LES DERNIÈRES OEUVRES. CONCLUSION
Presque tout ce que nous connaissons de la musique vocale de Buxtehude est antérieur à 1690. Il y a fort peu de cantates ou de motets qui ne soient dans les collections de Gustaf Duben : et, parmi ces œuvres, que le maître de chapelle suédois ne nous a point conservées, quelques-unes semblent contemporaines des compositions qui se trouvent dans les livres de tablature, ou dans les recueils de « parties séparées» de la bibliothèque d'Upsal1. On doit observer, d'ailleurs, que la plus grande partie des pièces destinées à X Abendmusik a été faite de 1678 à 1687; dans son catalogue, Moller, qui les signale, ne mentionne que deux œuvres postérieures à cette collection, et, à part quelques cantates de circonstance, nous ne pouvons citer qu'un très petit nombre de compositions écrites après 1690. Et encore, nous n'en possédons que le titre, ou le livret. Faut- il admettre que Buxtehude s'était lassé de produire, ou que les bourgeois de Lùbeck avaient cessé de l'encourager, et les musiciens de le seconder comme il convenait? Certes, nous savons que les quêtes furent, parfois, peu fructueuses; l'organiste de la Marienkirche se plaint, lui-même, de certains «défauts»2; le cantor Pagendarm assure, en 1698, que la musique instrumentale tombe en décadence, à Sainte-
1 La moitié des compositions qui se trouvent dans le manuscrit en tablature de Lûbeck (À. 3y3), est dans les recueils de G. Dûben, qui mourut en 1690. * Voyez plus haut, p. 268. Sa lettre est de 1686. Deux autres lettres, de 1687 et 1689, sont publiées par M. Hagedorn, dans les Mittheilungen des Vereins fur Lûbeckische Geschichte und Alterthumskutide, III, 1889, p. 192.
Marie1; enfin, nous voyons que, en 1697, on représentait à Lubeck une tragédie d'Elias, avec machines2, et cela signifie sans doute que, l'exemple de Hambourg les y poussant, les habitants de Lubeck commençaient à s'intéresser bien plus au vrai théâtre, théâtre d'action et de spectacle, qu'à ce théâtre mystique où l'auditeur avait à mettre du sien, et où son plaisir était à la mesure de son intelligence et de son imagination. Car, si claire que fût la musique, si familiers que fussent les sujets, ceux-là ne jouissaient de rien, qui ne comprennent que par les yeux, et n'ont point de scène en leur cerveau. Quel plaisir d'écouter un Siméon vêtu de noir chanter Mit Fried' und Freud' ich fahr dahin, quand on peut voir, comme si l'on y était, Elie enlevé dans son char de feu, qu'il est froid d'entendre un chœur proclamer la fidélité des chrétiens, quand on vous montre, à Hambourg, Polyeucte décapité pour sa foi, et que l'on a de mal à se représenter la Jérusalem céleste, ou même la Jérusalem des Juifs, tandis que, à l'opéra de Hambourg, Dieu siège devant vous, dans sa gloire, que la ville sainte resplendit, et que le temple apparaît, magnifique. D'où, du moins cela n'est pas invraisemblable, une diminution de faveur pour les «musiques du soir». Ajoutez que le clergé redoute peut-être l'effet de ces demi-représentations, où l'âme a tant de part, sur des chrétiens déjà portés, et par des prédications retentissantes3, et par des exemples fort nombreux,
i Cf. C. Stiehl, Zur Gesch. der Instrument almusik in Lubeck, i8S5, p. 21.
2 Archivalische Nachrichten ùber die Thcatcr^ustànde von Hildesheim, Lubeck, Lùnebwg, im 16. und 17. Jahrhundert, par K. T. Gasder'.z, 1888, p. 52 et p. 148. Ajoutons que Martin Christian Gôldel, conrector de l'école de Lubeck depuis i6q5, faisait jouer des tragédies par ses élèves; en février 1699, il donna une tragédie sur l'assassinat de Henri III, roi de France {Nova literaria Maris Balthici, 1699, p. 86) et publia, en 1703, une pièce sur l'heureux règne de Henri VII d'Angleterre (Moller, Cimbria literata, II, p. 23o).
3 Joh. W. Petersen, l'ennemi du théâtre, avait séjourné quelque temps à Lubeck après avoir perdu sa charge de pasteur à Lûnebourg. Voyez, dans Pouvr. déjà cité de K. T. Gaedertz, comment il prêcha sur l'incendie de l'opéra de Copenhague (p. n5). Cf. la Lebens-Beschreibung Johannis Wilhelmi Petersen, der hciligen Schrift Doctoris, 2e éd. 1719, p. i3o (bibl. de Lubeck). — Persécuté, Petersen reprit espoir en entendant une femme chanter devant sa porte, à Lubeck, le cantique Wer nur den lieben Gott. Koch, ouvr. cité, II, p. 296. Remarquons aussi que le piétiste Aug. Herm. Francke, originaire de Lubeck, y passa quelque temps en 1690.
à vivre dans la contemplation, sinon dans les visions, à sortir du troupeau, et à se retrancher dans une religion ardemment personnelle l. Voilà des suppositions qu'il n'est pas inutile de faire, ne serait-ce que pour les voir discuter, ou même repousser. Cependant, dès à présent, sans chercher bien loin, on réunirait assez de témoignages pour prouver que, pendant ce temps où nulle œuvre n'est citée, entre 1689 et 1700, les «musiques du soir» étaient encore en renom: dans un livre publié en 1697, est signalée die angenehme Vocalund Instrumental- Abend-Music, qui est «présentée», au grand orgue de Sainte- Marie, de 4 à 5 heures, après le sermon de vêpres, chaque dimanche, de Saint-Martin à Noël. Et cette coutume, particulière à Lùbeck, est considérée comme glorieuse pour la ville2.
D'ailleurs, même si les Abendmusiken avaient, pendant ces quelques années, perdu un peu d'éclat, la renommée du compositeur n'en devait pas souffrir. Ses premiers succès l'avaient établie, et il y avait, maintenant, dans le nord de l'Allemagne, plusieurs jeunes organistes, ses élèves, qui la pouvaient défendre. Daniel Erich, organiste à Gùstrow, avait appris de lui à traiter le choral avec une sorte de tendresse fière3. Georg Dietrich Leiding, fils d'un officier qui avait servi le roi de France, avait voulu, après cinq ans d'études près de Jacob Bôlsche, organiste à Brunswick( prendre leçon de Reincken et de Buxtehude, maîtres « de réputation extraordinaire », et il avait entrepris, en 1684, d'aller à Hambourg, et à Lûbeck, où il séjourna en dernier lieu4. Nicolas Bruhns, né à Schwabstâdt (Schleswig) pendant l'avent de i665, était venu à Lûbeck à l'âge de seize ans, chez son oncle, Peter Bruhns, musicien du conseil5, avait
1 Sur l'introduction du piétisme à Lûbeck, voyez l'art, de M. Schulze, dans dans les Mitteilungen des Vereins fur Lûb. Gesch. X, p. 128.
* Die beglûckte und geschmûckte Stadt Lùbeck, von Bertram Morgenweg p. 114. Bibl. de Lûbeck.
3 M. Straube a publié son beau prélude au cantique Allein %u dir, Herr Jesu Christ (Choralvorspiele aller Meister, n° 14, éd. Peters).
4 Walther, Musicalisches Lexicon, 1732, p. 36o.
5 Sur Bruhns et sa famille, voyez l'ouvrage de J. M. Krafft, Ein %weyfaches jweyhundertjâhriges Jubel-Gedâchtniss, 1723, p. 3 18. Gommer a publié de Bruhns un prélude et une fugue, et le choral Nun komm, der Heiden Heiland. Ce choral a été réédité par M. A. Guilmant.
acquis une grande virtuosité sur le violon et sur la viole de gambe, et avait étudié le clavecin et la composition avec Buxtehude; et il y avait si bien réussi, que son maître avait pu lui faire obtenir une place à Copenhague, où il resta quelque temps, avant d'être nommé, le 3o mars 1689, organiste de Husum. Par Martin Heinrich Fuhrmann, nous savons aussi que Friedrich Gottlieb Klingenberg, habile organiste de Stettin, avait été l'élève de Buxtehude1.
En i685, Heinrich Rogge, organiste de la Marienkirche de Rostock, comparait, dans son épithalame de Reincken, Buxtehude avec le célèbre musicien de Hambourg. Pour mieux louer Reincken, il alléguait l'opinion que Buxtehude, «la gloire de Liibeck», avait de l'organiste hambourgeois» et il demandait pardon 'à Buxtehude, de ce qu'il invoquait sa renommée en témoignage de la renommée de Reincken2.
Nous étudierons plus loin les œuvres qui avaient confirmé cette réputation d'organiste que la virtuosité de Buxtehude lui assurait déjà. Mais il était estimé, aussi, pour sa musique de chambre, et nous devons, tout d'abord, examiner ce qu'il nous en a laissé. La partie la plus considérable, les deux séries de Siwnate publiées en 1696, a été éditée par M. le prof. Stiehl3.
Quelques pièces, qui sont restées manuscrites, paraissent antérieures. Une Sonata ex F., écrite pour deux violons, viole de gambe et organo se trouve la première de cette série4. Le thème exposé par le second violon (A), répété à la dominante par le premier, et repris dans le ton par la viole de gambe, est plutôt ressassé que développé dans la
» Die an der Kirchen Gottes gebauete Satans-Capelle .. p. 32 ^Bibl. du Conserv. de Paris, 22756).
2 Voyez ce poème dans l'article de J. C. M. van Riemsdijk sur Jean Adam Reincken (Tijdschnft der Vereeniging voor Noord-Nederlands Mufiekgeschiedenis, II, 1887, p. 88. En 1690, Printz cite Buxtehude comme un «excellent organiste et compositeur» (Historische Beschreibung der edelen Sing- und Kling-Kunst, p. 148). Printz connaissait Joh. Schatz, de Stettin, qui avait aidé Theile a publier ses messes (voyez plus haut, p. 129): il lui avait dédié la première de ses dissertations, publ. en 1687 (Exercitationum musicarum theoreticopracticarum curiosarum prima, de Unisono. Conserv, de Paris, 17 971).
3 Denkmàler deutscher Tonkunst, I Folge, 11, 1903. * Upsal, Caps. i3 : 23.
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première partie de la sonate. Cette pièce ne serait, ainsi, qu'une sorte d'exercice de contrepoint, si, après que chaque instrument a présenté trois fois le motif principal, un dessin, modelé d'après les dernières lignes de ce motif, n'était tracé alternativement par les violons et par la viole de gambe (B). Les violons le jouent à l'aigu, en tierces, et cet épisode est charmant, bien qu'une progression d'école le fasse un peu trop durer. Cette progression, toutefois, s'achève par une jolie modulation mineure, qui ramène le motif principal. Allégé du tiers, il n'est que proposé, par le second violon ; les deux autres parties ne l'acceptent point, mais s'empressent de redire, toujours plus haut, la petite phrase limpide (B) que nous avons déjà louée, et la conclusion de la pièce est d'une élégante volubilité.
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