Archives du château royal de Stockholm). « Italienske Musicanter efter det accord som Alex. Cicconij hafwer gjordt med them vthi Italien pâ hennés Kgl. Ml.s vàgnar. Lôhn fràn sista Nov. 1652 — 1 Martij i6b3 ; Vinc. Albrici Capellm. medh sin broder Bartolomeo och Domenico Milani, 45 0 (daler specie . Domenico Albrici, 100; Pietro Paulo Ricciardi, tenorist, 120; Vincen^o Cenni, bassist, 120; Francesco Cantarelli, 120; AnthonioPier Marini, 120; Thomaso Gabrini, tenorist, 120; Gostan^o Piccardi, fiolist, 1 25 ; Angelo Michèle Bartoletti, teorbist, 1 25 ; Pietro Francesco Regio, bassist, 1 25 : Francesco Piero^i, i5o; Nicholo Milani, j5; ' Girolamo Zenti, clavecinmestare,y5 ; Hilario Svare^, quartalsvis, 5o; Josefo, 55 ; Andréa, clavecinmestarens dreng, 3 0 {Summa) igôo daler specie ».

Dûben, qui mourut en iÔ25; Anders Duben était un organiste formé à la bonne école. Pendant six ans au moins, il avait joui d'un stipendium accordé par le conseil de la ville de Leipzig, afin qu'il étudiât près de Sweelinck, et apprît en perfection « das Componiren und Fugiren aus dem Fundarnent». Cette pension lui fut concédée jusqu'à l'été de IÔ201. Au mois de février 1625, il succéda, comme organiste de l'église allemande (Sainte-Gertrude) de Stockholm, à David Ebel2. Ogier, qui l'entendit en i635, l'appelle insignem organisten, et prit plaisir à l'entendre prolonger, pour lui, l'office du soir jusqu'à la nuit, et présenter les différents jeux de l'orgue3. En 1640, il reçut la place de maître de la chapelle royale, après la mort de Ludvig Bille, Danois d'origine4.

Bien que Dûben fût estimé à la cour5, et qu'il eût de bons artistes sous ses ordres6, il paraît que la faveur de la reine s'adressait surtout aux Italiens. Dans le peuple, on

1 Rudolf Wustmann, Musikgescliichte Leip^igs, i*r vol , 1909, p. io,3.

2 Dissertatio historica de Ecclesia Tevtonica et templo S : tae Gertrvdis Stockholmiensi, par J. Ant. Aug. Lûdeke, Upsal, 1791, p. 22.

3 Ephcmerides, p. 2i5 et p. 247.

4 II appartenait à la famille noble des Bilde (Tobias Norlind, Svensk Musikhistoria, p. 76). Depuis i632, Dûben était à la chapelle royale, avec 3oo dater specie de traitement. Quand on déposa Gustave Adolphe à la Riddarholms Kyrka, il fit exécuter un chœur à 8 parties, Pugna triumphalis (22 juin i633), impr. l'année suivante, et reproduit, un peu modernisé, dans Fôrr och Nu (1878, p. 23 1).

5 II avait épousé Anna Maria Gabrielsdotter, fille d'honneur de la reine Marie Éléonore (Voyez* l'art, de M. le Prof. Cari Stiehl dans les Monatshefte fur Musikgeschichte, 1889, p. 2).

6 L'état de paiement des musiciens que dirigeait Dûben en iG53 nous donne les noms qui suivent (salaire d'une demi-année) : Kapellen. And. Dûben. 4.5o d. ; H. Tauscher, Gust. Dûben, Fr. Scherle, P. Verdier, (Fr.) Bigot, Petter Dùben, Garset, Gilro, (Franc.) La Croix sen., Vegri, (Adr.) La Croix ;'««., qui reçoivent chacun 3oo dater; Ad. Schulz (i5o), J. Olufsson (igo)t N. Friese (i85), M. Andersson (i5o), Ambr. Scherle (175), Jac. Dâhne (i5o), Chr. Heimhâuser (i5o), deux discantistes (145), un souffleur (22,16), K. Oubry (3oo), Wolff Wolffrath (225), Thomas Baltzar (125). Sous la dénomination de fransôske Jîolister paraissent encore P. Verdier, Pierre Guilleron, Garset, Nicolas Bigot (40 d. chacun). Communiqué par Mr Tob. Norlind (Arch. du château royal). La musique des Français avait de la vogue, sans doute parce qu'on la retenait sans peine. Erik Leyonhufvud fit une chanson, sur l'air de la sarabande La Couronne (lettre de J. Ekeblad à son frère Clas, 17 sept. i653, De la Gardiska Arch., VJ1I, p. 210).

jugeait que les musiciens suédois étaient sacrifiés ; c'étaient les plaintes de chacun que les pasteurs exprimaient, quand, « en pleine chaire », ils reprochaient à la reine d'appeler, afin de «contenter la passion qu'elle avoit pour la musique.... des gens d'Italie, qui est esloignée du moins de 800 lieues de la Suéde », et quand ils déploraient que Christine ôtàt ainsi, et avec une dépense excessive, «le pain de la main à ceux du pais », au lieu de prendre de leurs enfants, et de les faire instruire «en la Musique»1. De tels discours encourageaient les petites gens dans leur aversion pour les Italiens: ceux-ci se plaignirent à la reine, qui dut les faire accompagner dans les rues, parce que l'on « crioit après eux », les insultait et leur jetait des pierres2. Plus encore que cette animosité, la pénurie du trésor menaçait alors, et les Italiens, et tout ce qui dépendait de Christine. Tandis que les musiciens français restaient dans l'embarras, « les chastrez d'Italiens» avaient « demandé leur congé, si tost que l'argent leur a manqué » et ils avaient su, du reste, se trouver « enrhumez et tous pleins de flegmes, lors que leur bourse estoit vuide » :î. Ces violons français se joignirent apparemment aux instrumentistes allemands et suédois pour accompagner la dernière pièce que Christine représenta, en tant que souveraine, dans son royaume. En ce ballet, où les violons jouèrent à merveille1, la reine se joua elle-même, portant sur la scène son propre désenchantement. Elle voulait montrer «la vanité et folie de toutes professions et choses de ce monde » ; par les danses, la mimique et les déguisements, on y réussit, et le tableau fut vif, agréable et décent, assure Whitelocke. Dans deux entrées, la fille de Gustave-Adolphe parut, et dansa en perfection : elle imitait, dans la première, a moorish

1 Mémoires de ce qui s'est passé en Suède, etc., III, p. 2o3.

2 lbid., p. 204.

3 Brieve Relation, p. 19. Les premiers musiciens français avaient e'té choisis par Magnus de ia Gardie, quand il vint en ambassade à Paris (p. 18 du même livre).

4 « The musicke n'as excellent, especially the violins, which were many, and rare musitians, and fitiest for that purpose». {A Journal, etc., II, p. 52, 8 avril 1654).

lady, dans la seconde, a citizen' s wife*-. On nomma ce ballet le Ballet des Fadaises^.

Ces fêtes ne passèrent point inaperçues dans le pays de Buxtehude. On ne manquait pas de témoins pour les décrire. Encore qu'il n'eût, prétend son ennemi Bourdelot, «nul air delà conversation»3, Marcus Meibomius, l'éditeur des traités sur la musique des anciens4-, installé à Copenhague depuis i653, ne devait pas garder pour lui tout ce qu'il savait des ballets dansés en Suède : peut-être même cherchait-il, en les critiquant, à se défendre encore contre Bourdelot, qui avait imaginé de le faire danser «à l'antique», pour se moquer de lui5. Le passage de Christine à travers le Danemark pouvait aussi ranimer le souvenir de ses déguisements dans les ballets, car le 7 juillet 1654, elle était arrivée à Elseneur, bottée, en habit de cavalier, la carabine sur l'épaule6. En outre, depuis la fin de 1654, M11'3 de

1 « The musicke was excellent, especially tlie violins, which were many, and rare musitians, and Jîttest for that purposc» (A Journal, etc., II, p. 52 et 53, 8 avril IÔ5+).

2 Cf. Chanut {Mémoires, etc., III, p. 32g* p. 335 et p. 352; Loret, La Mu?e historique, I, p. 49+ (9 may 1654), et Peder Juel, ap. Fryxell, Handlingar, etc., I, p. 101. «5 apr. 1654. Om en ballet des Fadesses, der drottningen agerade la coquette». 11 y eut encore d'autres ballets; le 23 de'c. 1624, Peder Juel écrit à Charisius : «Landgrave Fritç lod i disse Dage dandse et Balet lios Feltmarskalk Wrangel, soin var kaldt les inclinations de la Reyne Chritina; dog blev Titelen ikke trykt» {Hist. Tidsskr. V, Cop. 1844, p. 394). Juel mentionne un autre ballet le 27 janv. i655 (p. 397); dans ses lettres à son gouvernement, il en signale un, le 4 nov. 1654 (Fryxell, Handlingar, I, i83ô, p. io5). Lome'nie de Brienne parle d'une mascarade qui eut lieu le 3 des cal. de janv. i655, et où l'on voulut lui faire prendre le personnage d'un franciscain : il n'y consentit point, et s'habilla en paysan (Lvdovici Henrici Lomenii Briennae comitis Itinerarium, 1662, p. 3;).

3 Lettre à Saumaise, 3o août i65i (Bibl nat., fr. 3g3o, fol. 184a).

i Antiqvae Mvsicae Avctores septem Graece et latine Marcus Meibomius restituit ac Notis explicavit (Amsterdam, i652).

6 II avait persuadé à Meibom de chanter, et à Naudé de danser, dit Arckenholtz (ouvr. cité, p. 247). Voyez aussi J. Lemoine et A. Lichtenberger, Trois familiers du Grand Condé, 1909, p. 32.

6 Lettre du résident hollandais de Vries aux états généraux (John Thurloe, A collection of Stats papers, 11, 1742, p. 404). Cf. la Bricve Relation, etc., p. 10.

La Barre était à la cour de Danemark1. Elle y séjourna pendant plusieurs mois : le 16 août i655, elle parut dans le ballet « des Oracles », dansé en l'honneur du prince royal Christian. Elle jouait le rôle de la Sibylle, que viennent consulter des gens de diverses nations et de divers métiers'2. A l'exemple de Christine, la reine Sophie-Amélie ne dédaigna point de se montrer sur la scène, où elle représenta cinq personnages différents3. Le comte de Rebollebo, ambassadeur d'Espagne en Danemark, a fait le récit de ces jeux magnifiques, où Mlle de La Barre figura en costume de nymphe, et chanta une églogue, en italien, avec un musicien qui avait le rôle de satyre4.

Pour les mêmes fêtes de l'hommage rendu au prince héritier, Johan Lauremberg avait écrit Die Geschichte Avions, pièce de théâtre désignée sous le titre de Musicalisch Schazvspiel5.

Ces réjouissances survenaient après un temps de tristesse ; en 1654, à Copenhague, « 855i personnes de tout âge » étaient mortes de la peste 6. A Elseneur, on avait aussi souffert de l'épidémie, pendant l'automne de 16547.

On ne sait si la famille de Buxtehude en fut atteinte: une des filles de Hans Buxtehude, Catherine, y échappa certai-

1 La Mu\e historique de Loret, éd. Ravenel et de la Pelouze, I, p. 376 (lettre du 12 décembre 1634). Dans la lettre du 19 décembre 1654, Loret écrit que le frère de Mlle de la Barre est malade en Danemark.

2 Un chanteur français, le ténor Jean Prudhomme, était déjà aux gages du roi de Danemark depuis i652. Il servit jusqu'en i656 (Cari Thrane, Fra Hofviolonernes Tid, Copenhague, 1908, pp. 17 — 18 et p. 406).

3 J. Paludan, Om Dramets Udvikling i Danmark mellem Skolekomedien og Holberg (Historisk Tidsskrift, femte Raekke, 1* vol., 1880, p. 53); cf. Th. Overskou, Den danske Skueplads, I, 1824, p. 102.

* Ocios del Conde Don Bernardino De Rebolledo, I (1778), p. 430 et pages suivantes. — De Copenhague, MUe de La Barre prit le chemin de Cassel (Gescli. von Hessen, par Chr. von Rommel, I, ire partie, Cassel, i852, p. 73. Elle rentre à Paris à la fin de iô55. Loret, la Mu^ehist., 11 déc. i655).

5 Sur cette pièce, voyez Paludan (ouvr. cité) et Ludwig Daae {Om Huma- ■ nisten og Satirikeren Johan Lauremberg, Christiania, 1884, p. 62).

6 Kjobenhavns Universitets Matrikeï, éd. par S. Birket Smith, I, p. 254.

7 Samlinger til Danmarks Historié under Kong Frederik den Tredies Regering af udenlandske Arkiver, publ. par P. W. Becker, Cop. 1847. Ier volp. 55.

nement l ; Peiter, son frère, en fut sans doute préservé aussi2; quant à l'autre fille de l'organiste, Anna, on ne sait •si elle vivait encore en 1654, ou si elle vécut au delà de cette année3. Avec Dietrich, ces trois enfants de Hans Buxtehude sont les seuls que l'on connaisse ».

Quelles étaient les études musicales de Dietrich Buxtehudeà ce moment où les deuils et les fêtes du royaume devaient occuper et stimuler l'esprit d'une jeune artiste? Rien de précis ne nous l'apprend : mais il nous faut bien reconnaître qu'il habitait une région privilégiée. Sa province était comme un foyer, vers lequel tendaient, de tous les points de ces pays baltiques, des rayons vivifiants. Depuis longtemps, les musiciens de Danzig entretenaient commerce avec les musiciens danois ; à la fin du XVIe siècle, Nicolaus- Zangius était chargé de recruter, pour le roi de Danemark, des chanteurs et des instrumentistes5; quand Fôrster, né à Danzig, vint à la cour de Copenhague, le vieil usage reprit vigueur; vers i656, Ewald Hintze (Hinsch), élève de Froberger, fut appelé de Danzig, pour servir Frédéric III G—

1 Elle est citée comme marraine, dans le livre des baptêmes de l'église Sainte-Marie d'Elseneur, le 2.3 janv. 1670 {Karen Hansdochter, des Orgelisténdochtir) communiqué par M. S. A. E. Hagen.

2 Peiter était né le 12 janvier 1645 (V. Hastrup-Schult?, Helsingôrs Embeds og Bestilliugsmaend, Kjôb, 1904—6, p. 98). En 1678; à Lubeck, Dietrich Buxtehude est témoin de Peter Buxtehude, barbier, admis à la bourgeoisie (communiqué par M. C. Stiehl). Ogier était émerveillé de voir le linge fin que les barbiers d'Elseneur employaient (Ephemerides, p. 33). Il y avait peut-être déjà quelque barbier dans cette famille, le père de Helle Jespersaatter ou quelque autre.

3 Le livre des baptêmes de Saint-Olaus d'Elseneur la nomme deux fois en i65i : elle est marraine le jour de la Circoncision (fol. i63£) et le jeudi saint (fol. 171]. Catherine est citée la même année (20 dim. de l'Avent, fol. 2066).

* Dans la succession de Claus Petersen, maître de calcul (Rechen-Meister), a Hans (Buxtehude) Organist» figure pour une créance de 10 daler, parm les créanciers «sûrs». Petersen donnait des leçons: dans son inventaire, on déclare quatre longs bancs de chêne, avec les petits bancs pour enfants, y appartenant. Il semble que H. Buxtehude devait à Petersen le salaire de ses leçons. Peiter Buxtehude avait plus de i3 ans quand l'inventaire de Petersen fut dressé (20 déc. 1660). H. Buxtehude avait peut-être un enfant plus jeune dont nous ne savons pas le nom.

5 A Hammerich, ouvr. cité, p. 21.

6 Mattheson, Grundlage cmer Ehrenpforte, p. 73, cf. la Vierteljahrsschrift fur Musikivisscnschaft (VU9 vol., 1891, p. 426 et p. 427).

On admettra volontiers que d'autres maîtres de la même ville aient été connus par leurs œuvres en Danemark. Observons que Matthias Weckmann a copié les Motetti seu Concerti publiés à Danzig en 1646 par Christoph Werner, «directeur de la musique» à l'église Sainte-Catherine de cette ville, dans le même volume où est transcrit le motet d'Agostino Fontana, maître de chapelle du roi de Danemark, que nous avons cité (p. 20), et rappelons que le brillant motet Es erhub sich ein Streit , composition inédite de Werner, est dans ce même livre, livre dont les dernières pages furent écrites quelques mois à peine après que Weckmann avait quitté le service du prince Christian de Danemark'. L'organiste de l'église Sainte-Marie de Danzig était alors un bon élève de Sweelinck, Paul Siefert, apprécié des musiciens Scandinaves, puisque sa Paduana se voit au commencement d'un livre de tablature que Gustaf Dùben possédait en 1641 2. Peu après i65o, Crato Butner, originaire de la Thuringe (il était né à Sonnenberg en 1616), donnait, dans la même ville de Danzig, où il était organiste de l'église du Sauveur, de nombreuses compositions, dont la mélodie est généralement fort simple et parfois un peu sèche. Voici quelques uns de ses thèmes :

Canto solo

Fieueteucli, freuet euch, ihr Ge-rechten, und seid l'rôh - -

1 M. Seiffert, Matthias Weckmann und das Collegiwn musicum in Hamburg, Satnmelbânde der I. M. G., 11° année, p. 85.

2 Upsal, Bibl. de l'Université, J. Mus, 108, fol. \b, Paduana à Paul Sibem. Voici le début de cette pièce :

Sur P. Siefert, voyez l'art, de M. Seiffert dans la Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft, iSqi, p. 3qG.

3 Upsal, Univ. Bibl. Vokalmusik i. Handskrift, b, 9.

38 DIETRICH BUXTEHTJDE

Choro primo, Canlo primo

lî

Froh-loc-ket, froh -- loc-ket, froh-loc-ket * Sinfonia 2

fH

O' fP

Il varie parfois le choral avec une timidité qui n'est point sans grâce,

(Vom Himmel hoch da komm ich lier) 3

il a des tournures de chant qui nous rappellent de beaux modèles,

ËË=ê=S=Ë£^=£

Wolt ihr wis-sen, soll icli's mel - den, o ihr Tùch-ter So - li - nue *

il peut parler avec justesse, et non sans véhémence, le langage expressif de son temps,

Me

yW 1 — S-fr —h- ^-^P— »-b-*-

bzl=q=j=:J-^j-p'-^->>— p^ç

E:^t«zz:l

Ich suchte, ich suchte des Nachts, in rnei-nem Bet te, den meine

ip=tJ=?=t7

See-!e, mei-ne See-le lie-bet, den meine See-le, mei-ne See-le lie-net 5

' Upsal, Univ. Bibl. Vokahnusik i. Handskrift,b, 10 (à 8 voix et 6 instruments).

2 lbid. 5, i8{Wo ist dein Stachel nun, o Tod't à io, 5 V., 5 str. et B. G.)

3 lbid., 5, 19 {Englischer Lobgesang, 8 v., 6 instr.). Cf. d'autres compositions sur le choral, 5, 8 et 5, 12.

1 lbid., 5, 20, Aria Sunamitliica a voce sola con doi Violini.

6 lbid., 5, 11 (impr. à Danzig en 1602, sous ce titre, Concerto oder liebreiches Ersuchen, pour sopr. et 2 viol., par Crato Bûtner, Musico et Organocdo ad S. Salvatoretn)

et il sait placer, en bon lieu, après des phrases troubles et tourmentées, un motif résolu.

Ilh

icli will auf - ste - lien 1

Et la musique d'église n'était pas la seule qui fleurît à Danzig. En i635, Ogier admira beaucoup la fille du «praeconsul Ciremberg», Constantia Czirenberg, qui chantait «à la manière d'Italie, seule connue en Allemagne et en Pologne»2; en 1646, Jean Le Laboureur y entendit, pendant un festin donné aux dépens de la ville, les excellents musiciens du roi de Pologne (12 février), et y vit, le i5 février, la grande comédie en musique où les amours de Cupidon et de Psyché furent si bien représentés, grâce au talent de Virgilio Puccitelli, poète et musicien, aux machines merveilleuses, et aux mille écus payés par la ville3.

A Stralsund, au milieu du XVIIe siècle, vivaient aussi de fort bons musiciens. Depuis 1646, Johann Martin Rubert, de Nuremberg, y était organiste de l'église Saint-Nicolas, et y imposait ses œuvres, sévères, dures d'harmonie, qui retenaient l'attention et contraignaient au recueillement, plutôt qu'elles ne plaisaient4. L'organiste de la Marien-Kirche, Johann Vierdanck, établi à Stralsund avant Rubert, avait aussi, dans son art, de la gravité, mais ne manquait point d'émotion, ni d'un certain tour oratoire qui lui était particulier, écrit Mattheson5. Le ton sérieux et l'impérieuse

1 Même composition.

- Ephemerides, p. 438, p. 441, p. 498.

3 Relation dv Voyage de la Roy ne de Pologne, et dv retovr de madame La Mareschale de Gvebriant. etc., par Jean le Laboureur, p. 15-7(1647). Voyez aussi J. Boite, Das Dan^iger Theater im 16. und 17. Jahrhundert, i8g5, p. 72. Sur l'opéra à la cour de Pologne, je renvoie au résumé du travail de S. Windakiewicz, L'Opéra italien à la cour de Ladislas IV, 1 033— 1^48, p. 187 du Bulletin international de VAc. des sciences de Cracovie, iSg3. Le livret du Dramma musicale cité par Le Laboureur se trouve à la bibl. nat. {Le nojje d'Amure e di Psiche, Yd. 653), ainsi que Circe delvsa, du même auteur, que l'on représenta à Vilna (Yd. 656).

4 Mattheson, Grundlage einer Ehrenpforte, p. 3oo et p. 319.

5 Ibid., p. 382.

éloquence du motif par lequel commence le ténor solo, dans le premier de ses concerts spirituels (2e partie), publiés en 1643, témoignent en faveur de ce jugement :

Una voce con 2 Violini. , \ \

m^EÊEl

êr

Il interprète, ainsi, le début de cette phrase : Kompt her, koinpt her, aile die ihr Gott fùrchtet1.

Dans un autre motet, il accompagne, d'un accord parfait répété, ainsi que dans un psaume en faux bourdon, ces mots qui annoncent l'union, da/3 Brùder eintràchtig bey einander wohnen 2.

Peu d'années auparavant, Caspar Movius, subrector de l'école de Stralsund, avait publié des concerts spirituels (i63<;)3. Mattheson assure, sans le prouver, que Vincenzo Albrici passa quelque temps à Stralsund; Johann Friedrich Alberti, né en 1642 à Tônningen (Holstein), qui fit ses études au gymnase de cette ville, l'aurait connu alors4. Les musiciens de Copenhague avaient certainement des rapports avec les musiciens de Stralsund : Daniel Schrôder, fils de Laurentz Schrôder, organiste de l'église du Saint-Esprit, à Copenhague5, devint organiste à l'église Sainte-Marie, à Stralsund ; tandis que son contemporain Rubert se signalait par son art austère, il écrivait des mélodies aimables et de clairs accords, n'ayant, semblait-il, souci ou pouvoir que de plaire6.

A Flensburg, où le peuple parlait un langage bâtard,

1 Ander Theil geistticher Concerten, Rostock, 1643 (Lûbeck, Stadtbibliothek, A. 222).

2 lbid , n° 8.

; Hrmnodia sacra, d. i. Newe geistliche Concerten, à 2 voix et B. C. publ. à Rostock. En 1040, parut le Triumphus musicus spiritualis (Rostock).

4 Grundlage einer Ehrenpforte, p. 5. Cf. l'art de J. Sittard dans les Sammclbànde der I. Al. G., III, p. 487.

" Voyez plus haut, p. 7.

6 Grundlage einer Ehrenpforte, p. Sic.

formé d'aliemand et de danois1, Christian IV avait écouté avec plaisir, en 1644, le jeune Werner Fabricius qui, instruit par le cantor Paul Moth, chantait agréablement et, dès l'âge de 11 ans, était un organiste sur2. Johann Rudolph Radebeck, de Muhlhausen en Thuringe, était alors organiste de l'église Sainte-Marie, où il fut remplacé, en 1647, par Vincent Lubeck, organiste du château à Giistrow3. En i655, Tobias Eniccelius était cantor à Flensburg 4.

Depuis 1616, Mathias Ebio était cantor à Husum 5.

A Rostock, dont l'université était fréquentée par de nombreux étudiants danois, Johann Neucrantz, mort en 1654, avait été cantor de l'école, avant d'en être le rector: poeta praestans, et musîcus vatesque exercitatissimus , dit de lui Moller, d'après Johann RistG. L'organiste de l'église Sainte-Marie était alors Nicolaus Hasse7, qui publia, de i656 à i658, trois recueils d'Allemandes, Courantes et Sarabandes pour les instruments à cordess. Les musiciens de la ville et « les musiciens des tours » de Sainte-Marie et de

i Le peuple parle danois, et on prcche en allemand; d'ailleurs, l'allemand de Flensburg est presque du danois, e'crit Caspar Danckwerth (Newe Landesbcschreibung der pvey Herjogthiïmer Schleswich vnd Holstein, i652, p. io5). C'est la limite du fertile pays des Angles; là, comme dit J. H. Voss, le laboureur danois comprend l'allemand, et l'allemand le danois {Homers Mas 4e édition, 1814).

2 Johannis Molleri Flensburgensis Cimbria literata, I, 174+, p. 168.

3 E. Prastorius, Mitthcilungen aus norddeutschen Archivai iiber Kantoren, Organisten, etc. iSammelbànde der I. M. G., iqo6, p, 23g).

4 Cimbria literata, II, p. 186 et Mattheson, op. cit., p. 5q. Rappelons que Schattenberg, organiste à Copenhague (v. p. 10; et Thomas Lundius (v. p. q) étaient de Flensburg (Cimbr. lit., 1., p. 58S et p. 368).

5 Cimbria literata, I, p. 140, et J. M. Krafft (Ein ^iveyfaches Zwey-Hundert- Jàhriges Jubcl-Gedâchtniss , 1723, p. 3ôo).

6 Cimbria literata, II, p. 58i. Mattheson cite un claveciniste de même nom qui vivait à Stralsund vers i663 {Grundlage einer Ehrenpforte, p. 144).

7 11 mourut en 1670 (E. Praetorius, art. cité, p. 222).

8 Nicolaus Hassen opus 3 partium prodidit in quo agit de Modulationibus instruments aptandis, scil: Panduanis, Sarabandis, etc., 5 voc. cujus titulus est: Deliciae Musicac, Rostochii, i656, écrit Matthias Henrik Schacht dans sa Bibliothcca musica de 16S7 (Ms. de la bibl. roy. de Copenhague, Ny Kongl. Saml. Fol. N° 10g K), p. 88. Cf. C. F. Becker, Die Tonwerke des XVI. und XVII. Jahrhunderts, 2e éd., i855, col. 281 et col. 282, et Walther, Mus.

Saint Nicolas se réunissaient pour jouer dans les églises et au Rathhaus l.

Deux organistes, qui servaient dans les résidences princières, doivent être encore cités : à Gûstrow, Albert Schop, fils du violoniste de Hambourg2; à Husum, où s'était retirée la veuve du landgrave de Darmstadt, N. Kappeler» condisciple de Froberger3.

Honorée en toutes ces villes, et servie dignement, la musique était, à Hambourg, glorieuse. La guerre n'avait point menacé les beaux remparts de gazon plantés d'ormeaux4 qui entouraient cette grande place de commerce; comme elle était neutre, elle n'avait point vu d'ennemis, mais tous les partis s'était rencontrés dans ses « auberges magnifiques», où Aubery du Maurier, en 1637, vit «un concours extraordinaire d'officiers, tant Impériaux que Suédois, et des princes leurs alliés»5. Préservés et enrichis, les bourgeois étaient généreux pour les musiciens ." en 1640, le poète Georg Neumark, qui jouait de la viole de gambe, espérait bien tirer parti de son talent à Hambourg, tant les amateurs de musique y étaient nombreux6. Vers le même

1 Voyez l'intéressant art. de K. Koppmann, Die Rostocker Stadtmusikanten, dans les Beitrâge %ur Geschichte der Stadt Rostock, II, 2 et II, 3 (1897 et 1898). En i65o, on donna un ballet après une comédie (K. Koppmann, Zur Gesch. der dramatischen Darsiellungen in Rostock im 16. und 17. Jahrh., Beitrâge, etc., 1890).

2 Mattheson, 1. cit., p. 396.

3 Ibid., p. 87. Il faudrait citer encore beaucoup de bons musiciens fixés dans le nord de l'Allemagne. Je renvoie à l'art, cité de M. E. Praetorius, au livre de G. Dôring, Zur Geschichte der Musik in Preussen, Elbing i852, à la substantielle étude de Mlle A. Arnheim, A us dem Bremer Musikleben im 17. Jahrhundert. (Sammelbànde der I. M. G., XII, 3, p. 369). J'aurai d'ailleurs à mentionner par ia suite bien des artistes de cette région, et les ouvrages qui traitent de leur personne et de leurs œuvres.

4 Mémoires de Hambourg, de Lubeck et de Holstein, de Danemark, de Suède et de Pologne par feu Messire Aubery du Maurier, 1735, p. 34.

5 Ibid., p. 21.

a Georg Neumark in Hamburg, par K. Koppmann (Mittheilungen des Vereins fur Hamburgische Geschichte, II, 1880, p. g5).

temps, avant d'être nommé organiste à Stralsund (1646), Johann Martin Rubert pouvait étudier à Hambourg, en y vivant, sans doute, de sa musique l. Alors, Werner Fabricius, encore écolier, était instruit et nourri aux frais de la ville, ayant été admis dans le chœur de musique entretenu par le conseil2.

Aussi les jeunes musiciens affluaient-ils à Hambourg, presque assurés d'y trouver à vivre, et certains d'y avoir de bons maîtres. Les élèves du Johanneum recevaient les leçons de Thomas Selle. Selle était cantor de cette école depuis 1637; en 1641, les conseillers l'avaient nommé, à l'unanimité, cantor et director chori symphoniaci de la ville3; en 1643, il avait fait chanter, à Sainte-Gertrude, une Passio... secundum Matthœum, accompagnée d'instruments 4 ; en 1646, il publia, à Rostock, le premier livre de ses « Concerts sacrés », dédiés aux « consuls, syndics, sénateurs et secrétaires, et pasteurs de la ville de Hambourg»5. Cette collection comprend neuf motets, dont le texte est latin, et une messe à 5 voix écrite sur le thème du cantique allemand Sey mir gnàdig. Quatre des motets, où les voix n'ont d'autre accompagnement que la basse continue, portent cette indication, in Concerto : dans les cinq autres, le chant est associé à trois violes (n° IV), deux violons et viole de gambe (n° IX), deux violons et basson (n° VI, n° VII, n° VIII). Selle montre qu'il connaît bien les ressources nouvelles, mais il en use encore avec un peu d'embarras Dans son motet Beatns qui miseretur, pour soprano, barytonus et basse continue, il emploie volontiers les formes

1 Mattheson, Grundlage einer Ehrenpforte, p. 296, et E. Praetorius, art. cité, p. 242. En 1642, Christoph Knipping, de Brème, était envoyé à Hambourg par ses parents, afin qu'il reçût une « instruction complète des fameux musiciens qui habitent en cette ville» (A. Arnheim, art. cité, p. 402).

2 Moller, Cimbria litzrata, I, p. 168.

3 Voyez la dédicace de son œuvre de 1646 (Concertuum Lalino-sacrorum... Liber primus). Cf. A. Arnheim, Th. Selle als Schulkantor, dans la Festschrift publ. pour le 90e anniversaire de M. R. von Liliencron, Leipzig, 1910, p. 35.

* Sittard, Geschichte des Musik- uni Concertwesens in Hamburg, 1890, p. 27.

s Conceriuum Latino-sacrorum H, IV 8- V Vocibus ad Bassum Continuum concinendorum, Liber primus, Rostock, 1646.

rythmiques et mélodiques familières, vers 1640, aux compositeurs de « concerts spirituels » ; la première phrase en est cadencée comme certains passages d'Ant. Colander1 ou de Heinrich Schiïtz2,

r-e- , — j-t—Ts-h^-Fs-I^H-t— j ^^3S3&dd-J

Be - a

tus.

be - a

et le mot ma/â {in die malâ) est interprété au moyen d'accords dissonants ou mal assurés, et de tons chromatiques:t.

- --1 f2 r& 1 i — \-m — r— r=\ — 1— — r — 1 — j— \—a — v-'-th-m — — t

tt. ©-

|B|JM|l^

- I I ZÉLt

ï Voyez la vocalise jointe au mot fahren, dans Wenn mein Stùndlein (éd. par Seyffert, n° 23 des Farù' variorum tàm in Italid qvàm Germaniâ excellcntissimorum Musicorum Concertus, Dresde, 1643).

2 Sàmmtliche Werke, éd. Spitta, vol. VI, 2e p. n° 3o. voc. sur aquarum.

8 Schûtz emploie volontiers des motifs de rythme semblable (p. ex. dans le Dialogo per la Pascua, n° 5 du XIVe vol. de l'éd. Spitta).

Tout après ces mesures, le souvenir d'un motet écrit par Roland de Lassus1 apparaît très distinctement:

i - be - ra- - bit,

li - be - ra - hit, etc.

zizis

li - be - ra - bit,

li - be - ra - bit,

li - be - ra - bit

Le complément de trois violes donne la couleur sombre qui convient au solo de basse qui est emprunté au psaume ioi {Domine exaudi orationem meam) ; la Siiifonia du Cantate Domino annonce le motif qui sera employé dans le motet, par les voix, et que les instruments répéteront en l'ornant:

\ lotons 'li k. il i

it u-* j J i n i iJ J i

Fagotto , ^ , ,

B<me continue violons

-tV-3.

Jb J J|4-4-r

So;>r. i et

Can-ta - te Do-mi -no

Can-ta - te

IS^==fe

£. r. e/ voce.

#ir

i Domine, convertere, sur Salvum me fac.

DIETR1CH BUXTEHUDE

M * * * il tt

Selle use fréquemment de ce moyen très simple de développement par répétition et par progression, soit avec les voix seules l, soit en faisant alterner le chant et les instruments. Dans les ensembles, les violons, indépendants des voix, enflent l'harmonie2. Parfois, enfin, on trouve, dans cette œuvre, des mélodies alertes, dont la grâce décidée nous rappelle certaines pièces de clavecin du commencement du siècle; tel est le début du motet Ecce qnam bomim (n° VIII):

Sinfonia violons

^Tj i - v u-Q ^IJ frii

§!^EE^ESEÏ

zw — r <?

£. c. e< Farj.

j3j, J^ffi^

1 Même motet (VIII), dans l'épisode à 3 voix 5/ct«f >-os Hermon, sur #«/ descendit; plus loin (quoniam illic), les violons répètent, en des tons différents,

■ le motif qui accompagne le mot benedictionem .

2 Ecce quam bonum (VIII), et dernière partie de Ecce nunc (IX), à la fin {qui fecit coelum et terrain).

Mais ces quelques mesures nous apprennent aussi que Selle n'écrit pas toujours avec une pureté parfaite. Parfois, en outre, sa musique est sèche, dure de rythme et de dessin l. Sa renommée fut cependant considérable : quelquesuns le nommaient, avec Schùtz et J. H. Schein, dans la triade fameuse des « grandes S » '2. Cet excès d'éloge lui venait, sans doute, de ce qu'il était à la fois pédagogue excellent et remarquable chef de chœurs et d'orchestre: pour ses élèves, il restait indéfiniment le maître qu'ils avaient admiré, quand ils apprenaient le rudiment; pour ses musiciens, il était toujours le directeur que l'intérêt même de leur compagnie leur prescrivait de louer. Cela suffirait à expliquer sa gloire.

Quant aux organistes, Hambourg en avait d'éminents. Les deux principaux avaient étudié avec Jan Pieterszn Sweelinck d'Amsterdam. L'un, Jacob Praetorius, organiste à Saint-Pierre, a déjà été mentionné, au sujet de Johann Lorentz de Copenhague3. L'autre, Heinrich Scheidemann, organiste de Sainte-Catherine, plus avenant que Praetorius, composait, dans un style plus aimable, des pièces moins difficiles4. Quelques-unes de ses œuvres ont été conservées. M. le professeur Seiffert les analyse dans ses travaux sur Sweelinck et ses disciples allemands5, et dans son édition de la Geschichte der Rlaviermusik de Weitzmann 6. Je renvoie à ces publications : mais je dois rappeler, avec M. Seiffert, que les transcriptions «colorées» d'œuvres anciennes sont assez nombreuses dans ce qui nous reste de Scheidemann; que ces transcriptions sont destinées à l'orgue; que, dans une Canzon, le thème de la deuxième partie (^ 3) provient du thème de la première (g), mais que la troisième partie est écrite sur un thème indépendant; enfin, que la technique du doigté, chez Scheidemann, se rapporte à la technique

1 Voyez, par exemple, le de'but A'Ecce nunc benedicite Domino. - Rob. Eitner, Allg. deutsche Biogr., vol. 33, p. 0S4. 3 P. 19.

1 Mattheson, Grundlage einer Elirenp forte, p. 32Q,

3 J. P. Sweelinck uni seine direklen deutschen Schûler (Viertsljahrsschrift fur Munkwisscnschaft, 1891).

de Sweelinck. Il est regrettable que sa musique soit encore presque tout entière manuscrite. Dans un choral édité par M. Karl Straube, on distingue cette simplicité aimable et chantante que Mattheson reconnaît au style de Scheidemann '. Voici le début de son Voter miser, où il annonce, dans l'accompagnement, le thème précis du cantique, dont il offre, au canto fermo, une version ornée 2.

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Vers la fin, la mélodie, extrêmement fleurie, laisse paraître assez clairement encore les dernières notes du cantique.

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1 Choralvorspicle altcr Mcïster (Peters, IQ07), p. nô.

2 Lûneburg, Stadtarchiv, K. N. 20S, fol. 21 b (Vater unser im Himmelreich H. S. M. 2 Clauier pet al).

Le livre de tablature, déjà cité, de Gustave Duben (1641), renferme un Prœambitlum à H. S. M. que l'on peut vraisemblablement attribuer à HeinrichScheideroanni. D'allure calme, cette pièce semble destinée à l'orgue. Au début, le compositeur emploie fréquemment une formule d'imitation \ ^LU l ) assez commune dans les œuvres de ce temps2.

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