EXHORTATION
Avant le lavement et le baisement des pieds.
Mes chers Fils,
La cérémonie à laquelle vous assistez , à laquelle vous allez vous-même participer, n'est pas un vain spectacle. Vous y avez été conviés à un titre particulier, en qualité de congréganistes , donc par un privilège qui suppose justement que plus que les autres vous en comprenez la signification, et que plus que les autres aussi vous en recueillerez des fruits de grâce et de salut. Aussi bien Jésus- Christ, notre auguste précepteur, a-t-ij déclaré lui-même à ses disciples qu'il ne Tarait voulue et instituée que pour cela.
Regardez. Voici rangés en couronne, dans ce sanctuaire, ces douze pauvres enfants qui représentent les douze apôtres, ces pauvres pêcheurs
que le Seigneur Jésus, en ce même jaur du Jeudi saint, avait réunis dans le Cénacle. Ils sont pieds nus. Qu'attendent-ils? Il n'y a qu'un instant, le diacre chantait cette page de l'Évangile où il est raconté que Jésus prit un linge et en ceignit ses reins , prit de l'eau dans un bassin et se mit à laver et à essuyer ensuite les pieds de ses apôtres, avec une humilité et une charité qui les confondait d'étonnement et d'amour. Or voici qu'à son exemple , moi son prêtre, je vais me ceindre de ce linge que vous voyez là : Cmn accepisset linteum, jprxcinxit se. Je vais, comme lui, prendre ce bassin et y verser de l'eau : Mittit aqiiam in pelvirn , et puis, comme lui encore, laver les pieds de ces petits et les essuyer de ce linge : Et cœpit lavare pedes discipidorum et extergere Unteo. Qu'est-ce que tout cela signifie? Cela signifie, mes chers fils, qu'un commandement nouveau , mandatmn novum , nous a été donné : le commandement de nous aimer, le commandement de nous servir; celui dont Jésus- Christ, notre modèle, disait en cette même journée : (( Je vous ai donné l'exemple , afin que ce que j'ai fait pour vous, vous le fassiez de même les uns aux autres. »
Et vous, obéissant à ce mandat divin, vous, les congréganistes et conséquemment les apôtres de chacune de vos divisions, voici que dans un instant vous allez vous traîner, les uns après les autres, aux genoux de ces malheureux, poser vos lèvres sur leurs pieds nus et mettre l'aumône dans leurs
mains, avec une humilité qui n'a d'égale que la charité qui vous dévoue h leur service , devenu depuis Jésus- Christ un service divin.
Ah! avancez, ne craignez point! Point de ces délicatesses que n'ont pas connues ou qu'ont vaincues les saint Louis, roi de France, les sainte Elisabeth de Hongrie , les sainte Jeanne de Chantai, et combien d'autres qui, certes, étaient de plus grands seigneurs que vous. A genoux devant les pauvres , comme devant Jésus-Christ : telle est votre place, mes chers fils, non seulement pour aujourd'hui, mais pour votre vie tout entière ! Entendez là-dessus le Seigneur : « Vous m'appelez Maître et Seigneur, dit -il en se relevant, et vous avez raison. Or si moi, votre maître, je vous ai traités avec ce respect, vous devez à votre tour vous traiter de même sorte. »
Eh bien, mes chers fils, étant de la condition dont vous êtes pour la plupart, il arrivera que vous aussi,vous aurez un jour des serviteurs, des ouvriers, des employés, des hommes qui vous seront assujettis. Dans votre maison, votre terre, votre comptoir, votre atelier, votre usine, votre administration, votre escadron, votre régiment, on vous saluera, vous aussi, du nom de chef, de maître ou de patron; et vous le serez en effet. Mais, ne l'oubliez pas, vous ne serez jamais plus maître que lorsque vous vous ferez serviteur par amour, mais ne serez jamais plus grand que lorsque vous vous serez fait volontairement petit. L'autorité ne vous est donnée
que pour l'exercer dans la bonté. Elle a d'ailleurs pour elle-même si grand besoin de ce tempérament d'humilité et de charité, et, faute de ce contrepoids , elle court tant de risque de se précipiter aux écueils de l'orgueil et de la violence!
Que ferez-vous donc? Vous rétablirez vous-même l'équihbre social par une abdication volontaire de votre grandeur entre les mains de Jésus pauvre. Chaque jour, chaque semaine du moins , las de ia. charge d'avoir à commander les hommes, vous vous déroberez pour une heure à un pouvoir importun , vous gravirez l'escalier croulant de quelque mansarde; et là, assis au foyer de quelque misérable, au chevet de quelque infirme, que vous appellerez votre frère, votre main dans sa main, vous vous referez chrétien dans cet abaissement, parce que vous vous rapprocherez de la grandeur humiliée du Maître qui, étant Dieu , s'est néanmoins anéanti jusqu'à se faire esclave et mourir comme tel.
Ne vous effrayez donc pas d'entendre les guides des âmes donner à de jeunes hommes des conseils telsque celui-ci, que je crois avoir lu dans le Père Lacordaire : « Ayez un pauvre à vous, visitez-le souvent; et là, lorsque vous serez seul à seul avec lui, mettez-vous à ses pieds comme aux pieds de Jésus- Christ, demandez -lui la permission de baiser ses haillons, ses infirmités, ses plaies, si vous en avez le courage... »
Je m'arrête, mes chers fils, vous ne sei'iez pas capables de comprendre ces choses. Mais il est une
chose du moins que votre cœur a comprise, un devoir que tout vous rappelle ici, dans cette journée de la Cène , dans cette chapelle qui , ce matin , était le Cénacle pour vous.
Il y a quelques heures donc, ici même, vous avez reçu Jésus-Christ, Dieu des pauvres, dans la sainte communion de son corps et de son sang. C'était votre grande communion, la communion pascale; et maintenant encore, tout pleins de sa présence divine, vous lui demandez du fond de ce cœur effrayé de sa dette et de son indigence : « 0 Maître, que puisje faire pour vous qui m'avez tant donné, en vous donnant vous-même? » Mes chers fils, êtes- vous sincères quand vous parlez ainsi? Est- il bien vrai que vous désirez payer Jésus de retour? Eh bien, écoutez sa réponse : « Ce que vous aurez fait à l'un de ces petits, vous l'aurez fait à moi-même. » A luimême? est-ce possible? Oui, le Maître l'a dit. Allons donc à ces petits, c'est Jésus-Christ encore. Communiants de ce matin, mettons notre action de grâces à leurs pieds, dans leurs mains : ce senties mains de Jésus, ce sont les pieds de Jésus; et, les prenant, les adorant, comme les membres d'un Dieu caché sous ces humbles espèces et apparences du pauvre, allons et tâchons, s'il se peut, de lui rendre amour pour amour : Et tcniiemint pedes ejus et adoraverunt Eum.
Le 23 mars 1884, un des anciens élèves du collège Saint-Joseph, M. l'abbé Paul Gennevoise, prêtre du séminaire des Missions étrangères, venait, peu de jours après son ordination, célébrer une ■'de ses premières messes dans notre École, en présence de nos enfants et de plusieurs membres de sa famille, à laquelle il était venu faire ses adieux avant de s'embarquer, quelques jours après, pour la mission de Siam.
Ce fut une fête pour le collège, qui s'honore d'avoir donné déjà plusieurs apôtres aux missions étrangères. Ce fut aussi une récompense et un encouragement pour le concours généreux que les élèves de toutes les divisions apportent aux œuvres de la Propagation de la foi et de la sainte Enfance, auxquelles ils contribuent annuellement pour une somme importante (de 16 à 1800 fr.), dignes en cela d'un diocèse qui se place aux premiers rangs pour ses offrandes annu'elles à ces deux grandes œuvres.
ALLOCUTION
Prononcée à la Messe célébrée au collège par M. Paul Gennevoise,
ancien élève, prêtre des Missions étrangères,
missionnaire apostolique à Siam,
le 25 mars 1884, fote de l'Annonciation.
Mes chers Fils,
C'est un de vos frères d'autrefois , devenu prêtre depuis quelques jours, qui va monter ce matin à cet autel du sacrifice , au pied duquel il a communié tant de fois.
Que s'est-il donc passé, et en lui et pour lui'? Exactement ce qui s'est passé en Marie dans ce mystère de l'Annonciation et de l'Incarnation que nous célébrons en ce jour. Un jour l'ange de Dieu, le ministre de Dieu, l'a visité, comme Marie, ici, dans sa jeunesse. Il lui a dit que lui aussi, étant pur, étant vierge , étant un enfant de grâce et de bénédiction, donnerait Jésus -Christ au monde; que la
force du Très-Haut assisterait sa faiblesse en le couvrant de son ombre, et que Celui qui naîtrait de lui dans le saint Sacrement serait appelé le saint de Dieu! Le jeune homme a tressailli de reconnaissant à cet appel : Fiat mihi secunduni verhutn tuum ! Et c'est pourquoi, ces jours derniers, Celui qui est le Tout-Puissant a fait en lui de grandes choses par l'ordination. Et c'est pourquoi vous allez voir se renouveler entre ses mains le mystère de Nazareth dans celui des autels : c'est par lui que tout à l'heure « le Verbe sera fait chair et habitera parmi nous ».
Mes très chers fils, laissez-moi vous le dire, ces vocations sacerdotales , chaque fois qu'elles viennent à éclore au sein de notre collège , me font bénir et remercier Dieu par- dessus tous ses autres bienfaits. C'est la grâce des grâces pour ceux qui en sont favorisés ; c'est le signe de la complaisance du Ciel sur la maison tout entière. Une nation est une bonne nation, une province est une bonne province , une famille est une bonne famille qui produit des prêtres, et beaucoup de prêtres. Il en est de même d'un collège. C'est une terre saine que celle où Jésus-Christ cherche et trouve ceux que lui-même a nommés ce le sel de la terre « ; c'est un ardent foyer que celui auquel il allume « la lumière du monde ». Et puis ces fils de l'autel sont ici comme le levain mêlé à la pâte dont parle l'Évangile : ils la font lever et lui donnent son goût et sa saveur. Dans une maison comme la nôtre, laïque par destination, le bien-
fait de cet élément est d'élever le niveau de la vertu commune en faisant paraître au-dessus d'elle l'idéal du sacerdoce, c'est-à-dire de la vertu héroïque, sublime.
Enfin ne vous semble-t-il pas que Dieu doit abaisser des regards d'une bienveillance toute particulière sur une maison dans laquelle ces dévouements , depuis quinze ans , se succèdent sans interruption, se multipliant de jour en jour? Comptez le nombre de ceux qui sont sortis d'ici pour aller se lier à Dieu par ces nœuds éternels, soit dans le clergé séculier, soit dans les ordres religieux! En vérité, mes chers fils , nous avons bien payé notre dime à la tribu de Lôvi. Il me semble que Dieu doit être content de nous. Et nous le lui devions bien, nous qui avons tant de motifs d'être contents de lui !
Mais aujourd'hui c'est un don encore plus excellent dont le Ciel nous gratifie. Celui que nous revoyons ce matin dans ce collège, entouré de sa famille , demain , ou après - demain , il va quitter et amis, et famille, et patrie. Cette visite, c'est un adieu; ce prêtre, c'est un missionnaire; ce missionnaire, c'est un apostolat. Des contrées lointaines l'attendent; il part. Reviendra-t-il jamais?... Je puis dire cela devant vous, mon cher frère en Jésus- Christ, sans effrayer votre courage; car je sais que même la gloire de l'apostolat ne vous suffit pas , et que votre jeune et grand cœur, tout épris de Jésus- Christ, ne sera pas satisfait tant qu'il n'aura pas obtenu encore celle du martyre.
Allez donc porter à ce Dieu crucifié par amour ce suprême et généreux témoignage de l'amour. Allez, fils d'obéissance, allez par delà les mers planter la croix de Celui qui se fit pour vous obéissant jusqu'à la mort de la croix. Aussi bien votre part est belle, et vous n'avez pas à craindre que le champ qui vous est ouvert ne puisse suffire à l'immensité de votre ambition de labeurs et de douleurs. P^egardez plutôt.
Mes chers fils , à quatre mille lieues environ de notre France, entre l'océan Indien et le grand Océan, s'étendent de vastes régions qui, descendant graduellement du grand plateau asiatique , forment la péninsule déchiquetée de l'Indo- Chine, où le royaume de Siam occupe la plus grande place. Il y a deux cents ans, le plus illustre de vos archevêques de Cambrai , Fénelon , prêchant à Paris dans cette même église des Missions étrangères d'où sort notre frère d'aujourd'hui, parlait ainsi des espérances que cette contrée infidèle donnait à la religion : « C'est à Siam, disait -il, que se rassemblent les hommes de Dieu. C'est là que se forme un clergé composé de tant de langues et de peuples sur qui doit découler la parole de vie; c'est là que commencent à s'élever jusque dans les nues des temples qui retentiront des divins Cantiques. »
Siam ! voilà , mon cher frère , votre patrie de demain. Fénelon, qui a béni vos pères, doit vous bénir aujourd'hui : vous répondez à ses vœux. Et moi qui, avec tous ces serviteurs de Dieu, envie
votre bonheur, je veux vous redire encore, avec ce grand évêque, ces paroles du même discours : « Que ne puis -je aujourd'hui m'écrier, comme Moïse aux portes du camp d'Israël : Si quelqu'un est au Seigneur, qu'il se joigne à moi ! Dieu m'en est témoin. Dieu devant qui je parle. Dieu à la face duquel je sers chaque jour... Seigneur, vous le savez que c'est avec confusion et douleur qu'admirant votre œuvre, je ne me sens ni les forces ni le courage d'aller l'accomplir. Heureux ceux à qui vous donnez de le faire! Heureux moi-même, malgré ma faiblesse et mon indignité , si mes paroles peuvent allumer dans le cœur de quelque saint prêtre cette llamme céleste dont un pécheur comme moi ne mérite pas de brûler ! »
Mais du moins , mon cher frère , Dieu ne m'a pas refusé d'admirer et de vénérer ce que je ne puis imiter; et il y a bien longtemps que, par sa grâce, toute gloire humaine a pâli devant la gloire de ces conquérants des âmes. Il y a plus de trente années qu'elle m'a été révélée providentiellement, dan? votre église des Missions étrangères à Paris, or* j'avais été conduit, sans le savoir, à cette ineffable cérémonie du départ des missionnaires et du baisement de leurs pieds, à laquelle j'assistais pour la première fois , dans une circonstance qui en faisait jaillir pour moi une éloquente leçon. C'était le soir même du jour où la Sorbonne venait, après de laborieux examens, de me conférer un grade auquel j'attachais trop de prix; et là, à genoux dans le
sanctuaire, aux pieds de ces jeunes hommes qui allaient partir un instant après pour cueillir de tout autres palmes, et qui joyeux, radieux, chantant le psaume du départ, daignaient me relever et me recevoir, moi aussi, moi inconnu, dans leurs bras... le pauvre docteur de quelques heures se trouvait bien petit, et il n'estimait vraiment grand que celui dont le Seigneur a dit dans l'Évangile : Qui sic docuerit et fecerit, hic magnus vocahitur in regno cœlorum!
Mais que parlé- je de moi, jeune et cher confrère, lorsque j'ai la pensée et le cœur uniquement plein de vous? A vous donc nos vœux, missionnaire de Jésus-Christ, évangéliste de la paix, qui allez demain porter la bonne nouvelle près des régions où présentement la France porte le hasard de ses armes. Ce sont des millions d'âmes en ruine qui crient vers vous comme cet homme de Macédoine que saint Paul vit en songe sur les ruines de Troie : « Viens vers nous ! » Allez sous un autre ciel , au bord de ces grands fleuves qu'ombragent les bambous, que bordent les palmiers, où boivent les éléphants, au sein de cette nature grandiose où tout chante la gloire d'un Dieu qui n'y est pas connu. Allez, au pied de ces montagnes qui cachent les rubis et les saphirs dans leurs flancs , présenter à ces multitudes aveugles celte perle de l'Évangile , qu'il faut acquérir à tout prix pour acheter le royaume des Cieux. Allez montrer à ces pèlerins de Siam et de Bangkok, qui cherchent sur les collines
les traces sacrées de Bouddha , les traces divines de celui qui seul est le « saint Pasteur ». Relevez-les de la poussière où ils sont prosternés devant la face de leur roi , pour leur faire adorer le vrai « Maître de la terre » , le vrai « Maître de la vie » , et de la vie éternelle.
Sans doute , soyez désormais tout entier à cette famille que Jésus- Christ vous donne , mais ne cessez pas pour cela d'être encore à tous ceux que vous laissez ici. Parfois, lorsque, errant sur les rives du Menam ou dans les forêts du Laos , vous reporterez votre souvenir vers l'Europe et la France, que vous aurez quittées pour l'amour du Seigneur, si le regard de votre cœur, perçant la profondeur de l'horizon des mers , vient à rencontrer dans le lointain l'école où vous fûtes formé, les maîtres et les amis que vous y avez laissés , élevez pour eux vers le Ciel vos mains chargées du prix des âmes que vous aurez sauvées. Votre prière les servira comme faisait jadis votre exemple; et qui sait si, Dieu aidant, des germes de vocation et des excitations à marcher sur vos traces n'écloront pas dans l'àme de quelquesuns de vos jeunes frères, sous cette bénédiction qui aura traversé l'immensité des océans pour arriver jusqu'à eux?
Quoi qu'il en soit, vous, mes chers fils, vous vous souviendrez désormais que vous tenez à l'apostolat des Missions étrangères par des liens de famille. Ici déjà prospère et fleurit parmi vous l'association de la Propagation de la foi, versant
chaque année pour cette œuvre du premier ordre des sommes considérables, dont je ne saurais assez bénir votre charité. On vous demandera de placer votre nom , si déjà vous ne l'avez pas fait, sur les listes d'honneur de cette grande aumône catholique, et vous l'y placerez. Peut-être un jour, dans votre contrée, votre ville, votre paroisse, on vous demandera d'en être les zélateurs volontaires et les organisateurs ; c'est une mission à accomplir, et vous l'accomplirez. Plus tard, devenus soldats, marins, magistrats, consuls, on vous demandera de porter, de protéger, de défendre sur les mers ou sur les côtes les missions et les missionnaires : vous les transporterez, vous les protégerez. Enfjn, qui sait? peut-être un jour, hommes publics, on vous demandera votre parole ou votre suffrage pour le soutien de ces grands serviteurs de l'Église , de la civilisation et de l'honneur du nom français : vous les soutiendrez. En vérité, c'est bien le moins que nous puissions faire pour une si belle cause; c'est bien le moins qu'on donne quelque chose de son temps, de ses forces, de son bien, de son cœur, pour ceux qui payent de leur vie le salut de leurs frères.