‹ Dietrich BuxtehudeChapitre 10 sur 70 · TZ · texte numérisé non relu

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La quatrième messe est faite Super Nun kom der Heyden Heyland. Dans le premier Kyrie, la mélodie du choral est présentée par le soprano; dans le Christe, par l'alto, dans le dernier Kyrie, par la basse. Dans le Gloria, le cantique est énoncé en entier, par chacune des différentes voix, successivement.

Le Kyrie de la cinquième messe est composé sur deux thèmes qui se ressemblent,

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1 Christe de la première messe.

2 Kyrie de la deuxième messe.

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BUXTEHUDE A LÙBECK l33

et le dernier Kyrie est une répétition du premier. La messe à cinq voix est d'un style fort observé, comme les précédentes. Theile use d'ailleurs, dans le contrepoint, de certaines libertés, que l'on admet généralement au XVIIe siècle1, et il ne s'interdit point d'employer, dans l'harmonie, les tournures modernes. Cependant, son intention d'imiter les anciens, n'est pas sans alourdir son œuvre, et sans la dessécher. De peur d'en imaginer de frivoles, il choisit des motifs sans' grâce, et ses développements sont d'une austère symétrie, qui accable. A la vérité, il essaie, parfois, d'être expressif, indique des nuances2, adopte même des formules de récitatif3. Mais l'ensemble n'a point de vie. Pour ressusciter la musique du siècle passé, Theile n'offre que de l'application ; il manque de cette clairvoyance qui pénètre dans le cœur du modèle, et sa technique est, en somme, étroite et médiocre.

La même froideur formaliste paraît dans la Passio Domini nostri Jesu Christi qu'il publie, en 1673 aussi, à Lubeck. Même prédilection pour les finesses d'école: une ritournelle forme un canon exact de tout point.

Buxtehude, qui avait aidé Theile à éditer ses messes, le sert ici encore: tandis que David van der Briigge et Meno Hannekenius recommandent l'ouvrage au lecteur en vers latins, Andréas Luders et Buxtehude en disent les mérites en vers allemands. L'organiste écrit quatre strophes de six heptamètres, s'excusant de se mêler aux savants pour rimer en l'honneur du « noble Theile, son ami », le fortifiant contre les attaques des envieux4, le félicitant de ce que des princes goûtent ses œuvres, et lui souhaitant de gagner, célèbre déjà, plus de gloire encore. Theile devait quitter Lubeck avant même que cette Passion ne fût publiée: appelé par

1 Voyez l'exemple C, 2e messe; cf. le choral de Buxtehude, cité plus haut (A, fin de la ire messe).

2 P ano à la fin de Judicare vivos et mortuos, dans la 5e messe, Adagio pour le Crucifixus de la même messe.

3 De la constitution la plus simple, d'ailleurs, et semblables à des fragments de psalmodie (2e messe, Suscipe deprecationem nostram).

4 Ces allusions à l'envie sont un des thèmes les plus familiers aux poètes de ce temps; voyez, par exemple, la de'dicace de la Wandlungs-Lwt de Jak. Schwieger (i656).

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le duc Christian Albrecht de Holstein, il reçut la charge de maître de chapelle à la cour de Gottorp *.

Evidemment, Buxtehude admirait cette musique austère: peut-être même jugeait-il que Theile méritait d'autant plus d'estime qu'il dédaignait de plaire, et s'entêtait, « noblement», dans un art hautain. Mais éprouva-t-il le désir d'étudier les raisons de cet art avec Theile lui-même, et de se soumettre à sa discipline ? Walther affirme que, après avoir formé à Stettin plusieurs organistes et musiciens, Theile agit de même à Lùbeck, et fut le maître « entre autres, de Buxtehude, de l'organiste Hasse et du musicien du conseil Zachau » 2. Si Walther n'avait cité que Buxtehude et Hasse, on pourrait croire qu'il avait trouvé leurs noms dans la liste jointe aux Messes de Theile, et qu'il avait interprété cette mention. Mais il signale encore Peter Zachov, musicien du conseil, élu sans doute vers 16723, dont Theile ne dit rien dans son avant-propos; il s'est donc renseigné autre part. Son Lexicon est de 1732: Theile vécut jusqu'en 1724, laissant un fils, organiste à Naumbourg, chez lequel il passa les derniers moments de sa vie. Walther, né en 1684, a pu fort bien connaître Theile. En outre, il a recueilli un grand nombre de pièces d'orgue de Buxtehude, que lui avait communiquées Andréas Werckmeister, ami du compositeur '*; il est un familier de Wilhelm Hieronymus Pachelbel, dont le père fut en relations avec Buxtehude; enfin, il a fréquenté Jean- Sébastien Bach, dans le temps même où ses souvenirs de

1 Cf. F. Zelle, J. Theile und N. A. Strungk, 1891, p. 3.

2 Musicalisches Lexicon, 1732, p. 602. A Weissenfels, dit Walther, .Theile avait reçu de Schûtz «die reinen grundmâfiigen Sdt^e in der Composition». Walther ajoute: a Hiemechst begab er sich nach Stettin, und unterrichtete daselbst Organisten und Musicos ; desgleichen er auzh 72/ Lùbeck vornahm, und unter andern des bekannten Buxtehuden, des Organisten Hasse, des Raîhs Musici Zachauens, und anderer Informator ward».

3 C. Stiehl, Lùb. T. K. Lex.. p. 19. « Petrus Zachou, Musicus et Cornicen Senatorius Lubecensis», écrit Mol 1er (Cimbria lilerata, I, p. 74S). Voy. le titre de ses œuvres pour les instruments (iGS3 et i6g3) dans le Lexikon de M. Stiehl et dans Moller. Walther donne aussi, pour élève de Theile, Chr. H. Aschenbrenner, qui reçut ses leçons à Stettin. sans doute, en 1668. Aschenbrenner était le beau-fils du musicien de Stettin, Job. Schatz, nommé dans la dédicace de Theile (Lexicon, p. 53).

1 Matiheson, Grundlage einer Ehren-Pforte, p. 388.

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Lûbeck sont très vivaces l. Il n'est donc pas vraisemblable que ce qu'il rapporte au sujet de Buxtehude et de Theile soit absolument faux. Mais il serait fort dangereux d'accorder créance à son témoignage, sans discussion. Observons d'abord que, si Buxtehude l'appelle le «noble Theile», s'il célèbre sein lobwerthes Ùben, et signale avec complaisance die schônen Sachen \ Die er kûnstlich wei/3 zu machen, s'il lui promet, en somme, la renommée, il ne laisse pas entendre, fût-ce par la plus discrète, la plus prudente même des allusions, que Theile lui ait appris quelque chose2. Et cependant la forme poétique lui aurait permis d'envelopper cet aveu et de sauvegarder entièrement son amour-propre, tout en s'acquittant envers celui dont il eût reçu des leçons ou même seulement des conseils. Etait-il donc libre de toute reconnaissance envers lui? Pour Spitta, Theile n'enseigna jamais rien à Buxtehude, parce que Buxtehude était son aîné de plusieurs années3. Cette raison n'est pas décisive: il peut arriver qu'un musicien, sachant déjà bien son métier, tire profit des avis d'un musicien beaucoup plus jeune que lui, surtout si celui-ci est, sur quelque point, d'une habileté exceptionnelle. Or, dès ce temps-là, Theile s'ingéniait à composer des canons, et il avait le goût des difficultés, tellement que, par la suite, il acquit une réputation singulière, pour ses préceptes et ses exemples de contrepoint double et d'art canonique, et pour son talent à proposer des énigmes musicales *. A la même époque, nous l'avons vu, Buxtehude s'intéressait aussi aux recherches de contrepoint et écrivait volontiers des canons. Prit-il modèle sur Theile? Il serait bien difficile de le démontrer. Depuis quand, d'ailleurs, Buxtehude, connaissait-il Theile? A la vérité, il avait pu entendre parler de lui dès le temps où cet inventeur de problèmes enseignait la théorie aux musiciens de Stettin, ville natale de Samuel Franck, son beau-

1 Voyez le Ier vol. du J. S. Bach de Spilta.

2 Voyez le poème joint à la Passio... sec. Mat th. de Theile ( 1 6j3).

3 Walther donne 1646 pour date de la naissance de Theile {Mus. Lex.

4 J. Theile und N. A..Strungk, de F. Zelle (Berlin, 1891).

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frère1. Mais le penchant de Buxtehude pour les exercices d'école s'était manifesté, sans doute, bien avant que Theile ne fût devenu maître en cela. Beaucoup de compositeurs, en Danemark ou dans le Nord de l'Allemagne, se faisaient un jeu d'imaginer des thèmes de canons. Les élèves de Sweelinck imitaient en cela leur maître2, et, partout, ces récréations savantes étaient à la mode. Caspar Fôrster avait dédié à Scacchi, en 1643, une pièce à trois voix qui se terminait par un canon, et plusieurs autres musiciens de la chapelle de Varsovie avaient, de même, offert à leur chef une composition en forme de canon3. En i664, Joh. Jakob Lôwe, d'Eisenach'*, avait publié toute une collection de canons que, disait-il, il n'était arrivé à achever qu'à force de travail, et Schutz avait loué son entreprise5. C'en était assez de ces travaux, et d'autres encore que nous ne citerons pas ici, pour décider Buxtehude à s'essayer dans ce style, avant même d'être à Lubeck. Mais, apparemment, quand Theile fut dans la même ville que lui, ils s'associèrent dans leurs expériences et s'appliquèrent à résoudre les mêmes difficultés, l'un, sans doute, avec plus de verve, en artiste, l'autre avec plus de méthode et un peu de lourdeur doctorale; d'où, peut-être, cette légende qui nous présente le musicien d'inspiration, disciple du grammairien6.

Cependant, s'il ne fut point, à proprement parler, l'élève de Theile, Buxtehude se rapproche de lui encore autrement que par son goût pour les subtilités du contrepoint. Il n'est

1 En 16G8, il donna des leçons à Christian Heinrich Asehenbrenner, né en 16D4 à Alt-Stettin (Walther, Musikalisches Lexicon, p. 53).

2 Cf. la Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft, Vit, p. 227 (art. de M. Seiffert), les Monatshefte fur Musikgeschichte, XXVI, p. 157 (art. de M. C. Stiehl), le Tijdschrift der ^'ereeniging voor Noord-Ncderlands Mu^iekgeschiedcnis, II, p. 201, etc.

3 Mattheson, ouvr. cité, p. 72.

1 11 semble que, en réalité, Lôwe était de Vienne: voyez Chrysander (Jahrbûcher fur musikalische Wissenschaft, I, p. 1Ô2).

5 E. L. Gerber, Neues liistorisch-biographisches Lexikon der Toiikïinstler, III, col. 25l.

6 On pourrait, aussi bien, attribuer à Buxtehude une certaine influence sur Theile, influence qui se trahirait par certains tours de chant, et certains procédés expressifs ou descriptifs. Mais tout cela est commun aux musiciens de cette époque.

BUXTEHUDE A LUBECK

pas téméraire, même, de prétendre que l'influence de Theile se reconnaît, dans une messe à 5 voix, qui est entièrement écrite, comme les messes de cet auteur, à la manière des maîtres anciens. Cette œuvre, très habilement écrite, ne comprend que le Kyrie et le Gloria in exceisis1. Le caractère en est grave, mais les motifs sont chantants : dans le thème du premier Kyrie, passe le souvenir des maîtres italiens2.

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Tandis que le premier Kyrie se termine par l'accord de /« majeur, le Christe finit sur la dominante, et le dernier Kyrie rétablit le ton. Il y a ainsi, dans cette composition, une évolution tonale dont les « anciens » n'avaient pas l'idée, mais que Theile sait diriger à son gré3.

1 Upsal, Vokalmusik, VI, 16.

2 Cf. La Guamina, de Gioseffb Guammi, publ. dans la Nova Musices organicae Tabulatura de J. Woltz (1617, III, n° 42), reproduite par A. G. Ritter (Zur Gesch. des Orgehpiels, II, 1884, p. i5).

3 Le Christe, dans sa ire messe, finit par l'accord d'wf, tandis que le Kyrie est en fa. Mime conclusion à la dominante dans le Christe des autres messes.

Le groupe des trois voix élevées commence le Christe, puis l'ensemble gagne en profondeur et en plénitude, avec une heureuse diversité, sans que le compositeur abandonne le sujet que les soprani et l'alto ont traité d'abord en teintes claires.

Chris - te

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