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COMMUNICATION FAMILIÈRE

Faite au prône du Dimanche, 27 mai 1883.

Mes ciiers Enfants,

Ce matin j'ai à vous annoncer une bonne nouvelle : nous avons établi parmi vous , dans cette maison, une conférence de Saint -Vincent-de -Paul.

Il y a bien longtemps que je le désirais, mes chers fils. Il me semblait que nous n'avions pas accompli tout entière notre tâche d'éducateurs chrétiens auprès de vous, tant que nous n'avions pas mis celte institution de charité dans notre programme et la visite des pauvres dans nos exercices. Il me semblait aussi que Notre- Seigneur Jésus -Christ ne pouvait pas être tout à fait content de nous , parce que nous n'avions pas donné à ses amis les pauvres une place régulière dans l'emploi de nos semaines.

Ah ! sans doute je n'oublie point que nous sommes un externat , et que vous ne manquez pas de seconder dans les bonnes œuvres vos pères et vos mères qui sont membres de ces conférences, et auxquels nous vous rendons quotidiennement chaque soir. Je sais encore que pour la plupart, mes chers fils, vous trouvez au foyer domestique une sorte de conférence privée et familière, où l'on ne manque guère de faire une part de son bien aux malheureux. Mais notre devoir, à nous, n'en subsistait pas moins tout entier à cet égard : le devoir de vous initier à la vie de bonnes œuvres , qui est le fond pratique de la vie chrétienne; le devoir aussi d'attirer sur votre éducation et sur notre collège la bénédiction qui s'attache à l'aumône et la miséricorde que Jésus- Christ a promise aux miséricordieux.

Dieu soit béni! voilà que maintenant la chose est faite. Après de très faciles négociations avec le conseil particulier de la société de Saint-Vincent-de- Paul, nous possédons au collège et nous avons installé une jeune conférence qui se recrutera parmi l'élite de nos congréganistes des classes supérieures.

Chaque semaine elle se réunira, selon son règlement, pour la prière, la lecture sainte, l'entretien fraternel sur les besoins des pauvres et sur la manière la plus chrétienne de les soulager, la répartition de l'aumône entre les familles assistées, et l'action de grâces à Jésus-Christ, père des indigents et rémunérateur de ceux qui leur viennent en aide.

Tels sont les exercices ordinaires de ces réunions, dans lesquelles on a voulu voir des clubs de conspirateurs contre la sûreté de l'État! Un homme de bien, et que je louerais plus à mon aise s'il n'avait quatre de ses fils assis devant moi sur ces bancs , a bien voulu provisoirement diriger la conférence, en attendant qu'un jour celle-ci trouve dans son propre sein le jeune président qui conviendra à de si jeunes présidés. Que Dieu rende à son serviteur ce qu'il daigne faire pour nous ! A partir de cette heure il nous permettra de le considérer comme nôtre. Si la charité est la première des vertus, comme le déclare saint Paul, M. Focquedey est désormais intronisé professeur de notre première classe.

La conférence portera le nom de Saint- Loiiis-de- Gonzague. Ce saint patron de la jeunesse est aussi un excellent patron de la charité. Dès son enfance , Louis de Gonzague eut pour les pauvres de ses domaines une bonté secourable qui le faisait s'attendrir sur leurs misères sans nombre soit du corps , soit de l'âme; et je ne souhaiterais rien tant que d'apprendre , mes chers fils , que nos visiteurs des pauvres sont, par leur modestie, leur discrétion, leur religion , d'autres Louis de Gonzague. Puis plus tard, devenu novice de la Société de Jésus, il donna sa vie pour eux , puisque ce fut au service des pestiférés de Rome qu'il contracta la maladie qui l'emporta au Ciel.

Saint Vincent de Paul n'en reste pas moins le

premier patron de notre œiwre , et j'éprouve personnellement une joie singulière à penser que nous entrons ainsi dans sa grande famille. J'ai toujours eu pour cet admirable modèle du prêtre français une dévotion qui m'a fait rechercher tout ce qui se rapporte à lui ou rappelle son souvenir. Je puis bien vous dire, à vous, puisque nous sommes en famille , qu'étant jeune prêtre , en 1861 , j'ai tenu à faire mon pèlerinage à son berceau, à Pouy, un pauvre village des Landes, son village natal. J'étais malade alors; j'étais en route pour aller chercher la guérison aux eaux des Pyrénées ; mais, chemin faisant, je m'avisai que saint Vincent de Paul se trouvait sur mon passage, ou à peu près; je pensai donc que je ferais bien d'aller lui fairc^ma visite, à lui qui s'était montré si secourable aux malades; et là, chez lui, de le prier de me rendre les forces nécessaires pour continuer mon ministère, si c'était le bon plaisir de Jésus- Christ , notre commun maître. Oh ! que je priai de bon cœur dans sa maison champêtre, sous le chêne qui l'avoisine, et surtout dans l'église où il fut baptisé il y a trois cents ans ! Mais vous devinez bien que je ne pensai pas qu'à moi seul : il est si insipide de ne prier que pour soi! Tandis que je célébrais le saint Sacrifice à l'autel où le petit pâtre de Pouy avait fait sa première communion , ma pensée se portait au delà. Je voyais ces multitudes de fils et de filles de saint Vincent de Paul qui remphssent le monde. Je

voyais surtout ces milliers de conférences que sa charité communicative a fait naître sur notre globe, qu'elle réchauffe et vivifie ; et plein d'admiration pour ce que peut faire, Dieu aidant, un homme de Dieu , fût - il originairement un pauvre petit paysan tel que Vincent de Paul, je demandai à Notre -Seigneur la grâce d'être moi-même un humble mais utile imitateur de sa charité et zélateur de ses œuvres, partout où Dieu me placerait.

Comme souvenir de ma visite je demandai à emporter un rameau, si petit fût-il, du chêne sous lequel le jeune pâtre abritait son troupeau. Ce précieux rameau que j'obtins du curé , non sans quelque peine, savez -vous, mes bons enfants, ce que j'en ai fait aujourd'hui? Eh bien, je viens de le planter dans un terrain très fertile : celui de l'école Saint -Joseph. Il y poussera, mes chers fils; il y deviendra un grand arbre, et bien des infortunes et bien des charités trouveront leur abri sous son ombrage.

Vous serez ce rameau vivace, jeune et chère conférence de Saint- Vincent-de-Paul. Mais souffrez que, pour trouver votre premier instituteur, je remonte plus haut que l'homme, plus haut que M. Focquedey, même plus haut que saint Louis de Gonzaguè et que saint Vincent de Paul. Car savezvous quel est , selon moi , l'ancêtre évangélique de tous ces jeunes et zélés servants de la charité? Souvenez-vous de ce que l'Évangile nous raconte de ce jeune homme ou enfant, puer, qui apporta à

Notre-Seigneur les cinq pains et les poissons que Jésus multiplia entre ses mains divines et fit distribuer au peuple affamé dans le désert. Voilà votre premier modèle, voilà votre aimable ancêtre. Comme lui, vous venez présenter à Jésus -Christ ce que vous avez recueilli pour secourir les malheureux. C'est bien peu de chose trop souvent : Qiiid hœc inter tantos? Mais le maître à qui vous l'offrez a la puissance des miracles : il bénit votre offrande ; il la fait distribuer, et il se trouve que vos dons, en se multipliant sous cette bénédiction, nourrissent et soutiennent je ne sais combien de familles qui, à leur tour, bénissent Dieu et vous bénissent.

Cela m'amène, mes enfants , à vous recommander de faire la charité comme Notre-Seigneur la fit au peuple, sur cette colline de la multiplication des pains. — D'abord faites -la rehgieusement : Notre- Seigneur commence par prier et bénir avant de faire faire cette distribution à la multitude des disciples. Comme lui priez, offrez, consacrez votre bonne œuvre avant que de donner. — Faites l'aumône respectueusement : vous remarquerez que Notre-Seigneur fait d'abord asseoir la foule avant de la rassasier. Ainsi honorerez -vous les pauvres que vous assistez. — Faites l'aumône largement, autant que vous le pourrez, pourvoyant à tout ce qui est vraiment dans leurs besoins : c'est ainsi que les assistés de Jésus eurent du pain et des poissons autant qu'ils en voulurent pour se rassasier. Enfin, comment dirai -je? faites l'aumône

économiquement, mais dans le sens le plus libéral de ce mot : Jésus veut que rien ne se perde , et, quand tous sont rassasiés, il ordonne de recueillir les restes, ne pereant , et douze corbeilles se trouvent remplies de cette surabondance. C'est le fruit d'une économie large et sage à la fois.

Et puis voilà le principal. Quand Jésus -Christ a distribué les pains d'orge à la foule , il lui distribue aussitôt le pain de la vérité , et il finit par lui parler du pain de l'Eucharistie. C'est la suite de ce même chapitre de l'Évangile... Que de choses, mes chers fils, j'aurais à vous dire là-dessus. Que de leçons à recueillir pour votre apostolat! Mais dès maintenant ne puis-je pas vous dire qu'il y aurait quelque chose de plus beau et de meilleur encore que défaire l'aumône aux pauvres? ce serait de leur faire le catéchisme. Vous savez peut-être que l'instruction religieuse est proscrite de l'école; j'ai beaucoup prôné, par parole et par écrit, l'œuvre des « Catéchistes volontaires ». Si mes chers fils de la conférence prenaient du service parmi ces volontaires-là, combien je serais fier d'eux ! que j'en tirerais un heureux présage pour leur avenir de chrétiens, et que tout cela serait digne de gens de foi et de cœur ^ !

1 Présentement (mars 1888), chaque semaine une quinzaine de membres de la conférence de Saint-Louis-de-Gonzague, élèves de sciences, philosophie, rhétorique et seconde, se privent spontanément d'une grande partie de leur congé du mercredi soir pour revenir au collège catéchiser de jeunes pauvres, les plus dépourvus en tout genre, dont ils se font les apôtres et les patrons.

Pour aujourd'hui je n'ai voulu que vous faire cette communication, tout familièrement. Mais je ne veux pas finir sans vous dire combien favorablement j'augure de cette conférence pour les grâces qu'elle méritera à notre famille d'écoliers. Quelle espérance c'est pour moi, mes enfants, que de penser à tant de prières, tant d'actions de grâces, qui des mansardes, des galetas, des courettes , des cités ouvrières de Lille monteront vers Dieu pour vous! Tenez, cent fois je me suis dit, depuis trois ans, que si notre collège, toujours menacé, et cependant toujours prospère, se maintenait et grandissait sous le feu de l'ennemi, c'est qu'il était porté par une grande prière. J'ai bien pensé que c'était la prière de tels saints religieux, pères et amis de cette maison, qui nous était cet appui. Mais surtout j'ai mis ma confiance dans la prière des malheureux. Il y a déjà longtemps que nous avons fait alliance avec les Petites Sœurs des pauvres : c'est notre première puissance auxiliaire que celle-là. Maintenant nous avons pour nous les pauvres de notre conférence de Saint-Vincent- de- Paul. Retenu sur ces deux ancres de la charité, au milieu de la tempête , notre navire ne chavirera pas, car il est amarré à une force divine.

Extraits des comptes rendus annuels.

L'Association des anciens élèves du collège Saint- Joseph est une société de piété et d'étude, une confrérie et une académie.

Elle a deux réunions par mois : l'une à la chapelle pour rinstruction religieuse, la messe et la communion; l'autre dans une des salles du collège pour une conférence littéraire, historique, scientifique, économique, etc., où sont lus des travaux et ouvertes des discussions sur ces divers sujets.

L'Association compte plusieurs centaines de membres. Elle tient chaque année, en juillet, une séance solennelle de clôture, à laquelle préside un dignitaire ecclésiastique ou laïque invité par le conseil , et dans laquelle est donné le compte rendu des travaux de l'année, qui est ensuite imprimé avec les discours prononcés dans celte circonstance.

L'origine de cette société remonte aux premiers temps de la fondation du collège. Elle est ainsi rappelée dans quelques paroles prononcées par M. le Supérieur au banquet annuel des anciens présidé par le R. P. Pillon, le 24 novembre 1884 :

L'ASSOGIATIOiN DES ANCIEiNS ÉLÈVES

(( Un jour de l'année 1877, un groupe de nos élèves de philosophie, près de se séparer, avait voulu couronner les exercices d'une retraite par un pèlerinage à Notre-Dame d'Ostaker, près de Gand. La fête fut complète, fête de la piété et de l'amitié, fête du souvenir et de l'espérance. Mais elle avait duré ce que durent les roses. — Si nous recommencions? se demandèrent quelques-uns; si nous refaisions cette matinée, cette soirée chaque mois? Si nous perpétuions cette réunion par une association amicale, religieuse et littéraire qui participerait de la famille, de la congrégation et de l'académie?... — C'était une pensée du Ciel. Vous l'avez bénie, mon très vénéré Père : cette bénédiction lui a porté bonheur; et quand, le soir de ce jour de fête, nos pèlerins rentraient à Lille, ils y rapportaient une bonne œuvre de plus. »

L'année suivante, 12 juillet 1878, une première réunion solennelle de clùlure était célébrée au collège. On lit

dans le compte rendu : M. Tabbé Baunard, professeur à l'Université catholique de Lille, avait bien voulu en accepter la présidence. Il termina ainsi son allocution :

« Que votre Révérend Père Recteur veuille bien me permettre une citation profane qui me semble formuler le programme et la fin de votre Association. Ce sont ces vers si forts et si fiers d'un grand poète romain , Lucrèce :

Certare ingenio, contendere nobilitate,

Noctes atque dies niti prsestante labore,

Ad summas emergere opes , rerumque potiri.

(( Certare ingenio : Luttez d'émulation à qui l'emportera dans ces exercices de l'esprit qui font de vos réunions de si brillants tournois, et qui vous apprennent à manier cette arme de la pensée et de la parole par laquelle vous vaincrez et régnerez dans le monde.

« Contendere nobilitate : Rivalisez de grandeur d'âme, de force de caractère, de générosité de cœur : c'est la noblesse morale.

c( Noctes atque dies niti prsestante lahorc : Le travail, un travail sans repos, un travail de jour et de nuit, je n'ose vous le demander tel, Messieurs. Mais je viens tout à l'heure de vous parler de noblesse. Or j'entends dire que votre Flandre est par excellence le pays d'une noblesse nouvelle, d'une noblesse solide, d'une grande et puissante noblesse qui a l'avenir devant elle : la noblesse du travail.

Or cette noblesse s'achète, cette nol)lesse rapporte aussi; et si vous voulez savoir ce qu'elle vous vaudra , écoutez :

« Ad summas emergere opes : Elle nous vaudra la richesse, la grande richesse surtout, celle qu'on porte en soi-même, celle qui vous fait trouver dans son propre fonds ce trésor inépuisable dont on tire, dit le Seigneur, des choses anciennes et nouvelles, et qui ne peuvent nous être ni détruites par la rouille ni ravies par les voleurs.

« Renimqiie potiri : On y gagne d'arriver à la tête des affaires, dans son milieu, dans son pays, dans sa cité, plus haut que cela peut-être; et d'y faire arriver par ce moyen Celui dont le règne doit être l'ambition dominante de vos cœurs.

« Que si à ce rerum, dont je vous souhaite d'entrer un jour en possession, vous me permettez. Messieurs, d'ajouter cœ^esHinn, j'aurai fini cette petite causerie familière comme d'ordinaire se terminent les homélies et les sermons, par le vœu le plus élevé que puisse vous offrir un ami qui est un prêtre. »

Le 17 juillet 1879, la séance solennelle avait rheureuse fortune d'être présidée par M. Amédée de Margerie, doyen de la Faculté des Lettres. Ce fut un charme de l'entendre évoquer des souvenirs qui étaient d'éloquentes leçons.

(( Vous m'avez fait, Messieurs, remonter de trentequatre années le cours de ma vie. En vous écoutant, je me sentais magiquement transporté dans une réunion semblable à la votre, et dont je faisais partie à cette date lointaine, sous la présidence d'Ozanam. Il y apportait le charme infini de son commerce, la profondeur et l'étendue de ses connaissances, l'exemple contagieux d'une vie enflammée et illuminée par quatre grands et inséparables amours : l'amour de Dieu et de son Église, l'amour de la France, l'amour de la science, l'amour des pauvres. Nous travaillions pour tout de bon sous son impulsion vaillante et douce, et plusieurs ont commencé là à prendre une part active à la défense des intérêts de l'Église et de la patrie. . »

Puis, s'adressant au R. P. Recteur :

« Vous avez déjà, mon Révérend Père, formé plusieurs générations de bons soldats de la bonne cause. En voici de nouveaux qui abordent le champ de bataille à une heure où la mêlée est chaude. Comme leurs aînés, ils vous feront honneur. Et quand vous aurez atteint cet âge des patriarches que nous vous augurions naguère , avant d'aller recevoir le magnifique salaire d'un siècle de bon travail, peut-être aurez -vous ici -bas ces trois dernières joies qui sont les trois vœux de nos cœurs : la joie de voir l'Église catholique triompher de ses ennemis et faire son œuvre de salut dans une liberté rassurée, — la joie de voir Dieu rentrer en

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maître et en père dans notre pays de France, — la joie enfin de voir vos fils, ceux qui vous entourent aujourd'hui, leurs devanciers, leurs successeurs, prendre une part glorieuse à cette « instauration de toutes choses dans le Christ ».

Nous n'étions pas près de voir s'accomplir cet espoir, el, l'année suivante, 21 juillet 1880, la réunion de clôture entendait son éiuinent président, M. le vicomte de Va- HEiLLES-SoMMiiiRES, doycn de la Faculté de droit à l'Université catholique de Lille, rappeler, dans le discours à la fois le plus fin et le plus énergique, ces souvenirs d'une année remplie par de grandes douleurs supportées par de grands courages :

Mieux que mes paroles. Messieurs, les exemples qui vous sont donnés doivent exciter en vous l'ambition du dévouement. Des choses admirables s'accomplissent sous vos yeux. Vous êtes assez avancés dans la vie pour comprendre ce qu'il y a de grand et de généreux dans la retraite volontaire de ces deux cents magistrats du parquet, qui se dépouillent de leur toge à la seule pensée qu'on peut demander leur concours pour la consommation d'une grande injustice, et renoncent à une carrière attachante, à des ressources assurées, aux honneurs, pour rester fidèles à l'honneur dans l'obscurité et peut-être dans la pauvreté.

Un autre exemple plus beau encore, c'est l'héroïque attitude des Congrégations religieuses en présence de la persécution violente et lâche qui les

assaille, c'est la fermeté calme et fière avec laquelle les révérends Pères Jésuites ont subi l'acte brutal que, malgré les lois, malgré un vote fameux du Sénat, malgré les protestations indignées de tout ce qui compte en France, des ministres et des préfets français sont descendus à commettre.

Je remercierai Dieu toute ma vie d'avoir été l'un des témoins de la dernière nuit et de la dernière matinée passée par les Jésuites de Lille dans leur résidence de la rue Négrier. Je n'ai jamais rien vu et je n'imagine pas qu'on puisse rien voir de plus simplement grand et beau que toutes les scènes qui se sont déroulées dans ces quelques heures. Ces prêtres calmes et souriants, récitant leur bréviaire, accomplissant la règle de leur ordre comme si le lendemain devait ressembler aux autres jours ; ces nombreux laïques tout émus, campés dans le jardin et dormant à la belle étoile, tandis que les Pères prenaient un peu de repos dans leurs pauvres cellules; cette messe à trois heures du matin célébrée sur une commode , dans l'humble réduit où Notre -Seigneur avait dû se réfugier pour n'être pas mis sous les scellés; ces hommes de tout âge, graves et tristes, agenouillés dans les allées et sur les pelouses , et assistant au sacrifice divin par les fenêtres ouvertes de la chapelle improvisée; cette communion si fervente; puis l'arrivée de la police, ces coups de marteau, . ces vitres brisées, cette apparition par une porte enfoncée d'un bataillon de gendarmes et de sergents

de ville tout pùles et tout honteux de leur consigne; ces invasions dans chaque cellule ; ces réponses si nobles, si éloquentes, si françaises des Pères Jésuites; leur visage illuminé par la joie douloureuse de soulTrir pour la vérité et pour la liberté : tout ce spectacle restera éternellement gravé dans la mémoire de ceux qui l'ont contemplé, comme la plus éloquente leçon de dignité, de courage et d'énergie.

M. de Vareilles ajoutait :

Après les Jésuites de la rue Négrier les Jésuites de la rue Solférino, vos maîtres, auront sans doute l'occasion de nous montrer comment on doit supporter la mauvaise fortune et préparer la meilleure...

L'orateur ne disait que trop vrai. La condamnation et l'expulsion du R. P. Pillon et la fermeture du collège Saint-Joseph allaient donner lieu à des scènes semblables, et présenter les mêmes contrastes entre les persécuteurs et les persécutés.

En conséquence de ces événements, ce fat seulement deux ans après que l'Association ou Conférence des anciens put reprendre ses réunions et avoir sa séance solennelle de clôture. Elle se tint le 20 juillet 1882. Le rapporteur, INI. Alfred Dugardin, l'ouvrit ainsi :

Messieurs et chers collègues ,

Il y a deux ans, à pareil jour, au lendemain d'un premier acte de persécution et à la veille d'une per-

sécution plus cruelle encore, nous nous séparions la douleur dans l'âme et la prière sur les lèvres. Pour notre œuvre comme pour nos Pères nous emportions au cœur l'espoir d'un meilleur avenir. Cette heure est venue pour nous.

Celle heure de la résurrection de la conférence des anciens fut rendue solennelle par le discours de M. Amédée DE Margerie, président de la séance. Dans une fiction saisissante, l'entraînant orateur, voulant montrer ce que pourraient les catholiques s'ils remplissaient tous leur devoir public dans la crise présente, imagina trois rêves qui mettaient la chose sous les yeux. Il nous transporta d'abord à Caslelfidardo, et supposant qu'au lieu d'avoir été trois cents, les zouaves de Lamoricière s'étaient trouvés là six mille, il refaisait le récit de la bataille, qui se cliangeail en victoire pour l'Eglise et le pape. — Dans un second rêve, il voyait les héros de Loigny qui, au lieu d'être abandonnés par deux régiments de marche, étaient appuyés énergiquement par eux, et là encore la défaite se changeait en triomphe. — Enfin il voyait l'armée de l'Église en présence de l'armée de la Révolution : Satan, au lieu d'être maître, était finalement vaincu par Jésus- Christ, parce que cette fois encore chacun avait fait son devoir.

Je m'éveillai et je méditai sur ces visions. Et je me dis : le premier rêve est un rêve et le second aussi; ce qui aurait pu être n'a pas été. Mais ce qui pourrait être et qui devrait être, pourquoi donc ne serait-il pas ?

Année par année toute une jeunesse sort de nos collèges catholiques : elle forme un nombre respectable, et ses contingents annuels, dix fois répétés,

sont vraiment une armée. Si cette armée faisait tout son devoir, le devoir inscrit sur son enseigne : Pro Deo et patv'ia, la bataille serait gagnée. Pourquoi ne ferait-elle pas tout son devoir? C'est là, Messieurs, ce que je suis venu vous dire avec le vieux Corneille :

Faites votre devoir, et laissez faire à Dieu.

Je voudrais bien savoir ce qui vous empêcherait de faire tout votre devoir? — Mais ce serait héroïque ! — Je ne dis pas non. — Mais c'est à tous que vous demandez d'être des héros! — Pourquoi pas, quand il s'agit d'héroïsme obligatoire? — Mais l'ennemi est plus nombreux que nous! — Je le sais, et je ne m'en plains pas. Je ne me plains pas que les ennemis soient trop nombreux, je me plains que les bons ne soient pas assez braves. Nous sommes une minorité, c'est la loi de notre combat. Mais que du moins, dans cette minorité, il n'y ait pas de nonvaleurs. Est-ce trop demander des soldats de la Patrie, de l'Église et de Dieu?

L'année suivante, 12 juillet, TAssociation avait appelé au siège de la présidence de sa séance de clôture Thomme que Ton avait vu, à Douai, à Lille, partout, à la tête des défenseurs de l'école des Jésuites et du Père Recteur, devant les tribunaux comme devant l'opinion. M. Gustave Théry fut reçu avec applaudissements par tout ce collège, qui semblait lui dire avec le poète :

Si Pergama dextra Defendi possent, eliam hac defensa fuissent.

M. l'avocat Théry nous apportait un vasle programme d'études pour nos conférences, comprenant le sommaire des questions de droit social , d'histoire et d'économie qui intéressent le temps présent. 11 disait de l'histoire :

Scrutez-la , et vous y puiserez de précieux enseignements. Par exemple, il n'y a qu'un instant, en entendant rappeler les douloureux événements d'il y a deux ans, et ces expulsions qui chassèrent illégalement de leur domicile les légitimes propriétaires, un souvenir de l'histoire locale me revenait à l'esprit, et je me disais : Que ne sommes- nous au moyen âge , à cette époque que l'on appelle si volontiers un temps de ténèbres!

Le 46 juin 1400, à cinq heures du matin, une arrestation illégale avait lieu à Lille ; un sergent de la prévôté arrêtait sans droit, après l'avoir expulsée de sa maison, une habitante de la rue du Pétrin. Immédiatement le magistrat s'émeut; il prend en main la défense de son bourgeois , adresse au Prévôt d'énergiques réclamations , et à onze heures le sergent rétablissait dans son domicile celle qu'il en avait expulsée sans droit.

Six heures avaient alors suffi pour réparer une illégalité. Voilà deux ans que les Jésuites expulsés réclament des juges, et Dieu sait quand ils en trouveront. . .

M. Théry concluait ainsi son discours :

Étudiez donc, Messieurs, étudiez. Et quand même, ce qu'à Dieu ne plaise, notre œil devrait chercher

en vain celui qui pourrait mettre en pratique les principes dont vous aurez reconnu la nécessité, souvenons -nous que Dieu ne meurt pas.

M. le Supérieur remercia en ces termes M. Gustave Tliéry de la sympathie qu'il voulait bien témoigner aux anciens élèves de Saint-Joseph et des encouragements que son éloquente parole venait de leur apporter :

Et moi aussi, Monsieur le Président, j'ai le besoin et le devoir de vous remercier, et de l'honneur de votre présence à ce modeste fauteuil, et de vos paroles si substantielles h nos anciens.

Personne ne connaît mieux que vous notre maison, Monsieur. Vous en connaissez le passé : vous êtes un de ses fondateurs; vous en connaissez le présent : vous êtes un de ses plus actifs administrateurs. Nous ne pouvons surtout oublier que vous fûtes son défenseur en des jours de violence; et vous ne cessez encore de la couvrir de votre parole vaillante comme l'épée. Enfin aujourd'hui vous venez en préparer l'avenir, en encourageant au travail cette jeunesse distinguée qui sera demain la société catholique du Nord, spécialement la société dirigeante de Lille.

Et moi aussi, après vous, je veux féliciter la Conférence des anciens des travaux de tout genre dont elle vient de faire passer le tableau sous nos yeux; J'espère qu'en la louant ainsi je ne serai pas suspect de parler en compère ; car, tout en étant un vieux, je ne puis pas me flatter d'être un ancien

parmi vous. Je suis encore un nouveau dans tous les sens de ce mot; et lorsque, comme ce soir, je me vois entouré de ces jeunes hommes d'élite qui ont quitté le collège avant que j'y fusse enlré, je ne puis m'empêcher de dire avec le poète d'Athalie :

D'où me viennent ces fils que je n'ai point portés?

Mais si, Messieurs, je ne suis pas mêlé à vos souvenirs, je n'en sais pas moins prendre ma grande part de vos bonheurs. Or aujourd'hui mon bonheur, — comme le vôtre, n'est-il pas vrai? — est de voir que le fil qui rattache le passé au présent vient de se renouer, et de se renouer solidement. Oh! je sais qu'il a bien souffert dans ces derniers temps. Ce fil électrique qui transmettait naguère à vos intelligences l'enseignement chrétien, nous l'avons vu fortement ébranlé par un orage que le diable avait déchaîné. Tous les supports avaient été secoués, quelques-uns renversés. Mais ils se relèvent peu à peu. Le fil sacré a été replacé sur ses appuis, et voici que, grâce à eux, le courant s'est rétabli entre les générations d'hier et d'aujourd'hui; et le fluide passe, et l'amitié passe, et la vérité passe, et la charité passe, et nous nous tenons tous par cette chaîne électrique qui va des intelligences aux cœurs, et dont l'extrémité est entre les mains de Dieu.

Nous continuerons ainsi. Ce ne sera pas, Monsieur, la matière qui manquera à nos dissertations. Vous venez de nous en offrir un programme capable

d'alimenter nos réunions pour des années entières. Nous nous en souviendrons. Répondant h votre appel, nous n'oublierons pas surtout de nous préT parer à servir dans les rangs militants de ces classes dirigeantes qui ne sont telles que par la doctrine et le courage. Vous venez de nous l'apprendre mieux que par des paroles. Avec la leçon, Monsieur, nous avons le modèle : soyez deux fois remercié.

La séance du 4 juillet 1884 fut présidée par M. Grous- SAU, professeur de droit administratif à l'Université catholique. Sa réponse au rapporteur des travaux de l'année fut une vibrante improvisation de laquelle nous détachons cette forte exhortation .

L'impression qui se dégage de tout ce que je viens d'entendre, c'est que vous aimez la vérité. Ici la vérité est maîtresse du logis. Je vous en félicite, Messieurs, et je vous demande ardemment de rester ses fidèles et au besoin de vous constituer ses apôtres.

Bossuet affirme, dans son puissant langage, que « l'âme , aussi bien que le corps , a sa faim et doit avoir sa nourriture », et il ajoute : « Cette nourriture c'est la vérité, et la vérité c'est Dieu même. » Mais, hélas! combien peu s'en nourrissent aujourd'hui! combien à cette perle précieuse préfèrent le moindre grain de mil dont parle La Fontaine! Il faut bien le reconnaître, ceux qui le plus

souvent forment la majorité , ceux qui ont la toutepuissance, ce sont les partisans du grain de mil, les affamés de jouissances; c'est l'ambition, l'orgueil, les passions , la haine de Dieu.

Quand donc la vérité sera- 1- elle reine du monde? quand donc cette lumière inondera-t-elle la terre de ses clartés? Messieurs, demandez-le d'abord; ne vous lassez pas de dire chaque matin au Maître de vérité : Adveniat regnum tuum. Et puis, quant à vous, restez, et toujours et quand même, les serviteurs de la vérité. Jetez votre esprit dans ce moule, forgez-le à cette image , et puisez le métal à sa source la plus pure.

Est-ce tout? Non; ne soyez pas seulement les fidèles, mais soyez les apôtres de la vérité. Le devoir de l'apostolat est notre devoir à tous. Si vous aimez la vérité , vous la ferez aimer, et votre action sera la force d'expansion de ce saint et ardent amour. . .

Prenez donc ce soir, avant de vous séparer, de viriles résolutions. Cette belle réunion doit produire des fruits : qu'elle vous décide. Messieurs, à fixer bien haut, toujours plus haut, votre idéal et vos ambitions, vos pensées et vos cœurs.

M. le Supérieur, traduisant la vive reconnaissance de rassemblée, adressa à M. le professeur Groussau quelques mots de remerciement :

C'est à la fois une lumière et une flamme que votre parole , Monsieur, et vous venez de nommer

le foyer où elle s'allume : l'amour de la vérité. Notre jeunesse vous a compris... En la voyant tout à l'heure, cette brave jeunesse, suspendue à vos lèvres, écoutant votre discours duquel s'exhalait une odeur de poudre, un souvenir me revenait. Je me rappelais un tableau célèbre de Protais , que la gravure a popularisé. La lettre porte : Avant V attaque . Une troupe de jeunes militaires postée sur un mamelon est près d'engager le combat; les chefs sont en observation ; on aperçoit l'ennemi derrière un pli de terrain; les soldats amorcent leurs armes, rajustent leur fourniment; on va ouvrir le feu; le trompette porte déjà le clairon à ses lèvres; le commandant, l'épée nue, suspend du geste le signal qu'il va donner à l'instant. C'est ce signal. Monsieur, que vous venez de nous donner ; et c'est un coup de clairon que nous venons d'entendre.

Nous retiendrons votre mot d'brdre : l'Union dans la venté. La Belgique, notre voisine, porte sur son blason : (( L'union fait la force. » C'est en mettant en action cette devise nationale que les catholiques belges viennent de remporter une victoire politique qui a fait tressaillir d'espérance notre frontière française. Or ne l'oublions pas. Quelques jours avant l'engagement électoral, on avait vu des jeunes gens, comme ceux qui sont ici, assemblés à Louvain pour leur jubilé universitaire, se compter, s'animer et s'entre -jurer de vaincre pour la patrie et pour Dieu. Nous avons le même Dieu et une plus grande datrie. Vous venez de nous exciter à d'aussi dignes

combats. Nous allons serrer nos rangs; et si jamais la victoire passe enfin de notre côté, vous aurez droit, Monsieur, à ce que votre nom soit mis à l'ordre du jour. On inscrira sur le trophée cette date du 4 juillet 1884; cette journée aura été une de celles qui auront préparé le salut.

En Tannée 1885, le 16 juillet, ce fut le R. P. Félix, de la Compagnie de Jésus, qui daigna présider la séance de clôture. Son discours aux anciens rappelait, par son éloquence, ses belles conférences de Notre-Dame de Paris. C'est une œuvre magistrale sur le grand devoir de l'heure présente : celui d'être partout et en tout les vrais témoins et confesseurs de la vérité chrétienne ou du Christ Vérité. Le Révérend Père démontra que « la vérité ellemême l'exige, que notre christianisme l'exige, que notre siècle surtout l'exige ». Puis il passa aux moyens de bien remplir ce devoir, et il nous demanda, avec la haute autorité de son exemple, de nous armer de la parole, comme étant l'instrument le plus puissant des influences contemporaines :

Autrefois , Messieurs , le chrétien , simple fidèle , pouvait laisser au sacerdoce le droit de parler aux multitudes et de porter au milieu des générations vivantes , selon les besoins et les situations , la parole enseignante ou militante. Aujourd'hui tous, dans une certaine mesure, nous avons le devoir de parler; tous par conséquent nous avons l'obligation de cultiver la parole. Il ne nous suffit plus même d'avoir le courage de la parole, nous devons

en avoir la puissance. A l'intrcpidilé il faut joindre l'habileté, et au courage de dire l'art de parler; donc de bien dire.

D''autrcs temps, d'autres moeurs, dit le proverbe. J'ajoute : d'autres luttes, d'autres armes. Au moyen âge, vos pères les chevaliers défendaienf le Christ par la force du glaive. Aujourd'hui nous avons à le défendre par la force de la parole, qui est un glaive aussi, le glaive de l'esprit. Donc à vous d'aiguiser, de polir, de perfectionner cette arme et d'apprendre à la manier, c'est-à-dire de continuer h faire ce que vous faites ici avec un succès et un éclat que j'admire et dont je vous félicite.

Et en effet, ce talent vous l'avez tous. Messieurs, dans des mesures diverses sans doute; mais enfin vous l'avez. Tous les compagnons d'armes de Charlemagne ne tenaient pas dans leur main une épée lourde comme sa grande épée; mais tous avaient une épée; et tous dans le combat frappaient leur coup, un coup proportionné à la puissance de leur arme et à la force de leur bras. Ainsi tous nous devons porter les coups de notre parole; que celui qui est plus fort frappe plus fort, et que celui qui est plus faible frappe aussi selon sa force. Mais tous sachez tirer le glaive pour le service de Dieu.

Ce glaive, vous travaillerez à le perfectionner, c'est-à-dire à lui donner à la fois, avec la force et la souplesse, la pointe capable de blesser et même de tuer toutes les erreurs, en les perçant d'outre en outre et en les frappant au cœur. Par là vous rem-

porterez des victoires dignes de vous et 'de toutes les saintes causes que vous avez la vocation de défendre, et vous pourrez dire, en contemplant vos ennemis vaincus, cette parole triomphante de la sainte Écriture : « J'ai vaincu les multitudes, non par la puissance de la force ou de l'armure, mais par la puissance de la parole. » Vici tiirmas non virtute 2}otentix mit armatura , sed verho.

M. le Supérieur se leva ensuite, et il adressa au vénérable conférencier ce remerciement et cet hommage :

Vous êtes bien bon, mon Révérend Père, vous qu'on a vu dix ans dans la chaire de Notre-Dame, de condescendre à nous apporter aujourd'hui votre forte et grande parole... Il est vrai, mon Père, que vous aimez tant la jeunesse! que vous êtes si bien chez vous quand vous êtes avec elle! Nous l'avons bien reconnu à l'accent de cette éloquence dont l'Évangile a dit que le cœur en est la source : Ex abundantia cordls os loquUur. Que vous avez bien fait de vous fier, pour cet entretien , à cette source d'eau vive ! Elle est intarissable.

... Mais s'il est une jeunesse qui vous doive être chère entre toutes, il me semble que c'est la jeunesse chrétienne de votre province natale. Elle vous appartient plus spécialement aujourd'hui que vous êtes revenu à demeure dans cette ville. Elle en est heureuse et fière. Elle a béni le Ciel, qui, après les travaux de votre long apostolat, vous a ramené au point de départ de votre carrière, pour y trouver.

sinon le repos dont vous ne voulez point, du moins cette retraite rehaussée de dignité, otium. cuni dignitate , que l'antiquité souhaitait à ses sages et à ses héros. Il est bien juste, mon Père, qu'après avoir porté plus qu'un autre le poids du jour et de la chaleur, et avoir longtemps labouré , ensemencé le champ de Dieu, aujourd'hui, parvenu au bout de votre sillon, vous puissiez, au soir de votre vie, vous asseoir sous le chêne qui abrita votre enfance. Ce grand chêne de votre diocèse de Cambrai vous devait bien cet ombrage ; vous savez d'ailleurs combien il est réjoui d'abriter vos cheveux blancs, auxquels il peut fournir encore plus d'une verte couronne.

... Vous venez de célébrer, mon Père, ce que vous appeliez VÉplphanie de la vérité. Dociles à votre appel , nous en serons les mages. Nous avons vu l'étoile dès le matin de notre vie ; elle s'est levée sur notre berceau : Vidinms stellam. Nous avons . adoré Celui qu'elle nous a montré : Et venmius adorare eum. Nous ferons davantage encore : disciples de la vérité, nous en serons les apôtres, et, s'il le fallait, les martyrs ! Pour cela, nous nous tiendrons en défiance d'Hérode , et nous ne nous compromettrons pas avec lui ou avec sa cour. Nous lui ferons savoir en face quel est notre Prince, à nous, le divin Roi que nous cherchons; et dédaignant ses avances, ses places , ses faveurs , ses honneurs , nous ferons comme les mages, qui retournèrent chez eux sans s'occuper de lui. Ainsi nous nous en retournerons

et nous resterons chez nous, dans ce bon pays de Flandre, qui a toujours pour Jésus de l'or, de l'encens et de la myrrhe...

Encore un mot, s'il vous plaît : le mot de l'espérance après celui du remerciement. Revenez vers nous, mon Père, et faites- nous entendre encore, comme dans cette soirée, des accents qui ne sont pas ceux a d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Vous n'oublierez pas qu'ici, dans ce collège , vous êtes dans votre maison , que les religieux y sont vos frères , que les enfants y sont vos fils, que tous les maîtres y sont vos fidèles admirateurs ; et tant que vous vivrez , mon Père , vous ne compterez, ici surtout, que des amis, selon la parole du poète, parce detorta :

Donec eris, Femx, multos numerabis amicos.

Le R. P. Félix s'est rendu, Tannée suivante, à ce désir. Le 2 août 1886, il présidait notre distribution solennelle des prix, et il y prononçait, sur la Palcrnité et la Maternilé chrétiennes dans l'éducation , un discours mémorable qui a été publié. A l'ouverture de la séance, M. le Supérieur remercia d'avance le grand orateur par les paroles suivantes :

Mon Révérend Père,

Je n'aurais pas osé monter à celte estrade, et paraître à cette place que vous occuperez tout à l'heure, si ce n'eût été pour vous en ouvrir le chemin.

Il y a longtemps , mon Père , que nous aspirions à l'honneur de vous voir présider la grande solennité scolaire d'un collège où vous êtes deux fois chez vous, comme prêtre du diocèse de Cambrai et comme Père de la Compagnie de Jésus. Quant à moi, je suis heureux d'en faire les honneurs à l'illustre prédicateur du Progrès chrétien, particulièrement à la fin d'une année dont les succès aux examens universitaires attestent comment nos fils aînés comprennent le progrès , eux aussi , et le mettent en pratique.

Daignez, mon Révérend Père, les encourager par votre grande parole. Aussi bien je ne suis pas à cette place pour prononcer le discours, mais pour annoncer le vôtre; et, si le respect me permettait une anecdote familière, elle dirait bien quelle est ici l'humilité de mon rôle et la grandeur du vôtre.

On raconte donc qu'un jour un grand prédicateur, — c'était Bourdaloue, je crois, — venait de prêcher solidement et éloquemment, comme toujours. A l'issue du sermon, des groupes s'étaient formés à la porte de l'éghse , où les auditeurs se communiquaient leur admiration :

« Quelle puissante logique ! disait l'un.

— Quelle belle et forte langue ! reprenait l'autre.

— Et quelle vigueur encore à cet âge ! » ajoutait un troisième.

Le concert d'hommages en était là, quand tout à coup paraît et s'avance un personnage resté jus-

qu'alors inaperçu, mais qui pour son compte personnel ne s'était pas désintéressé de ces louanges. C'était le sonneur de l'église , qui , tout fier, se dressant et prenant la parole : « Eh bien, Messieurs, dit-il, eh bien, ce beau sermon, c'est moi qui l'ai sonné! »

Messieurs, Mesdames, mes Enfants, un discours qui n'est pas de Bourdaloue, mais de son frère, va se faire entendre à l'instant. Daignez le prononcer, mon Père, je viens de le sonner.

FÉLIX DÉÏREZ

Le 18 janvier 1884, nous eûmes la douleur de perdre, dans FÉLIX Détrez, un des meilleurs et des plus fervents élèves de notre collège. Il était assistant de la Congrégation de la Sainte-Vierge, et il se préparait secrètement à entrer bientôt dans la Compagnie de Jésus, après le cours de ses études, qui touchaient à leur terme. Sa mort, comme sa vie, fut celle d'un novice déjà consacré à Jésus- Christ dans son cœur. Il faisait penser à Berchmans et à Stanislas Kostka.

Un si pieux exemple ne devait pas périr. Puisse-t-il revivre dans ces pages pour l'édification de ses amis et la consolation de sa famille !

FELIX DEÏREZ

ÉLÈVE DE RHÉTORIQUE DU COLLÈGE SAINT-JOSEPIl DE LILLE

RAPPELÉ A DIEU Lli 18 JANVIEU 1884

PAROLES

Prononcées au prône du dimanche 2 mars 1884.

Le temps est venu , mes enfants , de vous entretenir du cher fils que nous avons perdu aux premiers jours de cette année. II fallait commencer par laisser la parole aux pleurs d'une famille que cette mort met en deuil : en deuil de ses enfants pour la septième fois ! Il fallait commencer, comme Marthe et Marie, par pleurer nous-mêmes sur notre frère Lazare, qui s'est endormi. Mais voici enfin l'heure de nous lever, nous aussi, du sein de notre affliction , et de nous transporter en esprit là oîi il repose, non dans la terre des morts, mais dans celle des vivants. « Venez donc , vous dirai- je avec le saint Évangile, venez et voyez. » Dlxerunt ci : Veni

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et vide. Venez, il y a de belles instructions à recueillir auprès de cette tombe; il y a là aussi de grandes consolations et de grandes espérances. Que si néanmoins, mes chers fils, en vous parlant de celui que nous appelions notre ami, je ressens, moi aussi , quelque chose de l'émotion que mon Maître éprouva au tombeau de Lazare, ne m'excuserezvous pas, comme firent les Juifs fidèles, par l'affeclion que méritait notre cher endormi : Ecce quomodo amcibat eum?

FÉLIX DÉTREZ était dans la classe de rhétorique. Né le 8 février 1868 , il allait avoir seize ans. Il était le neuvième de douze enfants sur lesquels reposait la bénédiction promise autrefois par le Dieu des patriarches aux nombreuses familles. Mais cette bénédiction ne devait pas porter ses fruits de bonheur en ce monde , car sur ces douze enfants déjà six avaient été successivement rappelés « dans la maison du Père » , comme l'Évangile appelle notre demeure céleste. Ils étaient partis tour à tour, les uns de leurs berceaux, les autres du foyer dont ils étaient le charme, une autre du monastère dont elle était l'espérance; de sorte que, dans cette famille , entre la vie et la mort , entre la terre et le ciel, le partage s'était fait égal, et tous ces frères et sœurs en se rejoignant là -haut avaient reformé une seconde maison aussi nombreuse que l'autre.

N'était-ce pas assez. Seigneur? Et fallait-il qu'un nouveau départ vînt rompre l'égalité et enrichir le ciel aux dépens de la terre ! *

FÉLIX DÉTREZ 119

On eùl pu le presscnlir, car la vie de Félix s'était orientée vers ce but éternel dès ses premiers pas. Et quels pas résolus! Vous en jugerez vousmêmes.

C'était le 11 juin 1879, veille de sa première communion. S'adressant par lettre h sa très honorée Mère du ciel : a. Je viens, lui écrit-il, me jeter à vos pieds pour vous demander les grâces que je désire obtenir de votre divin Fils. Je vous demande : 1° la grâce d'une bonne mort. Je vous la demande pour moi, pour mes parents, mes maîtres, mes amis , mes frères de première communion et tous mes autres condisciples. Je vous demande en outre la délivrance de ceux de mes parents qui souffrent dans le purgatoire. »

Mais déjà se révèlent les ardeurs de ce cœur apostolique, et il ajoute aussitôt : « Je demande : 2° le triomphe du catholicisme. » Telle est sa seconde prière.

Enfin ce règne de Dieu, il le veut surtout en lui; et la dernière ligne de cette page intime est « la demande de mourir plutôt que de jamais commettre un péché mortel ». Le lendemain de ce grand jour, il signait, entre Jésus et lui, un pacte dont la teneur était, l'antique devise de nos pères : Potius mari qiiam fœdari : « Ou vivre de Dieu ou aller à Dieu; ou l'innocence ou la mort. » Ce sont ses propres termes.

Bien des fois , mes chers fils , dans mes instructions, je vous ai dit ces trois paroles : « Ayez votre

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idéal, respectez votre idéal, réalisez votre idéal. » Celui que Félix avait conçu vient de vous apparaître : il voulait être chrétien dans une vie de sainteté qui fût la parfaite copie de celle de Jésus-Christ. Y a-t-il été fidèle'? Vous-mêmes, mes chers fils, vous en avez porté le témoignage authentique dans ces notes et souvenirs que vous m'avez fournis sur votre condisciple , et qui sont comme autant d'aromates précieux dans lesquels nous aimerons à conserver sa mémoire : Et ligaverunt corpus cum aromatihus.

Là j'ai compris, mes enfants, ce que Félix était pour vous : un ami et un modèle ; vous l'aimiez et vous l'admiriez en même temps. Ce que vous admiriez de lui c'était sa régularité, sa fidélité à ses exercices, son exactitude à l'obéissance, son ardeur, je dirais presque son âpreté au travail , toutes ces choses qui sont le joug que l'homme doit porter dès son adolescence , et qui font qu'une vie marche dans l'ordre et la paix , parce qu'elle marche dans le devoir. Ce que vous aimiez de lui, c'était sa cordiale bonté, sa franche amabilité, son enjouement habituel, son obligeance toujours prête, tous ces dons du cœur joints à ceux de l'intelligence, mais supérieurs à eux, et composant ensemble ce que l'Écriture appelle : vir amahilis ad societatem.

Et cependant, mes chers fils, ce n'était là que l'extérieur. Vous ne pouviez voir que ce qui paraît, mais chez le chrétien l'invisible est plus grand que

FÉLIX DÉTREZ 121

le visible. Il m'a été donné d'aller plus loin que vous, jusqu'à ce foyer d'amour, dont les papiers de Félix m'ont apporté l'ardent et doux rayonnement. Or, quand j'ai vu ce qu'était chez lui cet amour de Dieu, de Jésus -Christ, de Marie, des anges, des âmes, des pauvres, des pécheurs, des petits, je dois vous le déclarer, j'en ai été étonné , j'en ai été ravi. Et admirant ce que la grâce avait déjà opéré et préparait dans une âme si jeune, je me suis mis à genoux pour remercier le Ciel de ce qu'il faisait tomber de telles grâces sur cette maison; et, tout compte fait, j'ai trouvé que nous étions payés surabondamment de nos pauvres peines , puisque dans ce collège, si éprouvé parfois, Jésus-Christ était aimé, Jésus-Christ était servi avec enthousiasme, et que « le règne de Dieu était au dedans de nous ».

Et d'abord c'était bien , en effet , un ami de Dieu , que cet enfant de grâce et de bénédiction. Affamé et altéré de la présence de Jésus -Christ, il le cherchait sans relâche partout où il savait qu'il se révélerait à lui.

Il le cherchait chaque jour dans la méditation, qu'il n'avait plus abandonnée du jour où son directeur lui en avait donné la méthode et le devoir. Il aspirait dès le matin au délice surnaturel de cet entretien céleste : Deiis, Deus meus , ad te de luce vigdo! (( Demain, écrivait- il sur un de ses cahiers, si je puis me réveiller à temps, je ferai avant la messe une bonne méditation sur la bonté divine. »

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Il le cherchait jusque dans le silence des nuits, interrompant son sommeil pour méditer et prier : De nocte surgeharn ad con^idendum tïh'i , pouvait-il dire, lui aussi. Il avait fallu que son directeur retranchât cet excès.

Il le cherchait au tabernacle ; même son cœur l'y sentait, et sa foi l'y voyait à travers les murailles et les clôtures de nos temples. « Voici que Celui que j'aime se tient derrière cette enceinte, disait-il avec le Cantique : ipse stat post parietem nostrum; il me voit, il me regarde, respiciens per fenestras, prospiciens per canceUos, » et il lui envoyait ses adorations. C'est ainsi que jamais Félix n'eût passé devant une de nos églises sans se découvrir. Ici même, dans ce collège, on l'a surpris plusieurs fois fléchissant le genou devant la porte de votre chapelle de la Congrégation, quand le temps lui manquait pour en franchir le seuil.

Il le cherchait au saint sacrifice de la messe, qu'il aimait à servir; avec quelle religion! cet autel pourrait le redire. Il s'était fait une loi et un besoin de cœur d'entendre la messe chaque jour, non seulement durant l'année , mais durant ses vacances, à la campagne, à Lille, en voyage, partout.

Il le cherchait dans les visites au très saint Sacrement : Félix avait la passion de la présence réelle. Il y a dans notre ville un sanctuaire oii Jésus-Christ demeure exposé nuit et jour. Là, chaque soir, à la même heure, on voyait arriver un jeune adorateur qui s'avançait, joignait les mains.

FÉLIX DKTREZ 123

s'agenouillait, s'abimait dans la présence de Dieu, et passait là de longs instants comme plongé dans la lumière de la face divine. C'était lui, c'était Félix qui, au sortir de la classe, plaçait, entre notre collège et la maison paternelle , cette station à la chapelle de la Réparation, où l'on garde le souvenir de cette visite quotidienne comme d'une apparition et d'une vision céleste.

11 le cherchait dans les sanctuaires où il savait que se célébraient les prières des Quarante Heures ou la solennité de l'Adoration perpétuelle, n'épargnant ni son temps, ni ses démarches, ni ses forces, dès qu'il avait appris que le Soleil eucharistique resplendissait en quelque endroit. C'était son cœur qui lui disait : Magister adest et vocat te: « Le Maître est là et t'appelle. » Et il se levait et partait.

Il le cherchait surtout là où il se trouve réellement et substantiellement , dans la divine communion. Elle faisait sa joie. On me raconte qu'une fois, ayant reçu la permission de communier un jour de fête et le jour suivant, le soir du premier jour son respect s'effraya du formidable bonheur qui l'attendait encore le lendemain matin. Oserait-il se présenter à la sainte Table une seconde fois? En l'absence de son confesseur, son professeur le rassura. Alors son bonheur éclate : «. Eh bien oui , réponditil, j'obéirai, je communierai. » Et, descendant l'escaUer, il bondissait comme transporté.

Communiant tous les dimanches et aux fêtes de Marie, il s'était fait une règle, à l'exemple des

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saints, de consacrer trois jours à la préparation et trois jours à l'action de grâces. Ainsi cette âme était- elle continuellement en présence de son Dieu, semblable à ces autels toujours illuminés, où la sainte Hostie est perpétuellement exposée aux regards.

Quand il s'approchait de la Table sainte, son âme semblait sortir et passer dans ses yeux, dans ses traits, sur ses lèvres, pour aller au-devant de son Dieu. Ceux qui l'ont communié ont essayé de me peindre ce recueillement et cette ardeur. En était-il besoin? et moi-même, plus d'une fois, n'avais-je pas remarqué ce visage transfiguré, sur lequel on pouvait lire la parole qui descendit du ciel sur le Thabor : « Celui-ci est mon fils bien -aimé! »

Comme il cherchait et recevait Jésus- Christ à la cène, de même Félix le cherchait et le suivait au Calvaire. Il avait eu , dès l'enfance , la dévotion à la pratique du Chemin de la Croix. On le surprenait dès lors, comme tant de fois plus tard, se traînant à genoux de station en station, sur les traces de l'Homme de douleurs. Et vous-même vous souvenezvous de l'ardeur avec laquelle il liaisait son crucifix , toujours placé devant lui?

Enfin il cherchait Jésus dans un autre sanctuaire , celui de son propre cœur, trouvant là, à lui parler et à l'entendre, un charme dont nul autre entretien, si aimable qu'il fût, ne pouvait le déprendre. Cet entretien se poursuivait même par les rues de la ville; et il a dit quelquefois : « Volontiers je

cause avec mes condisciples quand nous allons ensemble; mais j'aime mieux être seul pour causer avec Dieu. » Noble enfant! s'il est vrai que l'homme se mesure à ce qu'il aime, je vous demande quelle fut la mesure d'un cœur où l'amour de Dieu occupait tant de place?

Il est un autre amour inséparable de celui-là : Félix était excellemment un enfant de Marie. Il s'était donné pour émule , dans ce sentiment filial , le Fils de Dieu lui-même. On lit en tète de ses résolutions , renouvelées chaque mois : ce Je veux essayer de rivaliser avec Jésus d'afTection pour Marie ! » Il ne se contentait pas de dire son chapelet; il trouvait le temps de réciter chaque jour le petit office. Les meilleures joies de ses vacances étaient des pèlerinages aux sanctuaires consacrés à sa grande patronne.

Le plus cher de tous ses titres était celui de congréganiste de la sainte Vierge : il y revient sans cesse dans les billets qu'en bon fils il écrit chaque mois à sa mère céleste. Mais il compte bien qu'en retour elle prendra soin de lui, et le 4 novembre dernier il lui adressait encore cet humble et confiant appel : « Je ne désespère pas de ma conversion, puisque je suis votre enfant. »

Mes chers fils, c'est la vie de piété dont je viens de vous montrer quelque chose dans votre frère. Mais saint Paul dit de la piété qu'elle « est utile à tout ». Elle n'a pas seulement surnaturalisé la vie de notre Félix , elle l'a perfectionnée en le rendant ,

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le plus qu'il pouvait, semblable à Jésus- Christ par amour. Ne désire-t-on pas ressembler à ce qu'on aime?

Jésus -Christ était pur, son disciple veut l'être. « L'amour de Dieu virginise , » répétait un grand évêque. L'amour de Marie fait de même. « Très sainte Vierge, écrit Féhx, si par hasard je venais à me trouver quelque part avec un scandaleux, je le réduirais au silence, sinon je m'en éloignerais immédiatement. » — (( Saint Joseph, écrit-il ailleurs, est le patron du collège, et saint Joseph nous est représenté tenant un lis à la main : son collège doit donc être celui de la pureté. »

Jésus -Christ est patient, son disciple saura l'être. Un jour qu'un de ses maîtres avait cru devoir adresser à Féhx une parole sévère , il le vit qui vivement s'empara de son chapelet, dont il pressa la croix fortement sur ses lèvres, pour en fermer la porte à tout murmure, à toute plainte,

Jésus-Christ veut qu'on se renonce , le disciple se renoncera. Je lis dans ses papiers : « Les mathématiques ne me vont pas; raison de plus pour que je m'y applique : cela me domptera. i)

Jésus-Christ est obéissant, son disciple le sera. Je ne sais si on eût trouvé d'écolier plus déférent, plus respectueux, plus soumis, plus prévenant que Félix. Au foyer domestique il était dans la main de son père et de sa mère. Il y a peu de jours , cette mère en larmes me décrivait les attentions délicates, ingénieuses, qu'avait pour son père et pour elle ce

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fils incomparable. On ne le voyait occupé qu'à prévenir leurs désirs et deviner leurs besoins, depuis le salut qu'il leur apportait le matin jusqu'à l'heure où le soir il venait recevoir leur bénédiction. Il n'y manqua jamais.

Jésus-Christ aima les siens; il pleura sur son ami, il pleura sur sa patrie; son disciple fera de même. On se souvient, par exemple, que lorsque Félix eut le malheur de perdre sa sœur la religieuse, sa douleur lut telle, qu'un jour il lui fallut sortir de la classe à deux reprises, étouffé par les sanglots que soulevait en lui ce souvenir.

Voilà la piété chrétienne : elle fait les cœurs purs, elle fait les âmes fortes, elle fait les fils respectueux, elle fait les frères tendres; que ne produit-elle pas ! 0 piété , bien volontiers je dirais de toi ce que l'Écriture a dit de la Sagesse, que « tous les biens viennent avec toi , et qu'incalculable est le prix de l'honneur qui te revient ».

Mais voici bien un autre prix de l'amour de Jésus- Christ. « Simon fils de Jean, m'aimes -tu, m'aimestu? » demande le Seigneur à Pierre. Et. quand, par trois réponses, Simon-Pierre a satisfait à cet examen sublime, le Maître lui confère le grade d'apôtre et de pasteur : Pasce agnos nieos; pasce oves nieas.

En effet, l'amour de Dieu allume la flamme de l'apostolat : on veut faire aimer ce qu'on aime. Ce

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n'est pas pour rien que Félix a écrit en tête de son programme d'action et de prière : « Le triomphe du catholicisme. » Lui-même y travaillera, non pas seulement par l'influence du bon exemple, mais par la parole et les œuvres; non pas seulement ici parmi ses condisciples, mais en dehors parmi les pauvres et les pécheurs. C'est le grand côté de cette jeune vie que j'aborde, mes chers fils. Écoutez, et si vous ne pouvez pas tout imiter en lui , édifiezvous du moins et admirez.

Il y a à Lille, dans les bas -fond s de la misère en tout genre, de pauvres gens que la foire annuelle du mois d'août amène encore plus nombreux dans vos murs : bateleurs , saltimbanques , amuseurs des foules, qui traînent de ville en ville une vie de hasard; et avec eux, derrière eux, des troupes d'enfants qui ne savent eux-mêmes d'où ils viennent, mais qui n'en sont pas moins des enfants de Dieu comme vous , rachetés de son sang comme vous , pour être ses saints dans le Ciel, comme vous et avec vous. C'est au service de ces âmes abandonnées que, par une prédilection que j'appellerais divine, s'attachait, pendant les vacances, cet apôtre de quatorze et quinze ans. Une association existe pour les instruire, les converti]*, les amener au prêtre, leur faire recevoir la communion, la confir. mation, à quelques-uns même le baptême. Félix, sous la direction du président de l'œuvre, se fit le catéchiste de ces infortunnés.

Il y a deux ans déjà, il n'était qu'en troisième

FÉLIX DRTREZ 129

quand, écrivant à un de nos plus chers maîtres, il lui disait sa joie d'avoir été enrôlé dans cette humble mission : « Benedicamus Domino! C'est bien à moi que s'adresse cette invitation , car voici que le bon Dieu, voulant bien me permettre d'annoncer son Évangile pendant ce temps des vacances, m'emploie à faire le catéchisme aux enfants des saltimbanques qui se préparent à leur première communion. La même œuvre s'exerce aussi durant l'année auprès des bateliers; et, demain même, un petit batelier de mes élèves fait sa première communion dans la chapelle des Sœurs de Notre-Dame de la Treille... »

Ici je m'arrête, mes enfants, et je passe la ligne suivante , où la reconnaissance de Féhx signale les compagnons de son zèle dans le même ministère. Les noms qu'il y trahit sont les noms de plusieurs de ceux qui sont encore ici ou qui y étaient hier. Ces complices du cher apôtre, je ne les dénoncerai pas; il suffit que Dieu les connaisse. Qu'ils me laissent seulement leur dire que, au nom de Jésus petit, pauvre et délaissé, je les bénis!

Mais c'est aux vacances dernières qu'éclata cette vaillance du jeune volontaire de l'apostolat. Deux petits saltimbanques furent confiés à ses soins pour la première communion. L'un des deux était le fils d'une espèce d'hercule exerçant en même temps l'industrie de ventriloque : l'enfant s'appelait Zéphyre. L'autre avait été trouvé, je ne sais où, par une montreuse de vues stéréoscopiques : il s'appe-

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lait Fernand. Il fallait voir Félix s'acharnant à ces deux âmes pour les instruire d'abord, pour les sauver ensuite! Il ne reculait devant rien; et je tremble encore en lisant qu'il ne craignait pas, le brave enfant, d'entrer dans la voiture de la montreuse de vues, de monter, rue de la Vignette, dans le misérable garni de l'hercule ventriloque, et là de prêcher, de catéchiser, de conquérir ces pauvres, auxquels il annonçait qu'à eux appartenait le royaume des cieux. C'était plus habituellement au patronage de Saint -Michel qu'il donnait ses leçons. 11 les donnait si bien que Zéphyre , lors de l'examen pour la première communion et la confirmation, étonna les prêtres qui l'interrogèrent par sa connaissance de la doctrine chrétienne. Ce fut le triomphe de Félix que cette première communion de ses catéchumènes. Il les accompagna jusqu'à la Table sainte : il était leur ange visible.

Mais pour Fernand, si sympathique, si intelligent, si bien disposé d'ailleurs, Félix eût voulu davantage. Cet enfant sans famille que l'on venait de baptiser, que l'on venait de communier, allait-il demeurer dans ce foyer de perdition? L'arracher à ce milieu, à cette misère, à ces périls; assurer sa persévérance en lui donnant un état ou en le plaçant à gages chez des maîtres chrétiens, c'avait été la pensée et c'était devenu l'entreprise d'un homme de grand bien, qui se dévouait à cette œuvre comme à tant d'autres œuvres. Mais décider Fernand à quitter sa vie d'aventure n'était pas

chose facile. Ce fut le travail de Félix. Il exhorte, presse , insiste sur tous les avantages capables d'être compris d'un enfant de dix ans. Mais d'autres disaient à Fernand que, s'il suivait les Messieurs, on allait l'enfermer; qu'on ne le faisait sortir de sa barraque que pour cela. C'était, on le devine, ses amis les forains qui lui parlaient ainsi; et, devant cet épouvantail, Félix avait beau parler, caresser et prier, l'enfant pleurait en disant : « On m'enfermera! » On n'en tirait pas autre chose. *

Cependant le temps de la foire expirait; Fernand allait quitter la ville, on ne le reverrait plus. Le dernier jour, le jour de l'adieu, fut le jour d'un dernier assaut. L'enfant n'était pas venu ce jour-là au rendez-vous fixé par son catéchiste; Félix va le trouver, le prend avec lui, le conduit au patronage, et là épuise sur lui tous ses raisonnements; mais tout échoue devant l'idée fixe : « On va m'enfermer! » Que faire? A bout de raisons, Félix n'a plus qu'une ressource : il se jette aux genoux de l'enfant assis près de lui, et là, les larmes aux yeux, lui demande à mains jointes d'avoir pitié de son àme et de ne pas se perdre pour l'éternité !

Ce fut en vain. Il dut se relever sans avoir rien gagné sur ce pauvre aveuglé , qui dans ses bienfaiteurs ne voulait voir que des geôliers : « On va m'enfermer ! » Félix le vit s'éloigner et se mit à pleurer : a Espérons que le bon Dieu nous le renverra plus tard? » dit- il consterné. Plus tard!

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Fernand reviendra peut-être, mais le catéchiste ne sera plus là désormais pour le recevoir; ce plus tard, pour Félix, devait être l'éternité.

Ce jour- là, quand l'apôtre rentra à sa maison, midi, l'heure du déjeuner, était passé depuis longtemps. Gomme on lui témoignait quelque étqnnement de ce retard , il s'en excusa sur le ministère qu'il venait d'accomplir : « Que voulez -vous ! répondit-il, il s'agissait d'une âme à sauver! »

Et cependant ce ministère, ^ saintement passionné que déjà il vous paraisse, n'était, dans son espérance , qu'un apprentissage de celui qu'il devait exercer un jour. L'étoile de la vocation sacerdotale s'était levée sur cet enfant; elle s'était montrée à lui dès son matin, presque sur son berceau. Vous n'en serez pas surpris quand vous saurez que ce berceau avait été entouré des plus sanctifiants souvenirs ecclésiastiques.

Deux de ses grands-oncles, l'un du côté paternel, l'autre du côté maternel , avaient servi l'Église : ce jeune homme était de la tribu de Lévi.

A la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, un prêtre de son nom, M. l'abbé Louis- Adrien Détrez, avait laissé dans ce diocèse de Cambrai la mémoire toujours vivante d'un grand homme de Dieu. On a écrit sa vie. Dernier bachelier en théologie qu'eût reçu la célèbre Faculté de Douai

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avant sa dispersion , ordonné prêtre à la veille de l'année 1793, et, pour ainsi dire, sous la hache de la Terreur; fugitif et caché, et ne reparaissant aux heures de péril que pour pénétrer, avec l'absolution et la sainte hostie, dans les cachots des moines et des prêtres fidèles; se glissant, durant la nuits, auprès des moribonds qui appelaient son ministère; le portant de refuge en refuge , à Lille , à Tournai , à Loos, à Haubourdin, à la lîassée, jusques aux portes de Béthune, dans plus de quarante paroisses qu'il raffermit dans la foi , en se jouant des délateurs, des soldats, de la mort; emprisonné enfin et joyeux de ses chaînes que des amis dévoués parvinrent enfin à briser; puis, quand revinrent les jours plus calmes, restaurateur des églises, des monastères , des bonnes œuvres ; le conseiller des évêques, le soutien de Pie VII lui-même, qui, apprenant sa grande réputation de sainteté , voulut le voir à Fontainebleau , s'entretenir avec lui , et même, disait -on, se confesser à lui; grand directeur d'âmes et fondateur de la communauté des religieuses Bernardines d'Esquermes, particulièrement regardé comme le père de la maison religieuse de l'Enfant-Jésus ; incarcéré de nouveau au moment des Cent jours ; refusant les dignités, mais acceptant les charges; finalement, entre tant de fonctions qui lui étaient offertes, n'agréant que la moins aimable à la nature , et se dévouant au service des deux mille détenus de la prison de Loos ; l'ami des pauvres, le frère des petits, le serviteur de Marie

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en son sanctuaire de Notre- Dame, à l'ombre duquel il vécut et il voulut mourir, en 1832 : tel était cet arrière -grand - oncle.

Ou je me trompe grandement, ou de pareilles traditions sont, dans une famille, une noblesse qui oblige. Cette obligation, pour Félix, telle qu'il la comprenait, était de suivre ces belles traces. La première communion, qui avait montré à ses yeux l'idéal du chrétien , y avait fait luire en même temps l'idéal du prêtre. Ce jour-là, il avait mis de côté et en lieu sûr, pour n'y plus toucher, les jouets qui lui avaient servi à simuler les offices de l'Église : Cuîii essem parvulus, loqucbar ut parviilus, sapieham ut parvulus, cogitabam ut parvulus. Maintenant qu'il est devenu homme , ce ne sont plus ces simulacres enfantins qu'il lui faut : Factus auteni vir, cvacuavi qux erant paiwuU. Je dis homme, vir : c'est trop peu; déjà il sait qu'il sera prêtre; et comme cela est écrit fortement dans son cœur, vous ne vous étonnerez pas que cela soit écrit fréquemment dans ses notes ; la plume écrit comme la bouche parle, de l'abondance du cœur.

Une première marque de prédestination à l'honneur du sacerdoce c'est le respect des âmes. Notre Félix s'était fait une loi , à l'exemple des saints , de ne jamais traiter avec qui que ce soit sans commencer par saluer l'ange gardien de ce frère. Il se rappelait la parole par laquelle le Seigneur, parlant des petits enfants , déclare que leurs anges voient la face du Père qui est au Ciel.

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C'est une autre marque de prédestination à la mission sacerdotale que le zèle de la gloire de Dieu. Félix en était dévoré. Au mois de juin de l'année dernière , quelques congréganistes s'étaient engagés à la communion des neuf vendredis en l'honneur du sacré Cœur. Mais arrivent les vacances : la neuvième communion n'est pas encore faite. Ne va-t-on pas l'oublier dans la dispersio/i? Félix s'en émeut, vient en dire son inquiétude au collège; puis spontanément il écrit à chaque confrère un billet qu'il va porter lui-même, de maison en maison, dans tous les quartiers de la ville et des faubourgs. Il lui en coûta de longues courses et le sacrifice de toute une journée de vacances. Mais qu'importe? Jésus- Christ allait être glorifié par une communion!

C'est une autre marque, et plus particulière, de prédestination à l'honneur du sacerdoce que le respect pour le prêtre. Notre Félix le portait jusqu'à une sorte de culte. Il n'est pas rare de lire dans ses résolutions : & Je veux être docile à mon directeur en tout, me rappelant que ce n'est pas un homme qui me parle, mais Dieu lui-même. » Un jour qu'il était allé en pèlerinage à Loos , un de vos maîtres le vit, sur le seuil du presbytère, s'agenouiller devant un des prêtres de la Mission qui desservent cette église, et le prier de lui donner sa bénédiction. Cette maison de Loos, où le portrait de son saint oncle est en honneur, avait d'ailleurs l'avantage de lui rappeler ainsi le type à la fois le plu"s cher et le plus élevé de la sainteté dans le prêtre.

Quelques-uns de vous, mes chers fils, se souviennent sans doute d'un vénérable Père Jésuite, à tête blanche, à barbe blanche, le R. P, Thro, que vous avez vu souvent monter à cet autel. Il n'entendait plus guère les paroles des hommes, mais il n'en entendait que mieux la parole de Dieu. Le charitable Félix s'était donné à lui, le visitant, le distrayant dans la longue solitude et le profond silence auquel le condamnait sa dure surdité. L'entretien ou seulement la vue de cet enfant lui était une joie. Quand des décrets prescripteurs forcèrent le religieux de chercher un asile au dehors, Félix l'y allait trouver fidèlement. Puis, lorsque l'année dernière le missionnaire obtint de partir pour le Canada, Félix ne l'oublia point. Lui transmettant ses vœux avec ses respects par delà l'Océan, il lui écrivit une lettre dans laquelle il disait : « Nous resterons unis par le lien d'or de la prière. » Le 23 août 1883, le missionnaire le remercia par ces lignes, qui portent le timbre de Trois- Rivières , 'province de Québec :

« Mon cher enfant, votre bonne lettre m'a trouvé à Trois -Rivières, ma résidence actuelle. Que vous êtes aimable ! Votre pensée est aussi gracieuse que l'expression en est touchante. Oui, cher enfant, vos vœux , comme le vin , ont gagné en valeur en traversant la mer.

c( Que j'aimais à vous voir à Lille, dans mon grenier, rue (fes Poissonceaux, n" 5. Hélas! nous ne nous y retrouverons plus! Mais, comme vous me

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le dites, « nous resterons unis par le lien d'or de la prière. » C'est bien là l'expression qui burine le religieux sentiment qui vous anime, tant la piété chrétienne est industrieuse pour exprimer ce qu'elle sent! »

Un autre de ses anciens maîtres, celui-là moins éloigné, lui envoyait ce témoignage et cet encouragement :

« Soyez donc sage et gai, un peu plus gai encore que je ne vous ai rencontré l'autre jour, rue d'Angleterre. Pourquoi ne seriez- vous pas gai, bon petit enfant de Dieu? Est-ce que Dieu n'est pas un Père? Et quel Père! Adieu, cher Félix. Sis bonus o Felixque tuis. »

Il était gai pourtant le jeune homme que vous avez connu. Mais il y avait des heures où, retombant sur lui-même et se plaçant en face de sa conscience d'un côté, de son idéal de l'autre , il s'attristait, s'inquiétait de se voir si au-dessous de ce qu'il avait entrevu dans ses lectures ou ses méditations. De là des tremblements, des scrupules, des angoisses que seule pouvait faire taire la voix de l'obéissance, toujours sacrée pour sa foi.

Son rêve, à lui, l'idéal de sa vie, c'était la perfection; et non plus seulement la perfection du chrétien , non plus même la perfection du prêtre. Il s'en était fait un autre, comprenant ces deux-là, mais les dépassant encore ; et ici je vous dois une révélation qui n'en sera pas une pour plusieurs d'entre vous : Félix voulait être religieux.

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Je n'en suis pas surpris. Quand je lis dans ses notes qu'il vivait en société habituelle d'esprit avec les religieux qui sont maintenant glorifiés au Ciel, Louis de Gonzague, Stanislas Kostka, Berchmans, saint Ignace, saint Xavier, le bienheureux Rodriguez, le bienheureux Pierre Claver, le bienheureux André Bobola, comment serais -je étonné qu'il ait désiré d'entrer dans la compagnie de leurs frères qui vivent sur la terre?

« Saint Louis de Gonzague, écrit-il, je veux être pur, comme vous l'avez été. Saint Stanislas Kostka, donnez-moi les sentiments que vous aviez pour la sainte Eucharistie. Bienheureux Jean Berchmans, obtenez-moi la faveur de mourir comme vous, mon crucifix, mon chapelet, mon livre de règle dans les mains, et de pouvoir dire : Cum his trihiis lïbenter moriar. » Un autre mois, il écrit : « Saint Louis de Gonzague, saint Stanislas Kostka, bienheureux Jean Berchmans, apprenez -moi comment, pour Jésus, on doit tout quitter. » Un peu plus loin, je lis : (( Notre père saint Ignace, je veux supporter vaillamment la chaleur de ce mois de juillet, pour me préparer à votre fête. » En 1882 sa résolution était : «. Je prierai tous les jours pour l'effet de la vocation que Dieu m'a fait entendre. » En 1883 il se tient pour exaucé, et le 4 mars de cette année il écrit résolument : « Saint François Xavier, obtenez-

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moi la grâce d'être un bon jésuite , et de finir mes études le plus vitepossible, pour partir au noviciat. »

C'est chaque mois que Félix adresse ces billets à ses patrons du paradis , et qu'il se place sous leur garde, en face de leur exemple, dans un jour de retraite et de communion. C'est aussi de mois en mois que l'on voit grandir cette clarté supérieure que le Ciel a fait lever sur sa destinée, jusqu'à ce qu'elle devienne la pleine lumière du midi , et qu'elle allume dans ce jeune cœur d'ardentes impatiences d'offrir son sacrifice.

Ces Impatiences généreuses lui donnaient cette fièvre de travail qui, en préparant le succès de ses examens, devait hâter le jour où il pourrait entrer dans la société de laquelle il disait : « Le monde ne pourra me donner le vrai bonheur. Il ne se trouve pour moi que dans la Compagnie de Jésus. »

D'où lui venait cet attrait? car je dois vous l'expliquer : ce n'est et ce ne peut être qu'un attrait d'exception. Pour la plupart, presque tous, vous êtes appelés, mes enfants, à vivre dans le siècle, où vous irez porter, parmi les emplois et les devoirs publics, le type du grand chrétien et du grand citoyen , serviteur de son pays et serviteur de son Dieu. Le sacerdoce demande autre chose. Il faut une grâce spéciale , une grâce de privilège , de rares dispositions, de grandes préparations, de sublimes raisons, pour entrer dans un état qui est un état d'éminente sainteté et d'héroïques sacrifices. Or cela n'est pas de l'homme, cela ne vient que de

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Dieu, et voilà pourquoi cela se nomme la vocation, c'est-à-dire l'appel particulier de Dieu.

Or Dieu, en ceci, en agit avec vous comme avec ce jeune homme qui vint trouver Jésus et lui demanda : « Seigneur, que faut -il que je fasse pour avoir la vie éternelle? » La réponse du Maître est bien simple : « Si vous vouler entrer dans la vie, observez les commandements. » C'est la condition du salut , c'est le devoir obligatoire , c'est la voie de tout le monde : il y va de la vie , si ws vitam ingredi. Que si vous faites ainsi, si vous observez la loi, si vous pouvez répondre comme le jeune fidèle : « J'ai observé ces choses depuis mon premier âge, » ah! le Seigneur aura pour vous le même regard de dilection qu'il jeta sur lui; car vous êtes de ses amis : intuitus euni, dilexit eum; on est toujours l'ami de Dieu quand on observe sa loi, dans le monde comme dans l'Église.

Mais si, comme cet adolescent, vous lui demandez en outre : Quid adhuc 7ni deest? a Que me manquet-il encore pour être tout à vous? que puis -je faire de plus pour vous satisfaire? » écoutez ce qu'il dit : « Si vous voulez être parfait, laissez les biens de ce monde, faites-vous un trésor dans le Ciel ; venez alors et suivez- moi. » Mais cela n'est plus l'obligation, c'est la perfection : si vis perfectus esse; cela n'est plus le précepte, c'est le conseil : si vis. Le Seigneur n'y contraint personne ; et nous qui sommes ses ministres nous agissons comme lui. Il y en a alors qui s'effrayent, même entre les meilleurs, semblables

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i ce même jeune homme que Jésus aimait, et dont il est écrit que la parole de Jésus le jeta dans la tristesse : Cum autem audisset verhiim adolescens , abiit tristis. Je comprends ce regret, car l'Évangile ajoute qu'il était fort riche. Et ce regret était un remords, car manifestement il était appelé. Notre Félix ne connut ni ces hésitations ni ces désolations. Jésus lui avait dit : Veni et sequere me. L'appeler à le suivre, c'était l'appeler à être de sa compagnie, et le disciple répondit qu'il entrerait dans la Compagnie de Jésus.

Mais cette grâce de choix, qui la lui avait value? par la médiation de qui lui venait-elle ? C'est le secret du Ciel. Ce que nous savons seulement, c'est que près de lui, à son foyer, un encouragement h entrer dans ces voies lui avait été donné par l'exemple d'une sœur consacrée à Dieu. M"^ Maria Détrez était entrée au monastère des Bernardines, qui l'avaient élevée. Instruite, dévouée, modeste jusqu'à la timidité, cette jeune religieuse promettait à ce pensionnat une maîtresse excellente. Hélas! l'état de sa santé ne devait pas lui permettre d'y exercer d'autre emploi que celui de souffrir; mais c'est le plus divin de tous , quand on sait souffrir pour Dieu. Elle s'y était attachée avec une ardeur passionnée. Comme son état maladif, continuel, irrémédiable, faisait hésiter à la garder plus longtemps : « Plutôt mourir que partir, » disait l'héroique victime. Elle partit néanmoins, mais pour le paradis, le 21 décembre 1881.

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Vous savez déjà combien elle fut pleurée de son frère. Mais en mourant, ,celle qu'en religion, on nommait dame Ambroisine avait laissé à Félix autre chose que des regrets. Elle lui avait montré le chemin qui conduit au noviciat, et du noviciat au Ciel. Son jeune frère n'oublia ni l'une ni l'autre de ces leçons. « Ouvrez- moi, ma sœur aimée, » Aperi niihi, soror mea, arnica inea , semblait-il lui crier avec le Cantique. Elle ne devait pas lui ouvrir la porte d'une communauté, mais lui ouvrir la porte de l'éternité ; c'est la congrégation immortelle que cellelà. Elle y précéda Félix; et lui, la voyant partir, elle sixième de la famille, semblait dire à tout ce cortège de frères et de sœurs ses devanciers et ses précurseurs dans la patrie, la parole que disait le jeune Nivardus , frère de saint Bernard , en voyant le départ des siens pour le monastère de Citeaux: « Cela n'est pas juste, mes frères, et je suis réclamant à l'héritage, car vous prenez le Ciel et vous me laissez la terre. »

Maintenant il les a rejoints; et de tant d'espérances il ne nous reste plus que la douleur de dire avec saint Jérôme pleurant sur son disciple : (( Il n'est plus, mon Népotien, votre Népotien, le nôtre, ou mieux encore le Népotien de Jésus- Christ : Nepot'ianus meu?, tiius, noster, imo Christi, idcirco plus noster. Il nous a devancé, nous qui

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louchons à la vieillesse, reliquit scnes. Et voici que nous n'avons plus d'autre consolation que celle de semer ces quelques fleurs d'hommages sur son tombeau : Sujx-'r tunmhtm cjks epitaplài hujus flores spargere. M'àis, encore faut -il qu'au regret d'avoir perdu un tel fils nous joignions le remerciement de l'avoir possédé si bon : Ne qiiid minus, nec doleas qiiod talem amiseris, sed gaudeas quod tale)nhahuens. Donc, s'il se peut, pour un instant, fermons notre blessure, foisons taire notre douleur, et apprenons ce que fut la beauté surnaturelle de son heure dernière: ObUgatoque panimpcr vulnere, ejus audias laudes. »

Depuis longtemps Félix se préparait à mourir. La mort qu'il eût souhaitée, vous l'apprendrez, mes enfants , par cette belle prière de lui : « Bienheureux André Bobola, demandez à mon Dieu que j'aie la force de mourir et de souffrir d'aussi cruels tourments que les vôtres , s'il me fallait confesser Jésus -Christ et sa doctrine. » Mais, quel que fût le genre de mort que Dieu lui envoyât, il l'envisageait fermement, non sans effroi, mais sans faiblesse : (( La mort, écrivait-il, peut venir demain, dans mon sommeil, dans mon travail... Je la crains, j'en ai peur; mais saint Joseph m'obtiendra la grâce d'une bonne mort. )) Enfin, le l'"' janvier 1883 : « Une année vient de se passer; un pas de plus vers la tombe. L'année qui va s'ouvrir sera peut-être la dernière pour moi. Il importe donc que je me mette bien au service du bon Dieu. » Cette année, en effet, fut

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la dernière année pleine qui lui fut donnée en ce monde.

Elle s'achevait quand nous apprîmes que la fièvre typhoïde mettait en grave danger cette pieuse et innocente vie. Bientôt les alarmes furent grandes autour de ce lit de malade; les prières étaient vives. On proposa une neuvaine : « Maria en sera , elle s'y unira de là -haut, » dit Féhx, dont le regard ne se détachait plus de cette sœur couronnée. Et comme , à ce souvenir triste et doux, il voyait que sa mère essuyait des larmes : « Pourquoi pleurer? demanda t-il. Ce n'est pas triste d'être au Ciel. Maria y est, ne la pleurons point. »

Elle pouvait pleurer, cette mère chrétienne, qui, comme celle dont parle le livre des Machabées, allait voir tout à l'heure expirer sous ses yeux le septième enfant que lui prenait la mort : Supra modummater admirahilis quse pereuntes septem, fdios conspiciens, bono animo flehat, propter spem quant inDeum hahehat. Il pouvait bien pleurer, ce père septuagénaire qui, dans cet âge avancé, se voyait, comme Jacob, emmener, après tant d'autres, le Benjamin dont le départ allait condamner ses vieux jours à une mortelle douleur : Et deducetis canos meos cum dolore ad inferos.

C'est pour ménager cette douleur des siens que Félix se priva de leur faire des adieux qui les eussent édifiés, mais qui les eussent brisés. La même raison lui faisait craindre l'appareil funèbre des derniers sacrements. Quand le Père ministre,

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son directeur, lui proposa de recevoir la sainte communion, il le vit d'abord tout heureux d'une annonce qui lui ouvrait les bras de l'Ami éternel. « Oh! oui! » s'écria-t-il avec un profond soupir. Mais il en fut autrement quand le prêtre ajouta que le moment était venu de recevoir aussi le sacrement des malades.

« Quel sacrement voulez -vous dire? demanda-t-il étonné.

— L'extrême -onction, mon fils. •

— Non, non! » s'écria l'enfant.

Et il y avait dans ce cri une telle énergie , que le prêtre en fut tout surpris.

(( Gomment, Félix, lui dit-il, vous qui aspirez si vivement au bonheur d'appartenir à Notre-Seigneur Jésus -Christ, vous avez peur de lui?

— Peur de Jésus? Oh! non. Mais je ne veux pas effrayer ma mère et lui causer cette peine.

— Rassurez- vous, votre mère est chrétienne; elle vous aim^. Elle sait que ce sacrement est pour le soulagement du corps comme de l'âme. Ne voulezvous pas de ce remède que Notre-Seigneur vous ofTre?

— Mais tout le monde ici va pleurer, ma mère , mes sœurs, mes frères. »

Et c'était à ces pleurs qu'il ne pouvait se résoudre. Il fallut que le prêtre l'assurât qu'il allait doucement prévenir la famille et la disposer à ce coup. Il fallut surtout que le Père en appelât aux sentiments, à lui bien connus, du jeune religieux futur:

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(( Vous agirez en vrai novice, en fils d'obéissance. »

A ce mot Félix consentit :

((. Oui, c'est bien; mais quand sera-ce?

— Tout à l'heure.

— Alors qu'on dispose ma chambre, qu'on y dresse une chapelle. »

Et lui-même s'occupa de ces préparatifs. Une faveur qu'il demanda fut que ces derniers sacrements lui fussent administrés par son directeur. (( Eh bien, répondit celui-ci, je vais faire cette démarche auprès de M. le curé. Mais s'il faut se passer de mon ministère , vous offrirez à Jésus ce nouveau sacrifice avec tous les autres. Vous n'avez plus , en ce moment , qu'à vous pénétrer des pensées de la foi. Plus aucune attention aux personnes , aux ministres. Oubhez le monde , et ne voyez que Jésus qui vient à vous. »

Ce fut un rare spectacle que cette scène de l'administration du divin viatique et de l'extrême-onction. Le sacristain, qui pourtant assiste chaque jour les prêtres dans cette fonction sacrée , disait tout haut qu'il ne rencontrait pas souvent de pareilles choses. « Que c'est beau! répétait-il, de voir comment ce jeune homme reçoit le bon Dieu! »

Il est vrai que notre Félix avait tout le Ciel sur ses traits, dans ses yeux, sur ses lèvres. Il était tout effusion, tout action de grâces, souriant, remerciant, répétant : « Oh! Père, merci, merci; cela m'a fait du bien. » C'était inénarrable.

Il demanda que l'autel provisoire disposé pour cette cérémonie restât dressé devant lui , pour en rappeler sans cesse le spectacle à ses regards et en raviver la reconnaissance dans son cœur.

Cependant, depuis le commencement de l'inexorable maladie, nous le visitions, nous le bénissions; nous le trouvions entouré des objets chers à sa piété, son crucifix, son chapelet, en face de l'oratoire qu'il s'était élevé, où il avait passé de si bons instants, où il ne lui serait plus donné de s'agenouiller. Il nous remerciait de la parole, des yeux et du sourire ; il nous disait de remercier ses frères de congrégation et ses frères de classes qui priaient pour lui. Je lui disais d'espérer; je lui donnais rendez -vous au collège pour la fête de la Présentation de Jésus -Christ au temple. Mais secrètement je pensais à un autre rendez -vous où l'appelaient d'autres frères , et à un autre temple où l'attendait son Dieu. Le dénouement se précipitait , et l'espérance, s'enfuyant tristement de nos cœurs, s'éloignait de plus en plus du côté de ce monde pour se tourner vers l'autre.

Félix y montait déjà par le chemin du calvaire. Il dissimulait sa souffrance par attention fihale; par exemple, un jour il s'accusa d'un cri qui lui avait été arraché par son mal, parce que ce cri avait retenti dans le cœur de sa mère , qu'il avait vue tressaillir, puis sortir en s'essuyant les yeux. Il voulait la faire reposer, durant la nuit du moins ; et il ne se lassait pas d'admirer le dévouement de sa sœur

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Léonie, qui, elle, ne voulait le quitter ni le jour ni la nuit,^ prenant là, près de son frère, parmi de longues fatigues , le germe de la même maladie qui , bientôt après, devait donner à sa famille de nouvelles alarmes.

Ce que Félix taisait par tendresse filiale il le confiait à Dieu. On l'entendait qui disait, regardant son crucifix : 0 Crux, ave, spes unica! Parfois c'étaient des actes de charité parfaite, tels que cet élan de son cœur : « Oh! qu'il est bon le bon Dieu!... si bon ! si bon ! »

Une seule pensée l'occupait : celle de sa vocation. N'était-ce pas le moment de s'ouvrir à ses parents de son dessein arrêté de se consacrer à Dieu dans la Compagnie de Jésus? Il profita d'un moment où il était seul avec sa mère pour lui annoncer confidentiellement, mais déterminément , qu'il entrait, cette année- là même, après sa rhétorique, au noviciat de Gemert. Il savait bien que ce n'était pas une telle mère qui y mettrait jamais opposition ; mais cette déclaration lui semblait un grand pas en avant vers le terme.

« Père, dit- il ensuite à son directeur, j'ai confié à maman que je voulais entrer, cette année même, à Gemert.

— Mon enfant , c'est une chose qu'il faut laisser maintenant à la bonne Providence. Pour l'instant , c'est votre vie qu'il faut commencer à donner tout entière à Jésus- Christ.

— Oui, c'est bien ce que je veux. »

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L'offrande fut faite. En signe d'union à la société de Jésus , le Père lui remit le crucifix qu'il avait reçu à ses vœux.

« Voyez, Félix, lui dit-il, je vous traite en religieux en vous remettant ce crucifix de ma profession; je vous le laisse. »

Félix y colla ses lèvres à plusieurs reprises.

«Encore, encore, répétait-il. Il nemequitteraplus.»

Ce fut la dernière fois qu'il put s'entretenir avec le père de son âme. Quand celui-ci le revit, Félix ne parlait plus. Seulement il faisait signe de la tête qu'il acceptait tout ce que Dieu voulait , et qu'il priait pour ses parents inconsolables. Ses lèvres, dévorées par la fièvre et les ravages de son mal, cherchaient le crucifix que ses yeux ne quittaient plus, et qui ne se détournaient de Jésus que pour se lever vers le Ciel.

Le voyant offrir si magnanimement son sacrifice, maintenant les pieux parents y unissaient le leur. Comme la mère des Machabées à son dernier fils martyr, sa mère lui disait, non des lèvres, mais du cœur : « Oui, mon fils, regarde le Ciel : peto, nate, ut aspicias ad cœlum. Ne crains point le trépas : noyi timeas carnificem istuni; va partager le sort de tes frères et de tes sœurs : dignus fratrihus tins, effectus particeps; reçois la mort comme une amie, en attendant que, par la même miséricorde , lious aUions à notre tour vous rejoindre tous sept et vous posséder encore : snscipe 7nortem ut in illa niiseratione cum fratrihus tuis te siiscipiam. »

\r>0 FELIX DETREZ

Pendant ce temps-là, ici même, du haut de ce sanctuaire, je vous recommandais cette âme fraternelle. Je vous disais son agonie, je vous disais aussi notre profonde édification. Vous nous compreniez, vous nous interrogiez; vous vous réunissiez dans votre chapelle de la congrégation pour prêter à votre ami le secours de vos intercessions auprès de la Mère des mères. Mais un matin il nous fallut paraître devant vous au pied de cet autel, en ornements de deuil. Félix venait de succomber, et celui dont nous portions chaque jour le nom aimé au Mémento des vivants, nous allions le recommander au Mémento des morts!

C'était le 18 janvier, un jour de vendredi, qu'il était retourné à Dieu. Ce jour-là, j'en ai la confiance, il y eut une belle fête de famille dans le Ciel.

Trois jours après nous en avions, nous aussi, une autre sur la terre. Comment appeler d'un autre nom cette pompe virginale des obsèques de votre frère ; ces tentures blanches et bleues , remplaçant pour lui les tentures funèbres; cette chambre ardente, cet autel, ces statues de Jésus, de Marie, de Joseph ; ces statuettes d'anges agenouillés ; ce cercueil revêtu, enveloppé de blancheur; cette profusion de lis , ces couronnes , cette ceinture de l'enfant de l'autel? C'est une belle et expressive coutume de votre pays que celle qui éloigne l'appareil de la tristesse de la dépouille de ceux qui ont quitté ce monde dans la fleur de la vie, surtout quand ils l'ont quitté dans la fleur de l'innocence. Cela lui

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convenait, à lui. A cette vue, je me disais que de làhaut Félix devait sourire à une telle solennité et être content de nous.

Gomment ne l'eût-il pas été? Il voulait entrer dans la Compagnie de Jésus , et ce jour de ses obsèques était précisément celui de la fête patronale de la Compagnie de Jésus. Il voulait porter toute sa vie le nom de son Sauveur, et ce jour de dimanche était celui auquel l'Église solennise la fête du très saint nom de Jésus. Cette église, où vous veniez en foule lui faire cortège , retentissait encore et allait retentir toute cette journée de chants et d'hymnes, tels que ceux-ci, que je me plaisais à lire dans l'office liturgique, à côté de son cercueil entouré de lumières :

0 Seigneur, j'ai eu soif de votre saint nom.

Quiconque invoquera votre nom sera sauvé.

Voici qu'à jamais je me réjouirai dans le Seigneur, et je tressaillirai an nom de mon Jésus.

Le Seigneur a fait en moi de grandes choses, et son divin nom est saint.

Désormais je vous sacrifierai une hostie de louange, j'invoquerai ce nom du Seigneur à jamais *.

Déjà même il me semblait l'entendre qui , de l'é-

1 Sitivit anima mea ad nomen sanctum tuum, Domine. Omnis qui invocaveril nomen Domini, salvus erit. Ego autem in Domino gaudebo, et exsultabo in Deo Jesu meo. Fecit milii magna qui potens est, et sanctum nomen ejus. Tibi sacrificabo hostiam laudis, et nomen Domini invocabo. (Brev. ROM., Offic. SS. Nominis Jesu.)

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ternelleet béatifique et inamissible société de Jésus, s'unissait à cet admirable Jubilus de saint Bernard, que l'Église nous mettait sur les lèvres en ce jour :

Jesu dulcis memoria, Dans vera cordis gaudia ; Se^ super mel et omnia Ejus dulcis praesentia...

Jesu, flos matris virginis, Amor nostrse dulcedinis, Tibi laus, honor nominis, Regnum beatitudinis. Amen ■*.

Amen! ainsi soit-il : c'est par ce vœu que je termine. Ah! que cet amen signiiie que c'en est bien fini, et fini pour jamais, avec ces deuils de famille! Vivez, mes chers enfants, vivez tous, et que le ministère que j'accomphs aujourd'hui pour un de vos amis, je n'aie plus à le remphr jamais pour aucun de vous. Il m'est trop cruel de pleurer sur les enfants que le Ciel m'avait donnés ; et il ne convient pas que nous, qui sommes déjà, et depuis bien longtemps , sur l'autre versant de la vie , nous menions le deuil de ceux qui ne font encore que mettre le pied dans la carrière.

1 De Jésus l'aimable pensée Est pour mon cœur une rosée; Mais plus douce que le doux miel Est sa présence dans le ciel.

Jésus, fleur que porta Marie, Jésus, seul amour de ma vie, Béni soit ton nom glorieux Dans le royaume des heureux.

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C'est la quatrième fois depuis l'année dernière que je paye ce tribut funèbre à la mémoire de mes jeunes fils, et vous m'êtes témoins qu'ils le méritaient tous. C'est là notre consolation; c'est aussi le sujet principal de notre espérance : nous n'avons perdu d'eux que la présence visible, l'autre nous reste; réunis là-haut, ils reforment un autre collège, le collège éternel; ils sont encore nos fils, ils sont encore vos frères ; et quand nous élevons nos regards de ce côté, il nous semble y voir accourir au-devant du dernier venu ceux que, les années dernières, nous y voyions partir.

Aussi bien c'est à eux que je m'adresse en finissant; et, les pressant d'accueillir ce nouveau venu dans leurs rangs, je leur envoie avec confiance cet invitatoire que l'Église psalmodie près des restes de ceux qui viennent d'expirer : Suhvenite , sanctiDei; occurrite, angeli Doniïm.

« Venez donc, saints, accourez, anges, » que nous avons connus , André , Robert , Joseph ; venez au-devant de Félix : occurrite, angeli. Et vous, que je ne puis oublier dans ces diptyques de notre École, vous dont le départ a précédé de peu de semaines celui de cette jeune âme, serviteur de Jésus, vénérable frère Hourdin , qui fûtes bien un saint de Dieu, vous aussi venez prêter l'assistance de vos longs mérites à l'enfant d'un collège que vous avez aimé, à l'aspirant qui voulait porter dans votre Compagnie le même nom que vous : Suhvenite, sancti Dei! Vieux et jeunes, saints et anges, unis-

sez-vous, et tous ensemble introduisez clans le Ciel cette âme altérée du Ciel : Suscipientes animam ejus, offerentes emn in conspectu Altissimi.

(( Et vous, Seigneur Jésus, qui l'aviez appelée à vous appartenir, recevez-la sur votre cœur : siiscipiat te Christus qui vocavit te; qu'elle y repose à jamais dans le sein de ses aïeux, et in sinum Abrahae deducant te; et qu'elle y demeure au sein de la famille immortelle dont vous êtes le Père. Ainsi soit-il. »

Conformément à Tinstitution de la sainte Église, l'usage du collège, comme celui d'un grand nombre de paroisses, est de célébrer le jour du Jeudi saint la cérémonie dite du Mandatum. Nous y appelons seulement les congréganistes des premières divisions.

Douze enfants pauvres sont rangés dans le sanctuaire, oîi, après le chant de l'Evangile qui raconte comment Jésus lava les pieds de ses apôtres, le célébrant, suivant ce divin exemple, se met à genoux devant ces douze pauvres et leur lave les pieds, qu'il essuie et baise ensuite, selon le cérémonial.

Le diacre et le sous -diacre, puis les prêtres et les dignitaires des Congrégations viennent de même leur baiser les pieds à genoux.

Une des Congrégations a, chaque année, à tour de rôle, l'honneur de remettre à chacun de ces petits pauvres une aumône en argent et une autre en nature, par la main de son préfet.

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